Nous arrivons donc au terme d’un parcours de présentation assez long, non exhaustif (et non universitaire) des différents volets de l’œuvre publiée de Jean-Marc Tera’itutini PAMBRUN, qui s’est exprimé dans tous les grands genres littéraires de façons très diverses. Mais ce qui demeure, par contre, inchangé, dans tous ses écrits, la colonne vertébrale de sa pensée et de son œuvre, est son engagement total en faveur de la défense de la culture et de l’identité polynésiennes.

Il n’est donc pas surprenant que les deux personnes dont il ait choisi d’écrire l’autobiographie ou la biographie soient, chacune à sa manière, des « héros » de la culture polynésienne : le « Tahu’a va’a » Francis PUARA COWAN et l’éveilleur du renouveau culturel polynésien, l’écrivain, cinéaste, metteur en scène, militant écologiste et politique Henri HIRO.
Nous tenterons donc de présenter l’autobiographie : FRANCIS PUARA COWAN – Le Maître de la pirogue polynésien – Tahua Va’a (Éditions Le Motu, 2007). Puis nous nous évoquerons rapidement le travail colossal que réalisa Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN pour rédiger la biographie d’Henri HIRO : HENRI HIRO – Héros Polynésien (Éditions Puna Honu, 4e trimestre 2010).
FRANCIS PUARA COWAN – Le Maître de la pirogue polynésien – Tahua Va’a : une autobiographie recueillie et rédigée par Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN, préface d’Olivier de Kersauson
(Les citations du livre sont entre guillemets et, quand il s’agit de paroles prononcées par Francis COWAN lui-même ou un personnage du livre elles sont en gras et en italiques.). Les passages en italiques mais sans guillemets sont l’expression de commentaires.
L’introduction de l’auteur Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN :
Comme le titre l’indique, ce livre fut écrit par l’auteur à partir des témoignages de Francis COWAN lui-même, mais Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN souligne la difficulté d’obtenir des renseignements de ce taiseux, qui, n’aimant pas écrire, n’avait jamais tenu de journal de bord et qui, lorsqu’il racontait, s’en tenait aux faits « sans fioritures ». De plus, sa modestie, que l’auteur appelle de « l’humilité », qui confère au personnage sa principale caractéristique : « la dignité » (page 7), empêchait Francis COWAN de mettre en valeur ses exploits, dont il était conscient, mais qui, à ses yeux, se suffisaient à eux-mêmes ne méritaient pas de grands développements. Francis Puara COWAN construisit des pirogues traditionnelles, refit des voyages de ses ancêtres, que ce soit sur TAHITI NUI avec Éric de BISSCHOP, sur ses pirogues à voiles ou sur HAWAIKI NUI comme capitaine, « par esprit d’aventure» et « pour son seul plaisir » (page 8) sans se soucier d’obtenir de reconnaissance de qui que ce soit et encore moins des honneurs. Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN cite d’ailleurs la phrase favorite de Francis COWAN : « Ça passe ou ça casse, l’important est que le pahi (bateau) ne se retourne pas. »
Il profite aussi de cette courte introduction pour souligner que, malgré son nom de famille, dû à un grand-père paternel écossais et son allure de « gentleman », Francis Puara COWAN était bien un Polynésien, sa grand-mère paternelle étant des îles Cook et sa maman de Huahine.
La préface d’Olivier de KERSAUZON :
Olivier de KERSAUZON, qui connaît Francis COWAN depuis 1987 et a navigué avec lui avec Éric TABARLY et Alain COLAS, a tenu à exprimer son admiration pour celui qui, selon lui, faisait partie de ces Polynésiens qui ont « une espèce de don de la mer » et « donnent l’impression d’avoir gardé quelque chose d’une mémoire collective ». Il était, à son avis, « inconsciemment dépositaire du rêve polynésien » (Page 9) et, de plus, était l’un des rares navigateurs qui connaissent « l’ensemble des conditions de mer », ayant accompli lors de beaucoup de ses voyages l’aller et le retour. Olivier de KERSAUZON pense que « dans ce peuple il y a génétiquement une aptitude maritime » (page 10). Il fait d’ailleurs un parallèle entre Francis COWAN et ses exploits et TAVA’E (le pêcheur de Faa’a qui a survécu quatre mois et demi à la dérive) tous deux dotés, selon lui, de ce don : « une extraordinaire intelligence de son milieu » développée au fil des siècles.
