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Le 11 décembre 2021 eut lieu à Huahine, devant le fare pōte’e de Maeva, une cérémonie en l’honneur de Bobby Holcomb, disparu il y a trente ans en 1991. Après un spectacle de chants et de danses fut découverte une magnifique statue en bronze de plus de trois mètres de haut représentant Bobby. L’auteur en…

Une enfance assez difficile et les prémices de sa carrière artistique (1947-1969)

Né le 25 septembre 1947 à Honolulu, Hawaii, d’une mère hawaiienne d’origine portugaise et d’un père métis de Noir américain et d’Indien d’Amérique du Nord, Bobby eut une enfance assez pauvre. Son père Robert Holcomb le reconnut mais ne l’éleva pas. D’abord pris en charge jusqu’à l’âge de cinq ans par ses grands-parents maternels (jusqu’à leur disparition), il fut repris par sa mère, très occupée à gagner la vie de sa famille monoparentale et vécut avec ses frères et sœurs, marqué par les absences de sa mère qui dansait dans les hôtels pour ramener de maigres cachets. En trop grande difficulté financière, elle confia ses trois premiers enfants, alors que Bobby avait à peu près onze ans, à un foyer d’accueil de Los Angeles tenu par un couple de Noirs américains, les Smith, qui finirent par prendre en charge l’éducation de Bobby qui n’avait pas trouvé de famille d’accueil

Dorothy Smith, consciente des dons de Bobby devint pour lui une sorte de seconde mère aimante : elle accepta son homosexualité, elle l’initia au blues et à la musique des Noirs américains et il put suivre grâce à elle, de treize à dix-neuf ans, parallèlement à une scolarité normale, les cours de la prestigieuse American School of Dance qui enseignait la danse classique et acrobatique. Puis Bobby commença des études d’histoire de l’art à l’université, mais au bout d’un an décida de gagner sa vie, prenant conscience que son destin était de devenir un artiste.

Après avoir exercé des petits emplois de figurant, choriste ou danseur dans les studios d’Hollywood, influencé par la lecture des livres de Kérouac, il partit en 1966 pour San Francisco où il pensait trouver une communauté beatnik. Il n’en fut rien, mais il y rencontra Simon Henderson, de deux ans son aîné, avec qui il se lia d’une très forte amitié. Ils partagèrent pendant dix ans une vie d’aventures et de voyages. Ils restèrent dans un premier temps à San Francisco, fréquentant des hippies.

Bobby y exerça ses talents de dessinateur et graphiste dans un journal et fabriqua aussi, pour vivre, des vêtements de cuir sur lesquels il peignait des fleurs et des anges qui eurent un succès certain. Il rencontra Franck Zappa en 1968 et chanta avec Simon dans un chœur en avant-première de ses concerts.

Mais en 1969, ils décidèrent de quitter les USA pour aller en France, afin de ne pas risquer de partir à la guerre du Vietnam.

Des années de voyages et d’aventures (1969-1976)

Les jeunes gens se fixèrent, dans un premier temps à Paris que Bobby et Simon aimèrent beaucoup, et Bobby, très doué pour les langues, apprit très vite le français. Il noua des amitiés avec des artistes et rencontra par leur intermédiaire Salvador Dali qui aimait à s’entourer de jeunes gens talentueux. Bobby fut remarqué par Dali et participa assez souvent aux improvisations musicales et théâtrales que le peintre affectionnait. Cela dit, on ne peut pas dire que la rencontre avec Dali eut une influence sur sa peinture. Durant cette période, il fit quelques dessins qu’il vendait pour vivre, il participa avec Simon à certaines animations de scènes pour l’adaptation de la comédie musicale Hair en français. En 1970, il passa même un après-midi à jouer avec les Beatles.

Puis, dans une ferme en Touraine habitée par des musiciens, Bobby et Simon, qui avaient quitté Paris et visité les châteaux de la Loire, et le jeune musicien Éric Estève (chanteur dans Starmania) formèrent avec d’autres musiciens un groupe que Bobby baptisa « Jeanne d’Arc »et son groupe et d’autres voyagèrent dans toute la France. Son groupe passa même à la télévision à Amsterdam et il fit fureur à Saint Tropez. Par la suite, Bobby entra en contact avec le Living Theater et il participa avec Simon à des spectacles.   

Ce séjour en France fut entrecoupé de nombreux voyages dont certains furent longs, d’autres plus courts. La liste en est impressionnante : Pays-Bas (où on leur vola leur matériel de confection de vêtements en cuir à Amsterdam), Italie, Sicile, Afrique du Nord, Égypte, Moyen-Orient. Après un séjour à Venise où Simon et lui retrouvèrent le Living Theater, ils découvrirent la Turquie, puis la Grèce où Bobby fit la connaissance d’une jeune fille suisse, Kimi, qui fut une de ses plus grandes amies et grâce à laquelle Dorothy Lévy rencontra Bobby des années plus tard.

