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L’édition 2021 du Classement mondial de la liberté de la presse réalisé par Reporters sans frontières (RSF) fait froid dans le dos : le journalisme, principal vaccin contre le virus de la désinformation, est totalement ou partiellement bloqué dans 73 % des pays évalués par RSF ! Aujourd’hui, la plupart des médias sont possédés et contrôlés par une poignée de milliardaires dans le monde. Aussi, les informations délibérément mensongères bénéficient d’une diffusion accélérée depuis le développement d’Internet et des réseaux sociaux. Le journalisme indépendant et d’investigation serait-il en péril ? Et en Polynésie, la liberté de la presse est-elle muselée ?

Chaque année, depuis 2013, Reporters sans frontières (RSF) établit un Classement mondial de la liberté de la presse dans le monde. L’édition 2021 nous laisse pantois : seuls 12 pays sur les 180 évalués par RSF, soit 7 %, offrent « un environnement favorable à linformation ». Porté par la Norvège au premier rang, suivie de la Finlande, de la Suède et du Danemark, le modèle nordique fait figure d’exemple. A contrario, l’Allemagne (13e), « où des dizaines de journalistes ont été agressés par des manifestants proches des mouvances extrémistes et complotistes lors de rassemblements anti-restrictions sanitaires », ne fait plus partie de la zone blanche propice à l’exercice de notre métier. Les agressions contre les journalistes et les interpellations abusives se sont également multipliées en France (34e), en Italie (41e), en Pologne (64e), en Grèce (70e), en Serbie (93e) et en Bulgarie (112e). « Le journalisme est le meilleur vaccin contre la désinformation, rappelle le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire. Malheureusement, sa production et sa distribution sont trop souvent bloquées par des facteurs politiques, économiques et technologiques, et parfois même culturels. Face à la viralité de la désinformation par-delà les frontières, sur les plateformes numériques et les réseaux sociaux, le journalisme est le principal garant pour que le débat public repose sur une diversité de faits établis. »

Selon RSF, nos confrères sont confrontés à une « fermeture des accès au terrain comme aux sources d’information, du fait ou au prétexte de la crise sanitaire ». Et de s’interroger : seront-ils d’ailleurs rouverts après la fin de la pandémie ? L’étude montre ainsi « une difficulté croissante pour les journalistes d’enquêter et de faire des révélations sur des sujets sensibles ». L’Europe et l’Amérique (Nord et Sud) restent les continents les plus favorables à la liberté de la presse, même si la zone des Amériques enregistre la plus grande dégradation des scores régionaux (+2,5 %). En fin de classement, on retrouve l’habituel trio des pires pays totalitaires qui maintiennent un contrôle absolu sur l’information : le Turkménistan (178e), la Corée du Nord (179e) et l’Érythrée (180e). En Asie-Pacifique, « le virus de la censure » s’est propagé au-delà de la Chine (177e), notamment à Hong Kong (80e), « où la loi sur la sécurité nationale imposée par Pékin menace sérieusement l’exercice du journalisme », précise RSF. Quant à l’Australie (25e), elle a « expérimenté une variante inquiétante : en réponse à un projet gouvernemental exigeant des plateformes de rémunérer la presse pour les contenus repris sur les réseaux sociaux, Facebook a décidé d’interdire aux organes de presse australiens de publier ou de partager des contenus journalistiques sur leurs pages. »