L’autobiographie en 24 chapitres écrits à la première personne du singulier par Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN d’après les récits de Francis PUARA COWAN (1926-2009) :
(De nombreuses photos, illustrent le texte et il faut aussi noter que de nombreuses personnalités sont citées ainsi que leurs activités, leurs liens familiaux et amicaux, ce qui peut présenter un très grand intérêt pour les autochtones qui lisent cet ouvrage.)
I) QUELQUES INDICATIONS BIOGRAPHIQUES récoltées au fil du livre
– Francis COWAN ne dit rien de son enfance : ce sont ses mémoires de navigateur. Dans l’introduction Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN a simplement indiqué qu’il était né le 6 mai 1926 à Papeete. Dans lechapitre 1, il dit seulement : « Adolescent, la mer ne m’intéressait pas et jusqu’à 20 ans j’avais peu navigué. ». Puis il indique les influences respectives de son père et de sa mère.
Son père n’avait fait que « susciter sa curiosité pour les migrations polynésiennes » et l’avait initié au travail sur les docks de son entreprise et pour cela le fils avait dû apprendre le matelotage et donc à manœuvrer beaucoup de cordages. En 1946 il fut apprenti sur un chantier de construction de bateau en Nouvelle-Zélande lors de son séjour entre 1943 et 1946. Durant toute sa vie professionnelle il travailla dans l’entreprise de transport de son père à l’acconage (jusqu’en 1975) et ne cessa de s’améliorer de façon autodidacte en ce qui concerne la fabrication des bateaux. Il navigua et pêcha durant ses loisirs ou en prenant du temps pour ses aventures maritimes avec l’accord de son père qui l’aida parfois de façon conséquente et le paya pendant ses congés. « Mon père m’a filé tout ce que je voulais pour construire le radeau. » déclare Francis COWAN (page 33, chapitre V)à propos de la construction de TAHITI NUI.
Sa mère, par contre, lui avait fait lire jusqu’à ses 20 ans beaucoup d’ouvrages sur les navigateurs français et anglais : « C’est elle qui m’a peut-être indirectement incité à naviguer » (page 12). Il était particulièrement passionné, dit-il, par les récits d’Henri de MONFREID et d’Éric de BISSHOP. Il fut toute sa vie un grand lecteur.
Un autre événement qui l’influença fut l’arrivée à Papeete en 1947 du radeau KON TIKI remorqué jusqu’à Papeete. Ce fut aussi à cette époque qu’il commença à voyager aux Tuamotu soit en pirogue à voile soit en petit cotre.
– Mais entre-temps, pendant la guerre (chapitre II), entre 1943 et 1946, il partit en Nouvelle-Zélande et, malgré ses 16 ans, put faire partie de l’Air Training Corps où il apprit à voler sur des bi plans. Il y resta jusqu’en 1946 mais, suite à un accident du travail qui l’envoya quatre mois à l’hôpital, rentra à Tahiti. Il se rétablit puis en 1947, même si son père avait hâte de le voir travailler dans l’entreprise familiale, il partit aux Tuamotu, navigua en pirogue à voile et décida d’en construire.
Il s’essaya à la pêche aux requins en 1949 puis en 1953 essaya d’en faire le commerce mais le bateau qui emportait la cargaison aux USA fit naufrage : toute l’huile tirée des 1 500 pièces pêchées et les ailerons furent perdus et le projet avec (chapitre III) !
– Il raconte (chapitre IV) sa rencontre avec Éric de BISSCHOP (devenu un ami de sa mère). Il connaissait les derniers exploits de de BISSCHOP, qui, sur KAIMILOA, une pirogue double de style polynésien, avait voyagé le premier d’est en ouest. Ils en sont venus à parler de pirogues à voile, Francis COWAN confia à son ami qu’il rêvait de construire une pirogue double à l’ancienne et Éric de BISSHOP lui dit qu’il voulait aller en Amérique du Sud en pirogue double pour prouver que Thor HEYERDHAL s’était trompé en prétendant que le voyage ne pouvait se faire que de l’Amérique du Sud à la Polynésie. Enthousiasmé Francis COWAN raconte qu’il s’est écrié « Chiche on le fait ! » (page 31).