En 1974, Simon regagna les USA et Bobby continua les voyages avec Kimi : Turquie, Iran, Afghanistan et Inde, d’abord à Goa où Bobby s’initia aux techniques de peinture indienne, entre autres celle des miniatures. Fin 1974, Kimi dut rentrer en Suisse et Bobby seul, en compagnie de son chien, séjourna au Cachemire (près de la frontière pakistanaise) durant tout l’hiver avant de rejoindre en Suisse Kimi et Simon, rentré des USA grâce à Kimi, qui disposait d’une situation matérielle très confortable et subvint aux besoins de ses amis. Après des voyages un peu partout en Europe en 1975 arriva le grand tournant dans la vie de Bobby.

Il s’était lié d’amitié avec une jeune artiste (peintre, chanteuse et musicienne) polynésienne Vaea Sylvain qui lui conseilla de partir pour Tahiti. En février 1976, Bobby quitta en bateau l’Europe avec Simon et Kimi. Partis de Gênes, ils voguèrent pendant six semaines avant d’arriver à Tahiti.                                                                                                                           

Huahine, Dorothy, Sabrina : Bobby crée ses racines, trouve sa patrie de cœur et devient un des principaux artisans du renouveau culturel polynésien et un grand artiste (1976-1991)

Durant le voyage, Bobby fit la connaissance du peintre Ravello et de Sylvie Couraud, alors sa compagne, qui vivaient à Moorea et ils lui conseillèrent de s’installer non pas à Tahiti mais dans une île plus authentique. Très vite Bobby, Simon et Kimi se rendirent donc à Huahine, à Maeva au pied de Mou’a Tapu (« la montagne sacrée ») où ils louèrent une maison et, après un voyage de quinze jours aux Samoa américaines, décidèrent de s’y installer. Ils furent séduits par la beauté des lieux, l’accueil des habitants. Bobby se sentit vite à l’aise dans un pays où beaucoup de gens sont métissés et il s’adapta très vite au mode de vie, renonçant à sa façon excentrique de se vêtir, se faisant discret et très rapidement il commença à apprendre la langue tahitienne en fréquentant l’école du dimanche et en parlant aussi bien avec les jeunes gens (qu’il voyait surtout le soir) qu’avec les personnes âgées qui lui transmettaient des connaissances et des légendes. Il apprit aussi la langue grâce aux paroles des chansons.

Parallèlement, Bobby, grand lecteur, dévora tous les livres qui pouvaient le renseigner sur les mœurs de l’ancienne Polynésie, la spiritualité, les légendes… Très spirituel, Bobby, qui était à l’origine catholique et vouait un culte à la Vierge Marie, intégra aussi totalement la spiritualité polynésienne, il avait chez lui des tiki contemporains en bois et en pierre offerts par ses amis qu’il couronnait de ses colliers de fleurs à l’issue de ses concerts.  Il était superstitieux mais aussi animiste. Il respectait beaucoup les marae et développa une grande amitié avec l’archéologue Yosi Sinoto. Un grand fare pōte’e fut construit à Maeva et des jeunes du village rejoints par Bobby y accueillaient trois fois par semaine les enfants du village de Maeva où ils les initiaient à l’art du tapa (qui passionnait Bobby), à la culture orale, à la musique traditionnelle, etc. Bobby était de plus en plus intégré.

Son ami Simon, qui n’avait pas la même faculté d’adaptation que lui, repartit au bout de quelques mois aux États-Unis et ils ne se revirent jamais. Kimi, qui avait pourtant rencontré un jeune Polynésien et appris le tahitien, fut obligée de repartir en Suisse début 1979, n’ayant pas obtenu comme Bobby un visa renouvelable chaque année.

Ravello encouragea Bobby à peindre, son amie Heipua Bordes l’emmena avec elle à l’île de Pâques où Bobby peignit beaucoup.

Très vite, il s’intégra dans le mouvement du renouveau culturel polynésien. Il entra en contact avec la troupe de théâtre Pupu ‘arioi et s’impliqua dans l’aventure de la pièce Ariipaea vahine dont les textes sont écrits par Henri Hiro, Il devint vite metteur en scène, costumier, créateur de décor, se heurta parfois à Henri Hiro avec qui se développa par la suite une très grande amitié. En 1978, il créa toujours avec Pupu ‘arioi un spectacle qui mêle théâtre, chant et danse traditionnelle Pipirimā (inspiré par la légende du même nom). En 1981, il participa comme metteur en scène et costumier, aux côtés de Tavana Salmon, au spectacle de reconstitution historique et artistique de l’intronisation d’un jeune souverain au Marae Arahurahu de Paea.

