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Dans ce recueil, Chantal T. Spitz continue à « faire bouger les lignes du langage » (lire notre portrait publié en août 2022) : plus du tout de ponctuation ou de majuscule (sauf dans de rares paroles rapportées), des « à la ligne » qui permettent de rythmer le texte, des paragraphes qui font passer à un sujet ou à…

Sa langue, souvent poétique, utilise de nombreux néologismes, des métaphores parfois et un rythme très ample. Poétique : « poien » en grec ancien : créer, fabriquer. Elle fabrique sa langue comme des poètes français ont fabriqué cette langue « parallèle » qu’est la poésie rimée, utilisant la rime, la diérèse[1], les allitérations et assonances[2], la prononciation du -e muet[3] (pas si muet), qui transforment la langue en musique, le calligramme, etc. Cela mérite d’être dit, car ce n’est pas un parti pris, un jeu, un snobisme, c’est sa façon d’écrire qu’il faut accepter comme on accepte la lecture de vers rimés ou de poèmes aux métaphores polysémiques, voire obscures d’auteurs comme les surréalistes, l’immense René Char, etc. Si les textes de Chantal T. Spitz sont souvent très poétiques, c’est dans la mesure où la poésie n’est pas uniquement un genre littéraire. C’est l’expression de la créativité humaine, le contraire de la « novlangue »[4] !

Des thématiques qui illustrent pour la plupart le concept polynésien de « aroha » (salutation mais aussi empathie, compassion)

Alors certes, il ne faut pas dissocier le fond de la forme, mais ce que je viens d’écrire n’est pas sans rapport avec les thèmes des différentes nouvelles. Toute forme d’amour s’exprime de façon créative avec un certain lyrisme qui traduit l’émotion par le vocabulaire et le rythme. Cinq des sept nouvelles du recueil témoignent d’une empathie extrême avec ceux qui souffrent ou ont souffert et n’ont pas la parole habituellement ou choisissent de vivre silencieusement leur bonheur. 

Le premier texte edwin évoque les pensées et les sentiments d’un enfant très malade en traitement dans un centre de rééducation où il est coupé de la plupart de ceux qu’il aime pour une cause que l’on ne découvre que dans la chute de cette brève et tragique nouvelle.

La quatrième nouvelle ils ne diront rien rend compte tantôt à la première, tantôt à la troisième personne des ressentis à la fois de l’auteur d’un féminicide (et du récit de son meurtre affreux) et de ceux des enfants qui furent témoins de l’assassinat barbare de leur mère, spécifiquement ceux de la fille aînée To’imata (qui selon moi est représentée sur la première de couverture). Des comptes-rendus « objectifs » de la gendarmerie ou du médecin légiste alternent avec les paroles ou pensées des personnages ou de la narratrice.

La troisième et la première personne du singulier alternent aussi dans louisette (sixième nouvelle), histoire d’une femme qui a connu la misère affective et la vie dans la rue, et s’est confiée à l’autrice : on retrouve la même démarche que pour l’écriture de Hombo Transcription d’une biographie (réédition aux éditions Au Vent des îles, 2012).

Enfin la septième nouvelle arrate, est de loin la plus longue, car c’est l’histoire d’un amour et d’une amitié de trente ans sans faille entre des êtres que tout semblait devoir séparer, et que l’empathie et l’amour lient pour toujours.

La parole est donnée tantôt à la narratrice omnisciente, tantôt à un des deux personnages féminins : arrate, une doctorante popa’a qui s’installe définitivement sur l’île où elle vit un amour réciproque et harmonieux, malgré les différences initiales de leurs univers, avec iotua, un autochtone, et matania, l’artisane polynésienne qui confectionne dans le secret de son atelier de merveilleux tīfaifai. Les deux femmes nouent une amitié très forte. La nouvelle est un chant d’amour à l’empathie, la générosité, l’écoute de l’autre. Nous sommes loin d’une vision pessimiste de la coexistence de deux civilisations.

