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Depuis mille ans, l’Université, comme son nom l’indique, a comme tâche d’interroger l’universel, comme souci de former la jeunesse à la culture générale. Elle s’est transformée aujourd’hui en dispensaire de diplômes techniques où est totalement absente la culture générale au profit d’enseignements professionnels et commerciaux.

Le relativisme des « études culturelles, postcoloniales, transgenres » a pris la place des « humanités » dans la formation de l’homme cultivé. Née pour résister au danger de la servitude volontaire de la culture médiévale, à l’ancien régime au siècle des Lumières et à aux mass-médias du XXe siècle (1), l’Université se trouve aujourd’hui réduite à un rôle de parking pour la jeunesse désœuvrée et en manque de repères. L’apprentissage de la liberté, l’apport d’une « contribution fondamentale à la vie démocratique » comme l’écrivait Tocqueville, a été remplacé par des perspectives changeantes en conflit les unes avec les autres, par des Doctorats loufoques comme celui de « Sensibilité et changements climatiques ».

Récemment, les étudiants qui ont choisi les lettres classiques à l’Université de Princeton ne seront plus obligés d’étudier le latin et le grec, puisque leur département a décidé que la culture grecque et latine a été « l’instrument et le complice de multiples forces d’exclusion, y compris l’esclavage, la ségrégation, la suprématie des Blancs et le génocide culturel ». Les fondements de la civilisation des États-Unis, bâtis sur la culture classique occidentale et les ouvertures aux autres pensées permises par cette même culture, sont ainsi balayés pour des raisons ethniques, culturelles et sociales. Tout se passe comme si les étudiants en mathématiques étaient dispensés d’apprendre les additions et les soustractions, encouragés en cela par un nombre croissant de leurs maîtres.

Dan-el Padilla Peralta, professeur de civilisation classique à l’Université de Princeton, enseigne l’histoire de la République romaine et de l’Empire, ainsi que la réception de la culture classique dans l’enseignement des « cultures contemporaines en Amérique ». Réfugié dès l’enfance avec sa mère depuis la République Dominicaine à Brooklyn, il est encouragé par un photographe d’art à faire des études et obtient une bourse au lycée d’alma mater de Cowen. La « mère nourricière » universitaire lui procure de nombreuses bourses d’études qui lui ont permis d’accéder au Doctorat en lettres classiques à Stanford et devenir assistant de recherche à Princeton. Membre de l’association des droits de l’immigration, il enseigne l’Histoire de l’esclavage dans le monde romain et milite pour la suppression du grec et du latin à l’université.

Le passage de l’alma mater à l’indigénisme (mouvance intellectuelle qui met en parallèle la situation des minorités visibles dans les sociétés occidentales avec le traitement des indigènes dans les anciennes colonies, ndlr) tiers-mondiste caractérise la pratique de nombreux enseignants des universités globalisées, qui rejettent l’éducation qui les a formés en leur donnant les outils pour comprendre le monde. Ce n’est pas là une chose nouvelle aux États-Unis, elle a été confortée par les comportements de nombreux enseignants européens en mai 68. La « French Theory » des années 1980 a donné aux nouveaux maîtres les outils théoriques pour démolir l’institution universitaire. Michel Foucault, Jacques Derrida, Jean-François Lyotard ont exporté en Amérique le nihilisme de la « déconstruction », un ensemble de notions disparates qui affirme qu’il n’y a pas de vérité, mais uniquement des interprétations subjectives, nourrissant ainsi toutes les justifications sur la lecture culturelle et sectaire de l’Histoire, réduisant le savoir à une addition de points de vue. La responsabilité des intellectuels contemporains se borne désormais à la transmission des fausses idoles éphémères au nom d’un humanisme sans humanité, de l’éloge de « l’Empire du Bien » (Muray), avec comme unique référence la haine du passé.

Exilé dans sa propriété à la campagne de Sant’Andrea, près de Florence, Machiavel écrit le De Principatibus, Le Prince, texte majeur de la philosophie politique moderne et de l’humanisme laïque. Dans sa lettre de décembre 1513 à l’ami Francesco Vettori, ambassadeur de la République florentine auprès de Léon X, il raconte sa journée dans sa propriété, faite de multiples besognes pour tromper l’ennui et le poids du temps. Lorsque le soir est venu : « Je retourne chez moi, et j’entre dans mon cabinet, je me dépouille, sur la porte, de ces habits de paysan, couverts de poussière et de boue, je me revêts d’habits de cour, ou de mon costume et, habillé décemment je pénètre dans le sanctuaire antique des grands hommes de l’antiquité ; reçu par eux avec bonté et bienveillance, je me repais de cette nourriture qui seule est faite pour moi, et pour laquelle je suis né. Je ne crains pas de m’entretenir avec eux, et de leur demander compte de leurs actions. Ils me répondent avec bonté, et pendant quatre heures j’échappe à tout ennui, j’oublie tous mes chagrins, je ne crains plus la pauvreté ; je me transporte en eux tout entier. Et comme Dante a dit : il n’y a point de science si l’on ne retient ce qu’on a entendu, j’ai noté tout ce qui dans leurs conversations m’a paru de quelque importance, j’en ai composé un opuscule De principatibus, dans lequel j’aborde autant que je puis toutes les profondeurs de mon sujet, recherchant quelle est l’essence des principautés, de combien de sortes il en existe, comment on les acquiert, comment on les maintient, et pourquoi on les perd. »

Machiavel met au centre de sa pensée le dialogue avec les morts pour leur redonner vie et la confrontation avec l’autre dans le temps et dans l’espace, éléments fondateurs de la culture occidentale depuis Hérodote, et qui s’oppose à la clôture identitaire de la pensée contemporaine. L’unique référence à sa propre tradition ne peut que conduire à l’ignorance et à la haine de soi qui caractérise le monde occidental depuis les années 60 du siècle dernier.  Il est urgent de refonder l’enseignement général depuis l’école primaire. La skholè naît en rupture avec la vie courante, avec les certitudes affectives de la famille et les contraintes de la tribu, les idola tribus comme les appelait Francis Bacon. Il s’agit de donner à l’Université la tâche prioritaire de former les étudiants à la dignité humaine, à la liberté d’expression et de pensée, à la richesse de la transmission du savoir critique sans racialismes ni clins d’œil communautaires.

(1) Dans les années 20 du siècle dernier, la Columbia University et l’Université de Chicago ont pris l’initiative de faire connaître les grands classiques de l’humanité. L’Encyclopædia Universalis publie à la suite une centaine d’ouvrages considérés comme essentiels pour la culture générale à l’université, avec Homère, Platon, Virgile, Dante, Shakespeare. Ce qui a disparu depuis, c’est l’idée même de grand auteur, remplacée par les écrivants engagés des cultures sectorielles.

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