Mi-juin 1978, il fit à la mairie de Papeete une première exposition de ses dessins et aussi de costumes en tapa. Ses dessins eurent du succès. Par la suite, Bobby quitta les couleurs du dessin sur tapa pour peindre avec des couleurs chaudes somptueuses aussi bien les légendes polynésiennes (comme celle de la reine Ariipaea vahine, du cocotier, des épisodes des aventures du héros Maui) mais aussi des divinités : le dieu créateur Ta’aroa, ou le dieu de la mer, Ruahatu, et aussi des scènes de la vie quotidienne traditionnelle. Quelques peintures évoquent aussi des légendes d’Hawaii. Ses peintures, très originales avec parfois des dessins hors cadre ou des cadres dans les cadres sont figuratives, très poétiques, pleines de spiritualité et de symboles. Les esprits des vivants et des morts y communiquent. Le lien à la Terre-Mère y est exalté. Bobby n’accepta jamais aucune des propositions d’expositions dans des galeries de luxe aux États-Unis ou au Japon qui auraient fait de lui un peintre riche et célèbre car il peignait pour son pays d’adoption et il était totalement indifférent au gain, ne vendant ses toiles que pour avoir le minimum pour vivre : payer son loyer, manger, et n’eut jamais les moyens, avant sa mort prématurée, de s’acheter un piano. Il ne se déplaçait qu’à vélo et donnait presque tout ce qu’il gagnait. Il faut souligner aussi à quel point, Bobby, malgré tous ses dons, ou, à cause de tous ses dons, voulant donner le meilleur de lui-même à son pays et à la postérité, fut un travailleur infatigable et non « un baba cool » qui donnait dans la facilité. Levé très tôt le matin, il peignait tous les jours et travaillait beaucoup, que ce soit sur ses peintures ou sur ses compositions ou mises en scène.

Son intégration à Huahine fut aussi l’intégration dans une famille puisque, en avril 1980, il rencontra Dorothy Lévy qui lui donna des nouvelles de son amie Kimi q’elle avait rencontrée à Santa Cruz à une conférence antinucléaire. De manière assez extraordinaire, Kimi avait prédit à Dorothy qu’elle serait la femme avec qui Bobby vivrait. Dorothy, née aux États-Unis, vécut longtemps aux USA, elle avait des origines françaises, juives et tahitiennes mais ne vint qu’à l’adolescence à Tahiti. La rencontre entre Dorothy et Bobby fut une sorte de coup de foudre (intense mais platonique, vu l’orientation de Bobby) et, au bout de trois jours, Dorothy et sa fille Sabrina partirent vivre avec Bobby à Huahine. Bobby devint ainsi le papa de Sabrina qui n’avait pas connu son papa biologique américain dont Dorothy s’était séparée quand Sabrina n’avait que deux ans. Quelques années après, quand Dorothy se mit à vivre avec Siki dont elle eut un enfant en 1985, Sabrina resta avec Bobby et ce dernier devint le parrain du petit Lono à qui il donna son prénom. Jusqu’au bout Dorothy s’occupa de Bobby et l’accompagna lors de la maladie qui l’emporta le 15 février 1991. Bobby, l’enfant ballotté, en quête d’identité forgea la sienne en s’intégrant totalement à Huahine dans une identité polynésienne et dans la famille qu’il forma avec Dorothy et Sabrina.