Deux textes sont des nouvelles d’anticipation politique tragiques, qui font le récit de la destruction d’un monde « juste » par les puissances mortifères de l’argent

Dans il pleure sur le rêve (deuxième texte du recueil), l’autrice imagine la fin tragique de l’indépendance de son pays, pourtant acquise pacifiquement et qui a débouché sur la prospérité. Après une période de bonheur et de paix rapidement évoquée, une coalition de l’ancienne puissance coloniale et d’autochtones corrompus organisent le sabotage de l’économie, puis un coup d’État sanglant qui n’est pas sans rappeler 1973 au Chili. Cauchemar ou façon d’imaginer le pire pour le conjurer ?

L’autre texte, j’eus un pays (quatrième texte du recueil), raconte des événements imaginaires assez proches de ceux de il pleure sur la ville mais qui vont plus loin encore dans l’ignominie. C’est l’évocation d’une sorte de « meilleur des mondes » qui est mis en place à Tahiti après la « reprise en main » de l’île par l’ancienne puissance coloniale.

Comme il en fut question il y a quelques années, un groupe de milliardaires « libertariens » organisé en multinationale, « NoFrontiers », veut faire construire des îles artificielles toutes proches de Tahiti où la seule loi serait celle du plus riche et du plus fort. Ils commencent par vouloir aliéner des morceaux de lagons et le projet attire de plus en plus d’investisseurs, mais des élections ont lieu et les indépendantistes les gagnent. Le pays, devenu indépendant, s’oppose à ce projet. « NoFrontiers » organise alors, avec la complicité de certains autonomistes et de l’État français, la paralysie de l’économie du pays, puis une sorte de « guerre civile ». L’ancienne puissance coloniale « remet de l’ordre » dans le sang et « NoFrontiers » prend possession de l’île principale où les autochtones sont parqués, fichés, ne peuvent sortir sans laisser passer et où une partie de la population, à qui l’on accorde une vie confortable, sert même de « réservoir d’organes » pour les milliardaires. Nous sommes proches du célèbre film Soleil Vert des années 1970 et il faut noter que, si l’action se passe à Tahiti, cette nouvelle a une portée universelle dans un monde où l’argent se concentre entre les mains de quelques-uns, où les classes moyennes disparaissent de plus en plus et où l’école publique forme de moins en moins des citoyens dignes de ce nom, capables de s’opposer aux dictatures ou aux démocratures. Cette courte nouvelle est terrifiante et rappelle, par exemple, ce que fut le sort des Pascuans avant les années 1970, parqués dans une petite zone de leur île, pour laisser la place à un élevage extensif de moutons sur les terres dont ils avaient été spoliés, louées par l’État chilien à des industriels anglais ! L’éternel recommencement, en pire, avec les nouvelles technologies ! Heureusement, c’est une nouvelle d’anticipation, mais elle nous invite à la vigilance. TOUS, tous les pays !

Enfin, la nouvelle « à part » qui donne son titre au recueil et la mer pour demeure.

Il est possible, je le pense, de dire, sans faire preuve d’indiscrétion, car il est fait allusion à ces accidents dans le texte, que l’autrice, maman de trois garçons, a enterré son fils aîné mort dans un accident de surf en 2004 et qu’un autre accident de surf a laissé son deuxième fils tétraplégique en 2013.