Une course effrénée à l’information

Pris dans une véritable course à l’information et pressés par la rapidité des réseaux sociaux, les médias sont de plus en plus contraints d’écrire à la chaîne le plus d’articles possibles, n’hésitant pas à recourir au bâtonnage. Auteur dans la presse professionnelle, syndicale et généraliste, Sophie Eustache explique comment cette technique du copier-coller a envahi les rédactions : « Le bâtonnage est une pratique journalistique apparue dans les services web quand il a fallu « produire du contenu » pour contenter les algorithmes. C’est du copier-coller amélioré, souvent de dépêches mais aussi d’articles de journaux. Le temps d’écriture est environ de 30 minutes pour pouvoir publier un article toutes les heures en moyenne. C’est donc du travail qui se fait à la chaîne. La quantité prime sur la qualité. » Dans l’un de ses ouvrages phares, Bâtonner : Comment l’argent détruit le journalisme, Sophie Eustache écrit : « Google est devenu le rédacteur en chef, en particulier dans les services web des journaux » ; « les frontières entre journalisme, communication et publicité sont de plus en plus poreuses. » Et de fustiger : « Faire du copier-coller sans avoir le temps de faire des sujets originaux, d’enquêter, d’aller à la source de l’information et de réfléchir à sa propre pratique, ressemble à de l’automatisation du travail. C’est une perte de sens. L’idée qui sous-tend la production de contenus dans les médias privés, c’est d’engranger des revenus publicitaires. Les sujets sont choisis en fonction des potentiels d’audience. » Clairement, l’objectif est de faire plaisir aux annonceurs et de récolter du cash ! Par exemple, en rachetant Doctissimo, TF1 a mis la main sur une immense base de données qu’il peut vendre aux annonceurs. En outre, on dénombrait 4,6 communicants pour 1 seul journaliste en France, selon une étude réalisée en 2017 et relayée par Disclose. « Le journalisme perd du terrain sur la communication. Première victime de cette austérité touchant les médias : l’investigation. Plus longue. Plus chère. Moins rentable », regrette ainsi le média d’investigation, qui rappelle également que « L’information est un combat, un pouvoir, un droit ». Par ailleurs, les informations délibérément mensongères bénéficient d’une diffusion accélérée depuis le développement d’Internet et des réseaux sociaux, et sont même devenus grâce aux algorithmes un business florissant… C’est pourquoi la lutte contre la désinformation doit être une priorité (lire encadré ci-dessous).

Les médias possédés par une poignée de milliardaires

Comment en sommes-nous arrivés là ? Tout simplement parce que la plupart des grands groupes de presse sont aujourd’hui pieds et mains liés à leurs actionnaires. Ce sont désormais une poignée de milliardaires et leurs portefeuilles qui contrôlent les médias dans le monde. Aussi, les acquisitions de ces hommes d’affaires vont faire toute la différence sur la ligne éditoriale des journaux ainsi possédés ! Créée en 2016 par l’association de critique des médias, Acrimed et Le Monde diplomatique, la carte des médias français (voir la carte « Médias français : qui possède quoi ? » mise à jour en décembre 2021) est une infographie dévoilant les principaux propriétaires des organes de presse, avec au sommet Bernard Arnault, P-dg du groupe de luxe LVMH (Groupe Les Échos, Le Parisien, Groupe Perdriel, etc.). Cette affiche met notamment en avant « la présence de très grosses fortunes dans le capital de journaux, radio ou chaînes de télévision et prend le parti de la lisibilité plutôt que de l’exhaustivité ». Y figurent des médias d’information qui « font l’opinion » et qui dépendent d’intérêts industriels ou financiers, de groupes de presse ou de l’État. Les auteurs de la carte, Marie Beyer et Jérémie Fabre, comptent 18 grandes fortunes recensées aux classements Challenges et Forbes 2019, parmi lesquelles les familles Bouygues, Dassault, Baudecroux, Baylet ou Bettencourt.

Les Américains vivent une situation similaire, avec une quinzaine de milliardaires qui détiennent les grandes sociétés de médias et exercent depuis longtemps une influence sur les informations diffusées. Certains milliardaires, comme Rupert Murdoch et Michael Bloomberg, sont des magnats des médias de longue date qui ont fait fortune dans le secteur de l’information. D’autres, comme le fondateur de Amazon Jeff Bezos, ont acheté des publications comme investissement secondaire après avoir gagné beaucoup d’argent dans une autre industrie. In fine, les milliardaires possèdent une partie ou la totalité de plusieurs des journaux nationaux influents des États-Unis, y compris le Washington Post, Le Wall Street Journal et le New York Times, en plus des magazines, des journaux locaux et des publications en ligne.

Quid de la liberté de la presse en Polynésie ?

Et au Fenua, peut-on parler de presse libre ? Dans une lettre ouverte en 2015 au président du gouvernement de la Polynésie Française, Reporters sans frontières stigmatisait ouvertement Édouard Fritch, comme le rappelle le site Calédosphère. L’ONG pointait en effet du doigt le pouvoir local pour son emprise sur le monde médiatique. Lors de ses vœux devant la presse, le 21 janvier 2015, le président du Pays affirmait : « Il faut se garder, à mon sens, de donner trop d’ampleur à des agitations politico-médiatiques qui viennent saper la nécessaire confiance que doivent avoir les Polynésiens, les chefs d’entreprises, les investisseurs, dans l’avenir de notre pays. » RSF a donc demandé à la tête de l’exécutif polynésien de « respecter l’indépendance des journalistes, qui ne doivent pas être sujets aux nombreuses pressions économiques et politiques ». Un rappel à l’ordre auquel Édouard Fritch a immédiatement répondu dans un communiqué de presse le 21 mars 2015. Pour « Doudou », son discours devant la presse n’était qu’un « point de vue » qui « n’était pas constitutif d’éventuelles pressions ».