Le dernier point qu’il faut aborder concernant Bobby est bien sûr son talent de compositeur et de chanteur. Et ce point est lié à Sabrina, puisque c’est elle qui le poussa à se présenter à un concours de chansons à Tahiti, à la mairie de Pirae en 1982. Il présenta deux chansons, une en tahitien (paroles de Larry Cowan) et l’autre en anglais et en tahitien : une chanson populaire américaine qu’il avait traduite en tahitien avec un rythme de reggae. Bobby gagna ce concours et sa carrière de chanteur était lancée. Les jeunes Polynésiens adoraient ses chansons, il put passer sur FR3 à la télévision et sa réputation grandit encore, il rejoignit l’orchestre des Big Boys et une jeune chanteuse Maire Tavaeari’i. Il sortit des cassettes avec l’aide de son amie Tea Hirshon, puis des CD. Toujours préoccupé par la nécessité de transmettre la culture polynésienne, il mit en musique des poèmes d’Henri Hiro, d’Hubert Brémond, de Charles Manutahi et composa lui-même, en se faisant un peu aider, des chansons en tahitien. Puis il rencontra le jeune chanteur Angelo et apprécia ses belles compositions qui rendent hommage au monde mā’ohi. Angelo devint de plus en plus engagé après la mort de Bobby. Bobby était invité à chanter tous les week-ends, tous les vendredis, les samedis et parfois le dimanche par des associations qui organisaient des concerts dans les salles omnisports de l’île afin de lever des fonds pour des projets pour les enfants : projets scolaires, sportifs etc. Ses spectacles avaient un succès fou. Aujourd’hui, sa musique est toujours aimée et écoutée. En ce qui concerne les concerts, les entrées étaient très peu chères afin d’être accessibles à tous. Pour les enfants, c’était même gratuit, et les premiers rangs étaient remplis uniquement d’enfants qui connaissaient tous les chants et accompagnaient régulièrement Bobby au chant. Parfois, les enfants montaient aussi sur scène pour mieux accompagner leur « star ». C’est pourquoi aussi tant de Polynésiens se souviennent de lui, portent dans leur cœur sa musique, les paroles de ses chansons mais aussi les messages que Bobby faisait passer. Et ses messages sont toujours d’actualité. Bien sûr, il n’y avait pas de vente d’alcool pendant ses concerts. Cela permettait aux familles d’être réunies, réceptives et tournées vers la musique, la poésie et les messages que portaient ses chansons.

Tout ne fut pas toujours facile pour Bobby : déjà en raison de la couleur de sa peau, mais aussi du fait qu’il était flamboyant, excentrique et homosexuel. C’est pour cela qu’il ne trouva pas de famille d’accueil quand il arriva à Los Angeles. En 1987, il faillit perdre son permis de séjour car il avait oublié de remplir sa demande annuelle et il fallut l’intervention de Gaston Flosse, alors Secrétaire d’État, pour que Bobby ne soit pas expulsé (heureusement !). Lorsqu’il fut élu l’homme de l’année en 1988 (alors qu’il n’avait rien demandé), cela suscita des jalousies et des commentaires désobligeants de certains qui le peinèrent. Fin 1990, il ressentit de grandes douleurs dans le cou et l’on s’aperçut lors des examens médicaux qu’il était atteint d’un cancer très avancé des vertèbres cervicales qui l’emporta assez rapidement mais nécessita des traitements anti-douleur. Mais il accepta avec courage sa maladie, fut prévenu de sa mort prochaine par un rêve ou Dieu lui-même la lui annonça. Il s’éteignit le 15 février 1991 à l’infirmerie de Huahine, entouré de Dorothy, Sabrina et ses amis, et repose non loin de sa montagne bien aimée Mou’a Tapu dans son pays de cœur Huahine.

Que reste-t-il du passage en ce monde de « l’ange » Bobby ? :  

  • Ses merveilleux tableaux, ses chansons, quelques spectacles filmés et, à travers tout cela, une vision du monde généreuse, ouverte, respectueuse de la vie et du sacré sous toutes ses formes qui change notre regard sur la vie si on veut bien ouvrir notre cœur.
  • L’action constante de Dorothy et de son association pour maintenir vivante la mémoire de Bobby à Huahine, y compris pour réaliser le vœu de Bobby d’organiser des concours de cerfs-volants comme dans l’ancienne Polynésie.
  • Sabrina, sa fille en esprit, qui a trouvé son chemin, peint à sa manière à elle et incarne les valeurs que son papa Bobby lui a inculquées. Elle intervient parfois dans les écoles, y compris avec de très jeunes enfants qu’elle sensibilise avec succès aux chansons et aux messages de Bobby. Elle a intégré un des principaux messages de Bobby : ne pas s’attarder à penser aux mauvais moments, mais aussi ne pas se fixer sur le souvenir des bons moments. Pour Bobby, la vie est un éternel mouvement toujours accueilli avec enthousiasme. Belle leçon d’optimisme !
  • Et enfin, pour ceux qui ont eu la chance de le connaître, le souvenir d’un être solaire généreux, plein d’amour et de talent.

Patricia Bennel, avec la participation de Sabrina Birk pour la relecture et quelques ajouts ou modifications.

Remerciements chaleureux à Dorothy Lévy pour les reproductions de tableaux de Bobby (©tous droits réservés)

(Image mise en avant : ‘O Hema e tona metua vahine ‘o Hina (©DR)

Vidéo de la chanson Te Mana ete hanahana

Lien vidéo de la chanson Porinetia

https://www.youtube.com/watch?v=jbApug3DwD4

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