Mais ce ne fut qu’en 1954 qu’il revit de BISSCHOP qui lui déclara « Francis, ça y est. On a décidé de construire non pas une pirogue mais un radeau » (page 32). Francis COWAN accepta. (En fait de BISSCHOP voulait prouver « que les anciens Polynésiens pouvaient naviguer contre le vent, même avec les moyens les plus primitifs tels qu’un radeau. ») Ce fut un polytechnicien, Jean BRÈS, qui fit les plans du radeau TAHITI NUI. Il fallut donc attendre 1955 pour que le rêve de navigation de Francis COWAN se réalise et il se trouva responsable de la construction du radeau (à laquelle il participa financièrement), ce qui prit presque deux ans. Éric de BISSCHOP était le capitaine et il choisit les membres d’équipage : Michel et Alain BRUN et un Chilien Carlos GARCIA PALACIOS (qui fut le cuisinier) rejoignirent les deux amis. Malheureusement les rapports entre les membres d’équipage ne furent pas toujours sereins. Le départ, prévu en mars, eut enfin lieu le 8 novembre 1956, retardé à cause d’un problème de santé d’Éric de BISSCHOP. La navigation dura 6 mois et 20 jours et, même s’ils furent remorqués sur la toute dernière partie du trajet, suite à une tempête, « la preuve fut faite que les Polynésiens pouvaient remonter au vent grâce à leur connaissance des vents, des périodes, des directions ». Pour ce voyage vers le Chili Francis COWAN et ses amis ne naviguèrent pas aux étoiles car le but de l’opération était seulement de démontrer qu’une embarcation primitive pouvait remonter à l’est. Francis COWAN profite de ce récit pour mentionner que leurs ancêtres naviguaient ainsi puisqu’ils avaient coutume de revenir à leur point de départ avec des bateaux comportant une voilure adaptée. Chaque voyage, selon lui, ne durait guère plus d’un mois en tout car ils faisaient des allers et retours.
Francis COWAN ne fit pas le retour avec Éric de BISSCHOP car le radeau avait été en fait très endommagé par le remorquage et Éric de BISSCHOP avait refusé l’aide que lui proposait le second de Thor HEYERDHAL qui voulait acheter les bambous et le matériel pour refaire entièrement le TAHITI NUI. Il rejeta catégoriquement cette offre inespérée : « Je n’ai rien à foutre avec les gens du KON TIKI » fut sa réponse, rapportée par Francis COWAN. Une autre proposition très généreuse fut refusée par Éric de BISSCHOP. Il répara le TAHITI NUI I, nommé pour le retour TAHITI NUI II, et, malheureusement, comme, de plus, il voulut prendre une route plus rapide mais plus risquée que celle du KON TIKI, le 29 août 1958 le TAHITI NUI II, qui n’était pas en très bon état et subit un vent fort du sud-est, ne put pas atteindre les Marquises, comme prévu, et fit naufrage sur le récif aux Iles Cook. Éric de BISSCHOP trouva la mort lors de l’accident.
Jean-Marc Tera’tuatini PAMBRUN raconte comment Francis COWAN décida de récupérer le corps de son ami et se rendit à Rahakanga aux Iles Cook, (à l’époque sous domination de la Nouvelle-Zélande), afin d’exhumer le corps et de le rapatrier à Tahiti. Le récit précise comment il a exhumé lui-même le corps de son ami, l’a déposé dans un cercueil zingué et l’a accompagné à Tahiti où il fut mis en terre après une cérémonie dans la cathédrale en présence de la Marine et de l’Administration, avant d’être de nouveau exhumé un an après pour être enterré, selon ses vœux, à Rurutu où demeurait sa dernière compagne.
(L’aventure du Tahiti NUI et ses suites malheureuses occupent les chapitres IV à IX inclus.)
– À son retour, Francis COWAN dut reprendre son travail mais, en parallèle, décida de construire des pirogues doubles à voile. Avec son beau-frère il faisait ainsi des sorties en pirogues à voile tous les week-ends. Il remporta, avec ses pirogues, plusieurs fois des places très honorables, voire la première en 1956, lors des courses organisées à Tahiti (chapitres X et XI).
