L’Université de Paris XIII vient de remettre à titre posthume le titre de docteur en psychologie à Raina Chaussoy, une Tahitienne installée à Nouméa et décédée subitement à quelques semaines de sa soutenance. Un événement exceptionnel pour honorer la mémoire et le travail de cette femme. Aussi, est paru l’ouvrage Vivre le métissage, construction de soi…

Raina Chaussoy, originaire de Raiatea, et que l’on connaît depuis peu à Tahiti pour la publication posthume de Rêveries océaniennes[1], un recueil d’œuvres graphiques essentiellement tournées autour des corps et des visages d’Océaniens exprimant une belle et généreuse sensualité, est arrivée en 2008 en Nouvelle-Calédonie. Psychologue clinicienne de profession, elle a rédigé une thèse, intitulée Fractures métisses en contexte post-colonial[2], soutenue in absentia à Paris en 2018.
Inspirée par l’école d’ethnopsychiatrie représentée notamment par les travaux de Tobie Nathan[3] et de Georges Deveureux, cette recherche, pensée et menée par une jeune femme océanienne, requiert toute notre attention parce qu’elle aborde l’un des aspects de la revendication identitaire, à savoir les liens entre le métissage et les difficultés que cette situation humaine si particulière peut induire sur les plans des intégrations individuelles, sociales ou professionnelles auprès de certains membres de la société. En outre, ce sujet de recherche concerne à la fois le terrain géographique sur lequel s’inscrit l’auteure – les territoires français du Pacifique sud -, et elle-même, consciente de son appartenance métisse « à la croisée de trois cultures : française, chinoise et polynésienne », sans qu’elle ne devienne dans sa recherche un sujet d’études.

L’ouvrage est pédagogiquement structuré autour de trois pôles : d’abord une réflexion générale sur les questions d’identité, de métissage et de résilience. Puis l’auteure aborde la réalité à partir de trois entretiens d’hommes métis : deux Polynésiens – l’un de Futuna, île proche de Wallis, l’autre de Tahiti -, et un Calédonien du nord de la grande Terre. Ces hommes aux difficiles parcours de vie servent de trame à l’analyse, puis aux interprétations contenues dans la thèse. On entre là au carrefour des héritages de l’histoire coloniale, puis de la réalité post-coloniale, enfin des capacités ou non de vivre une multiculturalité sous le regard des autres. À la fin du livre, une délibération théorique et de synthèse est abordée.
« L’identité métisse refusée » à l’époque coloniale
Le point de départ de la réflexion de Raina porte sur « l’identité métisse refusée » à l’époque coloniale, que l’on sait racialiste d’esprit et encline aux logiques binaires « où le rapport identité/altérité est défini dans une dynamique d’opposition ». Ce clivage introduit de l’extérieur, s’inscrit dans le contexte géographique des îles du Pacifique où « les réseaux d’appartenance », c’est-à-dire les liens relationnels, sont déterminants pour définir la place et l’identité personnelle. Ne pouvant unifier ses identités divisées, de quel côté culturel « identificatoire » penchera le métis, s’interroge l’auteure, et que les préfaciers reprennent : « toi qui es des deux côtés, dis-nous de quel côté tu es » ? Du côté de la culture dominante (celle du père blanc généralement) ou bien de la mère (indigène) ou troisième possibilité, selon une stratégie « d’alternance » ? Raina Chaussoy évoque, au passage, l’histoire et la situation des « half blood » ou « afa » désignés comme « demis » à Tahiti, avant et après la colonisation.

Pour ce qui concerne la situation contemporaine, les questions conflictuelles liées aux apprentissages familiaux et à l’école française avec ses modèles extérieurs, sont posées. Le clivage social est également déterminant dans les différentes « élaborations identitaires » qualifiées de « paradoxales ». En Océanie, précise l’auteure, « le sujet hérite de deux cultures en position d’inégalité et revendique son appartenance à la communauté dévalorisée ». Elle évoque également « l’injonction sociétale paradoxale », au sein de laquelle elle détermine trois phases : la « réussite sociale dans la culture dominante », la « surenchère dans la culture dominée » et la « réconciliation ». Elle s’interroge en outre sur la capacité de construire une « estime de soi » dans cette situation qui aboutit souvent à « une fracture de soi » et parfois à la violence. La psychologue se doit alors d’aider la personne sur le plan intellectuel à « suturer les conformations culturelles et historiques différentes, négocier ses appartenances avec les différentes communautés ».
Les trois personnes interrogées dans le cadre de cet ouvrage ont chacune une « construction identitaire contrariée » ; aucun ne s’affiche comme métis, mais comme « Kanak, Futunien ou Tahitien », c’est là « le fil conducteur » de leur existence. Mais ils ont, tous les trois, conscience de leur métissage qui handicape leur intégration. Dans la pratique, une « océanité » revendiquée participant d’une identité « englobante » rapproche la psychologue, Raina, de ses patients, ce qui facilite les échanges et la confiance vis-vis de la thérapeute. Compte-tenu de l’histoire, « la construction identitaire s’élabore dans la confrontation » voire l’opposition entre, pour résumer, le monde (patrimonial, symbolique, etc.) du père et celui de la mère. Les parcours de vie que rapporte Raina tournent autour des rapports de domination (réactualisés parfois dans le couple ou la famille), du « retour aux sources » culturelles comme posture identitaire, d’une sensation d’un manque de racines et de mal-être, d’une réussite professionnelle insatisfaisante, du regard d’exclusion des autres, compte tenu de leur métissage (avec des injures parfois), de la place ambivalente de l’école (acculturation versus réussite, voire échappatoire à la famille et apport d’une ouverture d’esprit), et de la violence interne toujours prompte à s’exercer sur un membre de la famille, en général l’épouse.
Entre celui qui donne le nom et celle qui donne le sang, une conciliation peut-elle devenir possible, en évitant les ressources défensives traditionnelles que sont « le clivage et le déni » ? La réussite sociale qui devrait stabiliser l’individu et lui faire accepter sa nouvelle personnalité peut produire « une fracture » et des troubles du comportement. La question, selon Raina, se pose de savoir si un engagement politique (en faveur de l’indépendance), réduirait les conflits internes, et si le positionnement identitaire recouvre le politique. L’engagement pour la cause autochtone exprime-t-il « un acte de résistance à l’hégémonie française » ? Ce qui domine, pense Raina, au terme des entretiens, c’est la « vulnérabilité du sujet, conséquence d’une impossible appartenance ». Et l’on est en droit de se demander si le monde moderne et la situation institutionnelle des territoires concernés sont, ou ne sont pas, des menaces pour l’identité.
La question plus générale de l’identité
Raina Chaussoy présente enfin les résultats de son travail d’entretiens[4] sur le métissage vécu, autour de quatre axes synthétiques : d’abord « se construire contre », puis « une bombe traumatique à retardement », ensuite « la surenchère identitaire », enfin « les tensions sociales et les fractures intimes ». L’analyse individuelle n’exclut pas la possibilité d’un élargissement social.
Les termes employés largement aujourd’hui dans la vie quotidienne, pour exprimer certaines souffrances, tels que la « vulnérabilité », les « blessures », le « trauma », les « conflits de loyauté », la « reconnaissance », la « trahison », le « respect », les notions d’« immigré de l’intérieur », voire d’« appartenance » prennent toute leur importance dans ce travail.