C’est donc la seule nouvelle plongeant ses racines dans l’autobiographie de l’écrivaine qui donne la parole à ses deux fils : celui qui a failli mourir et son petit frère qui a réussi à le sauver in extremis. Cinq pages et demie d’une intensité incroyable. Comme une médium, l’autrice met en mots les pensées qui ont envahi l’esprit de ses deux fils, celui qui croyait qu’il allait mourir avec « la mer pour demeure » et celui qui, dans l’angoisse, cherchait partout, dans la mer rouge de sang, le corps de son frère. La narratrice ne prend pas la parole, elle l’offre à ses deux fils. Elle est évoquée brièvement par eux : Pai, qui croit qu’il va mourir, se dit en lui-même « je n’enterrerai pas ma mère » (page 34) et Teri’i, le « sauveur », qui imagine qu’il ne va pas retrouver son frère caché par les remous des vagues : « que vais-je dire à ma mère » (page 32). Il imagine d’ailleurs que sa mère, dans sa sagesse, le prendra dans ses bras et acceptera ce terrible destin comme Pai est prêt à accepter sa mort.

Que d’amour, que de sagesse et que de maîtrise de l’écriture pour arriver à exprimer par des mots justes et beaux l’inacceptable, l’indicible. Cette nouvelle est à la fois un « don » à ses deux fils, et peut-être une délivrance pour l’autrice. Elle est l’expression à la fois de l’acceptation de la vie et des possibilités de l’art, capable de transcender l’émotion, la souffrance pour en faire une sorte de chant d’amour, un cadeau pour ses fils mais aussi pour ses lecteurs et toutes les mamans du monde qui ont perdu et/ou cru perdre un enfant. La douleur est exorcisée par l’art de l’écriture ! Une nouvelle bouleversante écrite avec virtuosité.

Pour conclure

Dans ce court et intense recueil, Chantal T. Spitz approfondit son travail d’écriture, et, dans cinq nouvelles sur sept, donne la place à l’amour et à l’empathie plus qu’à la critique et la dénonciation des injustices, même si elles sont présentes à de nombreux moments. Ce recueil est un nouveau tournant dans son œuvre déjà tellement diverse.

Les deux nouvelles d’anticipation lancent une alerte à la fois pour les habitants de la Polynésie mais aussi pour tous les citoyens du monde. Elles s’inscrivent forcément dans un registre polémique puisque notre pauvre planète est bien en proie à des forces du mal, celles d’un capitalisme mondialisé, complètement déshumanisé dans un contexte où la population mondiale continuant à augmenter (encore pour un certain temps) et les richesses naturelles diminuant par épuisement pour certaines et à cause de la crise climatique pour d’autres, on peut s’attendre au pire ! Espérons que ces textes resteront des textes de fiction, peut-être grâce à tous ceux qui alertent, dont Chantal T. Spitz.


Notes :

[1] diérèse :  possibilité, en poésie, de prononcer séparément deux voyelles qui se suivent, rendant le mot plus musical : ex dans Recueillement de Baudelaire avant-dernier vers « Et, comme un long linceul traînant à l’Ori-ent ».    

 [3] prononciation du -e muet suivi d’une consonne (même poème, dernier vers) « Entends, ma chère, entends, la douce nuit qui marche. » La prononciation du -e muet avant le -n adoucit le texte.

[2] allitérations : en poésie répétions de la même consonne dans des mots proches pour insister sur des sonorités douces ou rudes, parfois on parle d’harmonies imitatives lorsque ces sonorités répétées imitent un son connu, ex : dans Andromaque de Racine (Acte V, scène 5), Oreste, devenu fou, s’écrie : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ». Le son [s] répété imite le sifflement et les assonances (répétition d’une même voyelle) de -i forment un son aigu.

[4] Novlangue : le mot est la traduction de l’anglais « Newspeak » employé par George Orwell dans son roman d’anticipation 1984 dans lequel il décrit une société dictatoriale et inhumaine dans laquelle les citoyens sont réduits à des rôle préétablis, et utilisent une langue appauvrie en ce qui concerne le vocabulaire et la syntaxe afin que la critique argumentée du pouvoir ne soit pas possible. Par extension, au XXIe siècle, on parle de « novlangue » quand des personnes s’expriment de façon très appauvrie, schématique, trop technique ou emploie « la langue de bois », refusant une véritable argumentation.

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