En outre, la célèbre ONG constatait : « Nous convenons que le manque d’indépendance des médias vis-à-vis des pouvoirs économiques, politiques et religieux est un problème fréquent sur les petits territoires. » Pourtant, l’Article 11 de la Déclaration française des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789 n’appelle aucune ambiguïté : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement. » Ce principe fondamental, pilier de la démocratie, ne semble pas plaire à « Doudou », qui à l’occasion du mariage polémique de Tearii Alpha en août dernier (au cours duquel les convives, le président en tête, n’avaient pas été « exemplaires » quant au respect des mesures sanitaires en vigueur), n’a pas hésité à lâcher devant l’assemblée une blague de très mauvais goût. En effet, une journaliste de Tahiti Infos avait été empêchée de filmer et forcée de quitter les lieux, avant que le président n’appelle les invités à la « jeter à la mer »… Les circonstances et les raisons du décès de notre confrère JPK, ancien rédacteur en chef des Nouvelles de Tahiti, n’ayant toujours pas été élucidées par la Justice, il fallait oser !

Le combat de Tahiti Pacifique

Dans ce combat pour la liberté de la presse en Polynésie, un homme restera dans toutes les mémoires, Alex du Prel. Lisez absolument, si ce n’est pas encore fait, le dossier de Jean-Marc Regnault : « Le combat d’Alex du Prel pour la liberté de la presse (1991-2004) ». Alors que l’État français et les sphères gouvernementales l’ont assigné en justice pour l’intimider avec pas moins de 23 procès, le fondateur de Tahiti Pacifique Magazine aimait à dire : « Pour voir ce qu’il se passe dans la forêt, il faut être en dehors de la forêt. » Et il considérait aussi : « Il faut appartenir à un clan pour faire sa place au soleil de cette terre si chère à Gauguin ». Surtout, il avait fait sienne cette citation de René Char : « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience. » Et Alex du Prel troublait la Présidence au point d’avoir été expulsé manu militari et sans explication de la salle de conférence du gouvernement de Papeete, le 10 février 1997, dans le silence et l’indifférence des confrères. Le bannissement du média durera jusqu’au 12 août 1998, soit pendant 18 mois ! Cette perception du « droit à l’information » de la Présidence est mise en lumière dans un mémoire en défense adressé au tribunal administratif par Jean Péres, secrétaire général du gouvernement, dans le cadre de plaintes déposées par Radio Te Reo O Tefana, la radio indépendantiste, qui, elle, était interdite depuis 1994 : « Les points-presse organisés par les membres du gouvernement ne sont pas des réunions publiques auxquelles tout le monde peut assister. Ces points-presse sont destinés à faire connaître les intentions du gouvernement pour la mise en œuvre de sa politique et il n’est pas anormal qu’il souhaite réserver la primeur de ces informations à quelques interlocuteurs. » Les médias exclus, précisait M. Péres, « peuvent prendre connaissance a posteriori de ces informations lorsqu’elles seront publiées par leurs confrères. Le droit à l’information n’est donc pas bafoué » (sic !). De quoi faire hérisser les poils de notre regretté Alex, qui dénonçait alors : « Étonnants tropiques où la frontière entre information et propagande paraît bien confuse. »

Il faudra attendre le 8 juin 2017 pour que, enfin, l’assemblée de la Polynésie française se penche sur le projet de loi du Pays d’introduire dans le Code du travail des clauses protectrices pour les journalistes (lire encadré ci-dessous). Tahiti Pacifique, dont j’étais le dernier rédacteur en chef, a toujours été considéré comme le vilain petit canard qui dérange, le poil à gratter du monde politico-économique local. Pas plus tard qu’en janvier 2018, Tahiti Pacifique était boycotté des vœux de la Présidence adressés aux journalistes. Et plus les années passent, plus le protocole est lourd pour obtenir le droit d’interroger les membres du gouvernement et les interlocuteurs sous sa tutelle, en raison de la mise en place d’un barrage filtrant géré par le service de communication de la Présidence ! Par ailleurs, on se souvient avec amertume de la fermeture en mai 2014 pour « raison économique » d’un autre média historique qui se démarquait également par la liberté de sa plume : Les Nouvelles de Tahiti.

Vive PPM grâce à ses abonnés !

