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Vous l’avez entendue à satiété (à satiété, voilà un mot dont il ne faudrait pas faire tout un plat) cette formule culte[1] de 1974, lancée au bon moment et au bon endroit par Giscard d’Estaing à Mitterrand lors de l’élection présidentielle de 1974. Quarante-huit ans après, les médias avaient tellement peu de choses significatives à nous présenter pour l’élection de 2022 qu’ils ont ressassé (ça c’est… bien !) une formule choc qui fit mouche (mouche du choc !).

J’ai rêvé l’autre jour que je participais à un concours à Berlin (rebaptisée Berlinpinpin dans mon sommeil) à l’issue duquel devait être attribué un prix à l’instant T pour des gens T. On n’était pas nombreuses à avoir compris qu’il s’agissait d’un humour déjanté ! Toujours était-il que j’étais en finale, confrontée au président du Bélarus, dont l’humour est célèbre. On connaît ses formules-chocs : « Oui, Monsieur Poutine », « bien sûr, Monsieur Poutine », « certainement, Monsieur Poutine » qui provoquent des vagues hilares jusque chez les Kosovars. J’affrontais donc en divaguant le tsar de l’humour à défaut de star. Je le dominais nettement avec moi aussi des formules-chocs : « arrête ton char avant l’OTAN », « huile ta Bielle ô Russe », « arrête de faire du zèle en ski », « Poutine ou Loukachenko c’est Kiev-Kiev »… Le jury se tordait de rire quand Alexander Loukachenko m’asséna (comme la célèbre place de Nice) la phrase qui m’a servi de titre et que je ne vais pas vous servir une nouvelle fois, car là (comme dit Sarkozy) je ne ricane (après Nice, voici Cannes) plus du tout…  J’étais déstabilisée, comme on dit maintenant pour remplacer l’expression « on m’a cloué le bec ». J’ai bien tenté de répliquer : « gouverner ton pays, cher Alexander, c’est pas une Minsk affaire » ou encore « ton char i’varie ». Visiblement, je n’en pouvais plus, tant mon humour semblait tomber à plat.

Pourtant, à mon réveil en sursaut et en nuisette, j’admis immédiatement que je n’avais pas le monopole de l’humour, ni en Polynésie, ni sur le Caillou (dans ma chose sûre), ni en France, ni au Zimbabwe, ni nulle part ailleurs.

S’il y avait un doute, je voulus qu’il se dissipât, en reprenant la lecture d’un livre que je tenais absolument à consulter. Mes lectrices et mes lecteurs semblent avoir apprécié l’article que j’avais consacré au livre de Bruno Saura. Moi, je n’étais qu’à moitié contente de ce compte-rendu. Une question me taraudait (cela arrive quand on consomme les tarots en excès) : B. Saura connaît bien les Tahitiens, mais connaît-il bien les Français qu’il ne fréquente plus guère ? Pareil pour moi, du reste. Je me suis donc mise en quête (pour achever mon enquête) des ouvrages du meilleur connaisseur actuel de la société française, Jérôme Fourquet[2].  

Je savais les Farani rigolards, ces descendants de Gaulois qui chantaient[3] :

Faut rigoler (bis)

Avant qu’le ciel nous tomb’ sur la tête 

Faut rigoler (bis)

Pour empêcher le ciel de tomber.

Entre parenthèses, les Tahitiens n’ont pas eu à imiter les Farani, ils étaient eux aussi portés sur la moquerie. On pourrait ainsi adapter la chanson de Salvador :

Faut rigoler (bis)

Avant qu’la mer ne s’mette à monter 

Ukulele faut jouer (bis)

Pour empêcher la mer de monter.

Et je me sens visée par leurs railleries si j’en crois Bruno Saura (dans son 1er volume) quand il écrit : « Les plus moqués dans ce pays où l’on adore rire de l’Autre sont les Tahitiens ayant grandi en Nouvelle-Calédonie… ».

Bon passons, je suis un peu vexée puisque je n’ai « pas honte de faire reu reu » (Saura Dixit) quand les « vrais » Tahitiens roulent les « r ».

Ciel ! quel détour pour revenir au livre de J. Fourquet !

Je savais que l’humour se glissait dans la publicité et le marketing, mais pas à ce point. Depuis quelques années, les critiques contre la mondialisation et les délocalisations ont trouvé des échos auprès de jeunes créateurs qui parient à la fois sur l’e-commerce et le retour de boutiques emblématiques au cœur des villes. Ainsi va le récit du développement de la marque Le Slip français qui entend rhabiller les Françaises et les Français… en profondeur. Imaginez les dialogues des séducteurs, culottés qu’ils sont : « Moi, Maeva, j’ai un slip français ». Soyez convaincu(e)s que j’y serais sensible ! Le plus drôle, c’est que la marque (prestigieuse) s’est convertie, non seulement à l’esprit français, mais aussi à l’esprit provincial. Ainsi (je cite J. Fourquet) :

Les boutiques prennent chacune un nom en lien avec le produit et le lieu d’implantation : « Le Temple du Slip » (rue Vieille-du-Temple dans le Marais à Paris), « Mon Slip ma Bastille » (près de la place de la Bastille), « Le Slip de mon Aix » (Aix-en-Provence), « La Baraque à Slip » (Lille), « Ta Garonne en Slip » (Bordeaux), « Tu Slip ou tu pointes ? » (Marseille).