Raina Chaussoy aborde donc les différentes facettes du problème identitaire des métis. À l’affirmation « chacun sa culture » largement encore proclamée et partagée en Nouvelle-Calédonie, on peut se demander s’il en est de même en Polynésie où le métissage est non seulement apparu très tôt, mais a été recherché, où les métis ont un positionnement social puissant, régulent la vie politique et sociale au gré de leurs intérêts de classe, et cherchent à s’autochtoniser en vue de conserver leur pouvoir sur les classes populaires. D’autre part, on observe bien à la lecture du livre que la problématique particulière du métissage est liée bien souvent la question plus générale de l’identité. Les mots employés pour se dire (autour de la souffrance, du manque de reconnaissance, etc.) parce qu’ils sont à disposition de tous et circulent dans la société et les médias, ne renvoient-ils pas, en fait, à des réalités assez différentes selon les lieux (Nouvelle-Calédonie, Wallis, et Polynésie française) et les catégories sociales ? Autrement dit, recouvrent-ils des situations humaines, héritées de l’Histoire, identiques ou non ? Peut-on également se définir et/ou être reconnu comme kanak, polynésien ou futunien, tout en étant métis ? Et en s’affirmant métis, s’exclurait-on de fait du champ social ou de toute appartenance reconnue ? Qui, dans chacun des territoires, pourrait faire en sorte que la « pluralité » métisse soit définie et reconnue ? L’appartenance au monde du Pacifique crée ou implique des solidarités objectives par rapport au monde occidental, mais il est peut-être aussi nécessaire d’en montrer les limites, en termes d’intérêts divergents.
Toutes les personnes concernées par la mise en œuvre de stratégies identitaires, de la conquête du pouvoir ou d’une reconnaissance, notamment les hommes politiques et les écrivains, dont certains ont adopté une stratégie d’évitement de leur métissage, trouveront dans ce livre matière à des réflexions éclairantes et novatrices, parfaitement mises en valeur par les préfaciers de l’ouvrage, Tamatoa Bambridge et Marie Rose Moro, qui insistent « à retrouver le sens de la complexité, sans lequel la tolérance est une notion vide qui flotte dans un universalisme abstrait ».
Notes :
[1] Éditeurs : Université de la Nouvelle-Calédonie et Au Vent des îles, 2022, ouvrage commenté par Bernard Rigo. Raina Chaussoy exposait ses peintures dans les galeries de Nouméa depuis 2012.
[2] Thèse au titre de Fractures métissées en contexte post-colonial, soutenue à titre posthume à l’Université de Paris XIII en 2018, que les Presses universitaires de la Nouvelle-Calédonie et les Éditions In Press ont publiée en 2022 sous le titre Vivre le métissage, construction de soi et fracture identitaire avec une introduction de Tamatoa Bambridge et Marie-Rose Moro, directeurs de la thèse. Raina Chaussoy, installée comme psychologue clinicienne, est décédée d’un accident de moto à l’âge de 31 ans (sources : Francetvinfo du 16 novembre 2018 et Tahiti Infos du 14 janvier 2023).
[3] T. Nathan est venu à Tahiti en 1995 pour un colloque organisé par la psychiatre Noëlle Barbiéra intitulé Le paradis, savoir médical et pouvoir de guérir, dont les actes ont été publiés dans le numéro 30 de la Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie en mai 1996.
[4] En fin d’ouvrage, Raina Chaussoy aborde la question des femmes métisses, sous les traits de deux d’entre elles qui semblent cumuler deux handicaps et discriminations, d’être métisse et femme en milieu océanien. Elle nomme ce chapitre : « Les femmes aux pieds coupés ».