En septembre dernier, le magazine Tahiti Pacifique subissait le même sort, pour les mêmes raisons… après 30 années d’existence ! Une décision de la direction du groupe Fenua Communication qui a affecté nombre d’entre vous, amoureux de la presse d’opinion et du journalisme d’investigation. Portée par vos multiples messages de soutien, l’ancienne équipe de Tahiti Pacifique a souhaité vivre une nouvelle aventure. Cependant, vous l’avez compris, créer une presse libre et indépendante, sans lien avec aucun actionnaire, est un pari audacieux, pour ne pas dire très risqué sur le plan pécuniaire… Mais en lançant PPM, nous relevons le défi en espérant de tout cœur que vous nous suivrez et ferez le choix d’un média différent, qui vous propose une information posée, digérée, sans complaisance et constructive.

Pour finir, osons cette comparaison entre la presse et l’alimentation. De nos jours, le consommateur a plusieurs choix qui se présentent à lui, parmi lesquels la tentation de la junk food. Nous y cédons tous de temps en temps, tout en sachant que cela n’est pas bon pour notre santé sur le long terme. Alors, gageons que PPM soit en quelque sorte la slow-food de la presse locale et que vous optiez pour une nourriture de l’esprit plus saine ! Nous sommes en début d’année, il est encore temps de prendre de bonnes résolutions. Le prix d’un abonnement mensuel sur PPM équivaut à celui d’un burger-frites… Nous dépendons de vous, chers lecteurs et abonnés ! Nous comptons sur vous ! Vive PPM !

Infographie mise en avant : la carte des médias français réalisée par l’association de critique des médias, Acrimed et Le Monde diplomatique (©DR)


L’indépendance des journalistes polynésiens protégée depuis seulement 2017

Clause de cession et clause de conscience pour les journalistes font enfin partie du Code du travail polynésien depuis le 8 juin 2017, soit 82 ans après la loi Brachard (1935) qui a institué en Métropole le statut du journaliste professionnel ! Rappelons aussi qu’en 2012, puis en 2016, cette proposition avait recueilli un avis défavorable du Conseil économique social et culturel (CESC), arguant de « l’étroitesse du marché local » et du « nombre restreint d’entreprises concernées »… Fort heureusement, l’assemblée de la Polynésie française était passée outre cet avis négatif et avait voté à l’unanimité pour cette disposition. « Le texte va permettre l’introduction de mesures protectrices en cas de rupture d’un contrat de travail », avait souligné Armelle Merceron, élue du groupe Rassemblement pour une majorité autonomiste (RMA). Avant d’ajouter, très justement : « Cela permet de garantir l’indépendance des journalistes et le pluralisme de la presse, qui peut être opposé à cela ? C’est d’autant plus important que nous sommes dans un microcosme. […] » Si cette loi du Pays a été adoptée par 31 voix pour, il n’y eut pas moins de 26 abstentions…


Lutter contre le business de la désinformation…

Ces dernières années, constate le média Brief.me, « des événements tels que des élections dans plusieurs pays ou la pandémie de Covid-19 ont montré l’importance prise par les fausses informations dans le débat public ». Un phénomène difficile à contrôler… Les informations trompeuses ne datent pas d’aujourd’hui. Pendant la Première Guerre mondiale, par exemple, les gouvernements faisaient circuler des informations délibérément erronées sur les pays du camp adverse. Mais l’essor de la Toile a accéléré la diffusion massive des « fake news » (terme popularisé lors de la campagne pour l’élection présidentielle américaine de 2016 et pendant la présidence de Donald Trump), dont la viralité est effrayante. « L’intermédiaire que formaient auparavant les médias entre l’information brute et les citoyens est relégué au second plan » aujourd’hui, « derrière les réseaux sociaux qui proposent un accès direct à l’information », souligne un rapport de 2018 de la commission des Affaires culturelles et de l’Éducation de l’Assemblée nationale sur la proposition de loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information. Ainsi, selon le Baromètre 2021 de la confiance des Hexagonaux dans les médias, moins d’un Français sur deux pense que les choses se passent comme la télévision le raconte (voir graphique ci-contre). Les informations trompeuses sont même devenues une pompe à fric ! « Il y a une incitation à diffuser des fausses informations », affirmait dès 2017 Amber Case, chargée de recherche spécialiste des nouvelles technologies. « Cela génère du profit, qui est réalisé en créant un article qui provoque suffisamment d’indignation pour que l’argent de la publicité suive. » Dans le documentaire Fake news, la machine à fric, diffusé en septembre dernier, l’émission de France 2 « Complément d’enquête » démontrait en outre que les fausses informations représentent un business juteux et permettait de comprendre, par exemple, comment des publicités du gouvernement peuvent se retrouver sur des sites complotistes…

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