J’imagine que si la marque débarquait à Papeete, elle se démarquerait des banalités érotico-commerciales des boutiques de lingerie et brandirait la pancarte : « Mon Slip irradiant ». Si c’était à Nouméa, on pourrait avoir : « Mon Slip, ma couleur ». À Wallis, on annoncerait : « Mon Slip, ma dimension » et à Clipperton : « Ton Slip pour que tu ne te sentes pas seul ».

Ne croyez pas chères lectrices et chers lecteurs, que je n’ai retenu que la gaudriole dans le livre de J. Fourquet. J’ai lu attentivement les transformations rapides de la vie quotidienne des Français et de leurs habitudes de consommation. Les inégalités sociales révèlent plusieurs France(s) qui ne se comprennent plus vraiment, avec une partie de la « classe moyenne » qui tend à « s’appauvrir » ou du moins qui ressent un « déclassement ». En Polynésie, on ne cherche pas à copier la Métropole, mais… Tandis qu’une « élite » choisit des automobiles de plus en plus chères, des lotissements aux prix prohibitifs et va acheter dans des magasins réputés luxueux et onéreux, une grande pauvreté se développe et une partie de la classe moyenne est dans l’impossibilité de se loger décemment. Bien sûr, à Tahiti ou dans les îles, on n’a pas encore les « gilets jaunes ». Rassurez-vous, braves gens, ça viendra. Les autorités auraient intérêt à ne pas trop multiplier les ronds-points. Il est vrai qu’ils sont tellement rikiki que les foules ne pourraient pas s’y presser. Pas bêtes les urbanistes !

J’étais partie du monopole de l’humour et j’ai déraillé sur bien d’autres choses. Comme je ne sais pas comment terminer ce billet, je vous confierai que j’ai une admiration « cent bornes » pour la nouvelle Première ministre. Si j’en crois B. Saura, les Polynésiens – qui deviennent de plus en plus Farani – ne devraient pas tarder à se doter d’une cheffe de gouvernement. Les paris sont ouverts sur la personne idoine, celle qui aura la fibre sociale (elle rénovera les fare pinex), qui aura une sensibilité écologique (elle ne jettera pas ses mégots de la fenêtre de sa voiture hybride), elle aura des préoccupations sanitaires (elle ne se gavera pas de firi firi) et elle aura à cœur de maintenir les traditions (mais pas celle qui consiste à cogner sa conjointe). N’allez pas répandre la rumeur que je positionne sur le poste car, pas bête non plus, le gouvernement m’a proposé une formidable promotion dans la fonction publique et je ne vais pas lâcher ma place où je pourrai changer des choses pour une place où le sur-place est de rigueur si on veut être réélu. Quand on perd la tête d’un gouvernement, que vous reste-t-il ? Le jeu des mille bornes sans doute… et je vous épargne le bon mot sur les mille Vernaudon !     


Comme le veut désormais l’habitude, Maeva Takin a confié la gestion des notes à l’intelligence superficielle.
[1]
Maeva ! N’utilise pas les mots n’importe comment. Une phrase culte nous ramènerait à des temps anciens où des ecclésiastiques voulaient nous abreuver de formules définitives devant lesquelles les ouailles (ou les zouaïes, je vérifierai l’orthographe) n’avaient qu’à s’incliner, voire à réciter comme les prières. Qui dit culte, dit idole ! Maeva ! tu ne me feras jamais croire que VGE est une idole pour toi, ou Mitterrand un dieu pour toi, même si des humoristes (tes rivaux) s’amusaient à prendre le Président pour un Dieu. Il est vrai que de nos jours, pour certains Farani, Macron est Jupiter, nom de Zeus ! 

[2] Aïe, aïe, aïe ! Toujours la même Maeva, moi qui avais espéré qu’elle ne fût jamais ni tout-à-fait la même, ni tout-à-fait une autre. Elle reste égale à elle-même… Mais, bon, elle m’a embauché pour que je précise sa pensée et nourrisse la bibliographie qu’elle prétend utiliser. Bon, le Fourquet en question vient de produire deux livres qui font – paraît-il – autorité : L’archipel français et La France sous nos yeux. Mince, elle veut des références plus précises. Tous les deux publiés au Seuil, en 2019 et 2021.

[3] Y’a que les vieux qui se souviennent de cette chanson d’Henri Salvador de 1958 ! Pardon tu dis quoi Maeva ? Ah ! c’est vrai ? D’après toi, quand il vint à Tahiti, peu avant d’arrêter de crooner, il aurait chanté ça ? Bon, si tu le dis…


Note de PPM : Notre collaboratrice Maeva Takin nous apporte régulièrement ses analyses à la fois déjantées et pertinentes. Vous pouvez aussi la lire sur son blog où elle présente des chroniques, des nouvelles (écrire des nouvelles désopilantes, tendres, accusatrices, c’est sa vocation) et une rubrique Adrénaline (coups de cœur ou de colère, comptes-rendus de parutions…) qu’elle partager parfois avec PPM.

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