– Puis, en 1960, il construisit une pirogue à balancier et à voile avec un grand hoe (pagaie ou aviron) pour se familiariser avec les techniques anciennes. Les voiles étaient en peu’e (natte de feuilles de pandanus). Il testa cette pirogue pendant deux ans autour de Tahiti et Moorea. Il put ainsi fortifier ses connaissances sur les voiles en peu’e qui avaient été utilisées pendant quatre mois sur le radeau TAHITI NUI.
– En 1961, une nouvelle aventure, très différente de la précédente, s’offrit à lui : alors que le film Les Révoltés de la Bounty était en tournage, l’équipe s’aperçut que les trois pirogues à voile, construites par un spécialiste des pirogues à rame, ne fonctionnaient pas. Donc la MGM fit appel à Francis COWAN. Il repéra tout de suite les défauts qui les empêchaient d’avancer. Des charpentiers travaillèrent toute la nuit selon ses conseils et, le lendemain, Francis COWAN fut sollicité pour voir si tout fonctionnait bien. Tout allait à merveille mais le metteur en scène des scènes maritimes l’informa que le « patron » voulait le voir. En fait il souhaitait que Francis COWAN participe au film comme « maître de pirogue ». C’est ainsi que Francis COWAN se retrouva acteur, déguisé en pirate. Il dut donc organiser des poursuites en pirogue, balancer une pirogue sur un récif après avoir fait sauter les matelots. Un accident eut d’ailleurs lieu, le metteur en scène ayant demandé de s’approcher plus près du récif, un des acteurs resta coincé sous un siège et eut la tête broyée. Francis COWAN avait accepté ce contrat car la MGM payait très bien ses cascadeurs mais il n’eut que mépris pour cet agent « mal gagné » (page 78) et s’empressa de tout le dépenser de façon futile en achetant une grosse voiture (chapitre XII).
– Du temps allait s’écouler avant que Francis COWAN ne puisse repartir pour une grande aventure maritime car alors qu’il avait entrepris de construire enfin une pirogue double de style tahitien très classique pour aller à Hawaii, il rapporte (chapitre XIII) que, lors des travaux, le hangar qu’il avait construit fut ravagé par un incendie qui détruisit pratiquement tout le bois et le tout le travail déjà accompli. Ce fut une grosse perte financière. Autre occasion manquée : en 1975, on lui proposa de participer à l’expédition de la pirogue HOKULEA entre Honolulu et Tahiti en navigation traditionnelle (chapitre XIV). Il demanda à voir la pirogue et à diriger l’expédition si la destination était bien Tahiti. Il refusa de participer à l’aventure car les matériaux utilisés n’étaient pas traditionnels du tout : contreplaqué plastifié, dacron etc. (chapitre XIV).Des années plus tard (en 1986) il refusa aussi de naviguer de concert avec HOKULEA car HOKULEA avait un bateau suiveur, ce qui fausse l’expérimentation de la navigation traditionnelle.

