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Le pire danger de la démocratie, écrit Tocqueville dans son ouvrage magistral De la démocratie en Amérique, est l’asservissement à l’opinion publique. La démocratie, pour Tocqueville, se dégage de la tradition qui pourrait conditionner et déterminer le jugement personnel, elle libère l’individu pour la responsabilité singulière. John Pioi Mairai n’aura cessé de conduire son existence entre liberté et identité, entre identification et adhésion à la tradition.

C’est d’identification qu’il faudrait parler pour caractériser son chemin de création car l’identification renvoie à l’enjeu de la littérature qui exprime le provisoire et le changeant, le relatif et le partiel, loin de tout attribut essentiel et définitif de l’être humain et de la vérité. L’intérêt de John Pioi Mairai se porte sur les textes littéraires de la culture occidentale et sur les identifications multiples des personnages qu’ils permettent, loin de l’asservissement aux idées dominantes. Le théâtre a constitué son domaine de confrontation du multiple et de la polyphonie du monde, comme la poésie de Baudelaire, aidé en cela par sa compagne Christine Bennett. Indépendantiste comme nombreux intellectuels polynésiens, il était également profondément lié à la tradition occidentale. Ses auteurs préférés étaient Shakespeare, Molière, Camus. En 1989, il traduit en tahitien Macbeth de Shakespeare sous le titre de “Maro Putoto » ; en 1992, il traduit Le Bourgeois gentilhomme de Molière sous le titre de “Tane te Manu.” Il écrit en 2012 Tavi roi et la loi à partir de l’histoire insulaire. Cette tragédie met en scène le roi Tavi de Tautira et son épouse, autour des années 1630 et le thème central concerne la loi coutumière qui oblige le roi à céder son épouse à son rival Tuitera’i. Mairai n’illustre pas dans l’esprit ethnologique la contrainte à laquelle est soumis le roi, à travers le système culturel et social de l’époque, mais il met en évidence l’apparition de nouvelles valeurs et de nouvelles questions : la jalousie, l’amour du couple confronté aux lois de la tradition et, de manière sous-jacente, la rivalité entre l’Ancien Monde et l’apparition du nouveau. La loi du désir s’affronte, dans la tragédie de Mairai, aux lois de l’hospitalité. L’écrivain ne cesse de montrer la complexité du monde tahitien aux prises avec l’histoire en devenir. Il ne méprisait pas, comme tant d’autres intellectuels mā’ohi, la culture occidentale, sachant ce qu’il lui était redevable.

Il appartenait à l’Église Sanito, issue de la confession mormone de Joseph Smith fondée aux USA en 1830. Denis Pioi, son père adoptif, était un haut représentant de l’Église Sanito-Communauté du Christ. Lors de la mort de John, cette Église a mis en avant la foi religieuse de John Mairai, ignorant son rapport au théâtre, à la peinture, à l’art en général. Fervent défenseur de la culture tahitienne, il a contribué à développer les cours de langue tahitienne à la télévision locale, de diction poétique, en donnant des cours de ‘orero au Conservatoire de Tahiti. Depuis quelques années se succèdent, à Tahiti et dans les îles, des spectacles de ’orero dans les écoles et les salles de théâtre. Des déclamations poétiques de la part de jeunes gens habillés de vêtements en feuilles, fleurs et fibres végétales, sont accompagnées d’une série de mouvements et de gestes très codés. Les ’orero exaltent l’art du discours sur des thèmes qui tournent autour du noyau central : le chant adressé au fenua, au lieu natal, terre-mère de l’interprétant. Comme tout exercice de rhétorique, le ’orero part du présupposé que le thème du poème déclamé consiste d’abord dans le partage commun au public et au récitant d’une vérité posée comme évidente et indubitable : l’absolue positivité d’une communauté soudée par les liens du sang et du sol. Le ‘orero ne possède pas un lien organique entre une communauté humaine et sa langue, mais il est une invention récente de la culture mā’ohi.

John Mairai aimait rappeler l’émission télévisuelle en juin 2016, avec une des représentations des ’orero de la part des groupes scolaires de Raiatea, devant un parterre composé de membres des familles et d’amis, mais également d’un public de popa’a, d’expatriés dont la plupart étaient des fonctionnaires de différentes branches de l’administration et surtout du corps enseignant, et l’intervention d’un enfant d’une dizaine d’années en costume traditionnel, qui s’adressait au public en ces termes : « Et vous, qui sont vos tupuna (ancêtres ) ? Vos ancêtres ce sont les Gaulois, pas les miens ». La belle texture de la peau du jeune garçon, rehaussée par le teint cuivré des origines polynésiennes, mettait en évidence les traits fins de son visage, le nez légèrement busqué qui signalait de lointaines ascendances du bassin méditerranéen, l’apport des voyageurs berbères et arabes, la trace des marins du sud de l’Italie. Au moment même où il affirmait haut et fort qu’il veut devenir ce qu’il est, un membre d’une communauté fantasmatique de purs « nous » opposée à une communauté aussi fantasmatique de « vous », il manifeste visiblement qu’il est ce qu’il devient, dans un multiple processus d’identifications, à travers une somme complexe d’influences et d’apports qui font la vie concrète des individus vivant aujourd’hui en Polynésie. Rentré ensuite chez lui, il abandonnera le costume traditionnel pour le tee-shirt du surf, s’installant devant l’écran de son ordinateur, occupé par les jeux vidéo et autres Pokémon. Le jeune homme en question utilise la nouvelle version de l’oralité, la novlangue rhétorique et la culture des smartphones, le wokisme du langage « inclusif » conseillé par les enseignants progressistes, qui rejettent la lecture silencieuse, fascinés par la littérature coranique où de différentes parties du Livre sont hurlées de manière simultanée, accompagnés de mouvement du corps, partisans de la Pachamama, culture de la cosmogonie andine des déesses de la Terre-mère.