– Enfin se mit en place le projet puis la réalisation de la construction et de la pirogue à voile traditionnelle HAWAIKI NUI qui allait permettre à Francis COWAN de naviguer, cette fois-ci comme capitaine, en navigation traditionnelle, sans instruments, en reliant Raiatea à la Nouvelle-Zélande. Il avait décidé d’emprunter le parcours indiqué par le premier Polynésien qui a découvert la Nouvelle-Zélande (du nom de Kupe ou Tupe), qui avait donné des indications par rapport à la route à suivre et aux repères grâce aux étoiles, qui furent transmises à la postérité oralement puis par écrit. Il prit contact avec David LEWIS qui avait fait ce voyage en catamaran en navigation traditionnelle (son épouse avait des instruments mais ne lui communiquait pas les résultats). En fait, c’est sa rencontre fortuite lors d’un voyage en Nouvelle-Zélande en 1980 avec Matahi BRIGHWELL (qui allait devenir par la suite son gendre) qui « fut un peu à l’origine du projet. » Francis COWAN vit à la télévision ce Maori, qui était en train de construire une pirogue double pour aller à Tahiti. Il le contacta : Matahi BRIGHWELL n’avait jamais navigué, Francis COWAN lui proposa donc de ramener les coques à Tahiti et de naviguer avec lui en sens inverse. Proposition acceptée et, avec la permission des parents de Matahi, en 1981, les coques furent expédiées à Tahiti par cargo. Francis COWAN recruta les membres de son futur équipage : d’abord son grand ami britannique installé à Tahiti, Alex ROPER, navigateur chevronné, qui le traita de « fou » mais accepta, puis Matahi BRIGHWELL, le troisième, qui lui fut recommandé, était un Rurutu expérimenté : Rodo PARAU et il choisit enfin Graig Terepai CUTHERS, originaire des îles Cook. En 1981 la construction de HAWAIKI NUI (entièrement faite en bois), commença, elle s’acheva en 1984. Tout fut taillé à la main et à l’herminette, les voiles était en peu’e, le mât en bambou et les ligatures et cordesen nape (cordelette imputrescible fabriquée avec des fibres de bourre de coco). Même les chevilles en bois furent fabriquées par l’équipage. De nombreuses photos (pages 94 à 100) illustrent le texte et permettent au lecteur de se faire une idée de cette pirogue magnifique et gravée. L’OTAC (Office territorial d’action culturelle, ex-Maison de la culture) prit en charge une partie des dépenses, dont le ravitaillement, et paya Matahi BRIGHWELL, mais devint propriétaire de la pirogue. Francis COWAN n’était pas forcément ravi de cela mais, l’essentiel pour lui était de « réaliser ce voyage » (page 94) dont il rêvait depuis si longtemps et ses finances de l’époque n’auraient pas permis de mener tout le projet à terme sans aide financière. Après des formalités un peu complexes l’aventure put commencer.
Partis, le 29 octobre 1985 de Pao Pao (Moorea), ils parvinrent à Raiatea, lieu de départ officiel le 1er novembre et ils purent atteindre la passe, alors qu’il faisait encore nuit, par leurs propres moyens (ce qui bien sûr renforça encore la confiance de l’équipage dans les capacités de son capitaine). Le récit du voyage est assez court et sobre malgré les difficultés rencontrées. Francis COWAN précise : « Bien que nous ayons essuyé un ouragan trois jours après avoir quitté Ra’iatea et cassé un mât, nous sommes arrivés, sans instruments, à Hick Bay, là même où des centaines d’années auparavant la pirogue Tainui (de Kupe) avait touché la Nouvelle Zélande » (page 115). En fait, ils rencontrèrent certaines difficultés mais elles furent résolues grâce aux capacités hors-normes du capitaine. L’ambiance à bord fut excellente contrairement à celle lors du voyage sur le TAHITI NUI I d’Éric de BISSCHOP. De plus, la nourriture était meilleure car l’OTAC avait fourni des plats cuisinés. Le périple de HAWAIKI NUI dura 71 jours sur 4 500 kilomètres. L’arrivée à Auckland fut un peu retardée par un vent contraire mais ils furent très bien accueillis par les autorités dont dix chefs maoris. Francis Cowan précise avec malice : « Tous les chefs – il étaient dix – ont voulu prendre la parole. Un chef maori peut parler aussi longtemps qu’un chef tahitien sans compter le pasteur » (page 115).
Ainsi, le grand projet que Francis COWAN avait caressé toute sa vie, il le réalisa à 59 ans : à la fois construire une pirogue exactement comme au temps des anciens Polynésiens, naviguer en tant que capitaine uniquement avec les méthodes ancestrales sur une longue distance et prouver que ses ancêtres, partis de Ra’iatea, « disposaient déjà des techniques de navigation nécessaires pour être à même de voyager jusqu’en Nouvelle-Zélande » sept cents ans avant l’arrivée des Européens (page 115). Francis COWAN termine donc le récit de cette aventure par sur un sobre mais enthousiaste satisfecit : « À tous les points de vue, je peux dire que cette expédition fut une réussite ». La seule déception fut, pour Francis COWAN et son équipage, le fait que l’OTAC prit possession de la pirogue après son arrivée en Nouvelle-Zélande et la ramena sur un navire pour son retour à Papeete. Ils avaient oublié de faire stipuler dans le contrat qu’ils assureraient le voyage de retour !