John Mairai avait un rapport complexe avec le ‘orero et la tradition orale, conscient de la différence entre la déclamation rhétorique et la recherche des enjeux du sens propres à la littérature, entre la fidélité au sens depuis toujours donné comme dans le mythe et la quête de celui-ci, fondement de la culture occidentale et qui trouvait dans l’université son lieu d’exercice et d’ouverture aux questions. L’œuvre d’art résume le paradoxe qui est le propre de toute l’existence de John Pioi Mairai. L’autre domaine d’intérêt artistique de John était la peinture, notamment Jackson Pollock et le Dripping. Il avait connu récemment l’œuvre de Nicolas de Staël qui était devenu son peintre favori. À la fin de sa vie, il regrettait de ne pas avoir prêté une plus grande attention à ce qui n’était pas à ses yeux un art second, mais un enjeu majeur du sens.

Pour comprendre la question complexe de l’œuvre d’art chez John Mairai, il est nécessaire d’analyser la rivalité et la solidarité de Terre et Monde comme nous les donne à penser le philosophe majeur de la modernité, Martin Heidegger. Ces deux notions, fondamentales pour la philosophie de Heidegger, ne peuvent pas être confondues avec la notion de « nature » devenue concept fourre-tout de l’idéologie actuelle. Ni ensemble d’objets disponibles à l’activité de l’homme, ni idole souveraine comme pour la nature de nos contemporains, vaguement colorée par le « sacré », le Monde est l’horizon de compréhension, la totalité de significations à partir de laquelle tout objet va prendre sens. La Terre, contrairement à l’ouverture du sens permis par le Monde, est ce à partir de quoi tout être surgit et fait retour, puissance qui soutire en même temps toute installation définitive aux êtres. Les deux modalités se tiennent dans un rapport de solidarité et d’affrontement. Dans la conférence de 1935 « De l’origine de l’œuvre d’art », l’œuvre d’art est définie par Heidegger comme « mise en œuvre de la vérité » et le philosophe évoque l’exemple du temple grec où la terre et le ciel jouent dans un rapport incessant, la pierre et la lumière deviennent effectivement « présents », et non uniquement des objets soumis à différents regards objectivants parce qu’ils accèdent à leur essence véritable : la relation. Si l’animal se rapporte au monde uniquement du point de vue de ses intérêts vitaux, l’homme est ouvert aux choses du point de vue de leur être. Dans ce texte le philosophe allemand met en lumière le combat entre Terre et Monde, entre ce qui n’est pas de l’ordre de la masse matérielle, mais le fond insaisissable qui se tient en constante réserve, qui tend à se refermer sur soi, à se dérober, et l’épanouissement du visible qu’est le Monde. Le combat de la Terre et du Monde est celui du retrait, du mystère de l’être qui se confronte à l’apparition des choses, à leur décèlement. L’œuvre d’art montre ce combat entre l’éclaircie et la réserve, elle est le lieu même de cet affrontement. John Mairai se sera confronté en permanence à la conception banale de l’œuvre d’art de nos contemporains, uniquement soucieuse de montrer le Bien à l’œuvre, comme l’exposition locale récente sur les SDF où ce qui apparaît est d’abord la mise en scène individuelle de l’artiste. Pas plus qu’ « image du monde » que « vérité de la société » c’est l’image édulcorée du créateur que montrent les productions artistiques contemporaines au service du Bien Universel. John Mairai est, pour sa part, solidaire de la conception « dramatique » de l’œuvre d’art, de son caractère antagoniste.

Il n’y a plus que la polytrope Maeva Takin et son Blog pour défendre à bon escient les infinies ressources dramatiques de la langue française, chargée d’histoire et riche pour notre présent, hors des banalités sur l’oralité. Elle est une des rares auteurs qui ne cligne pas des yeux sur la soumission nécessaire à l’idéologie identitaire ou à l’irradiation atomique pour pouvoir être lu à Tahiti. L’adjectif polutropos, chargé de mémoire plutôt que les termes vides d’« auteure », d’ « écrivaine », etc., désigne le cristal aux mille propriétés visuelles, il est la métaphore de l’être aux multiples facettes comme l’était également John Pioi Mairai.

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