Le récit de ce voyage occupe les chapitres XV à XXIII inclus du livre, en prenant en compte les chapitres XXI à XXIII qui complètent de récit de voyage par des précisions sur les provisions de voyage, les voiles et la navigation aux étoiles. Quant au chapitre XX, il raconte « Le triste destin d’HAWAIKI NUI ». En effet dans un premier temps la pirogue fut exposée dans la cour intérieure de l’OTAC et bien entretenue mais le gouvernement décida de la transférer au Musée de Tahiti et des îles, sans abri et sans entretien, exposée au soleil et à la pluie. L’abri promis ne fut jamais construit. Francis COWAN essaya en vain de sauver la pirogue. Le Gouvernement de Nouvelle-Zélande demanda qu’on lui prête ou lui cède la pirogue et proposa de l’héberger au « Musée de la Mer » d’Auckland qui s’engageait à « effectuer la réfection totale en échange du prêt ». Le Président du Territoire de l’époque, Gaston Flosse, refusa et la pirogue se détériora complétement. Francis COWAN signale qu’il ne put récupérer que quelques morceaux et que le Territoire fit faire une réplique mais qu’elle fut très mal faite et incapable de naviguer.
– Dès 1986, juste après son retour de Nouvelle-Zélande, Francis COWAN, encouragé par son succès et insatiable en matière d’aventure maritime, conçut le projet de construire une nouvelle pirogue traditionnelle HAWAIKI NUI II qui se fixait un but encore plus ambitieux que celui des précédents voyages : refaire le trajet accompli en tant que second sur le radeau TAHITI NUI I avec Éric de BISSCHOP pour rejoindre l’Amérique du Sud depuis Tahiti mais, cette fois-ci, le faire avec une pirogue traditionnelle à voile et en navigation traditionnelle en tant que capitaine. Il prévoyait un départ fin août-début septembre afin que les conditions soient moins dures malgré le fait de naviguer contre les alizés. (chapitre XXIV, page 131).
HAWAIKI NUI II devait être une pirogue un peu plus grande que HAWAIKI NUI I et les voiles étaient différentes car la distance était plus grande que pour le voyage de HAWAIKI NUI I et que les voiles triangulaires permettent plus facilement de remonter au vent. « Sur un plan historique » ce voyage allait permettre de prouver que les anciens Polynésiens avaient pu atteindre le Pérou en partant de Ra’iatea comme le raconte une légende bien connue aux Iles Cook : un héros légendaire Maui Marumamao était parti de Ra’iatea pour rejoindre l’île de Pâques et, ne l’ayant pas atteinte, s’était retrouvé au Pérou d’où il avait rapporté la patate douce. Ceci s’était passé bien « avant les grandes migrations vers la Nouvelle-Zélande et Hawaii. ». Mais pour réaliser ce projet, il fallut attendre encore quelques années.
Francis COWAN se fournit d’abord en bois avec l’aide de Matahi BRIGHWELL : le bois, plus léger que le teck, le totara, venait de Nouvelle-Zélande. Cela ne fut pas facile de l’obtenir car, d’une part les Maoris vénèrent les arbres anciens (certains avaient 700 ans) et n’acceptent pas facilement de les couper (ils considèrent certains arbres comme leurs ancêtres), d’autre part ces arbres sont souvent situés dans des lieux difficiles d’accès : ceux des plaines ont été coupés au profit de l’élevage par les blancs qui ont accaparé les terres maories. Pour obtenir ces bois il faut obtenir diverses autorisations pour pouvoir avoir le droit d’abattre des arbres. Ensuite « c’est une affaire de gros sous et de beaucoup de sueur » (page 134). En effet, les arbres étaient dans une vallée si encaissée qu’il a fallu les couper en deux pour les sortir sans équipement spécialisé, puis ils ont dû les débiter car l’exportation de totara est interdite si les bois n’ont pas été travaillés avant. Il construisit un hangar pour abriter sa pirogue. La coupe eut lieu en 1999 mais l’autorisation d’exporter, après tous les longs travaux, ne fut obtenue qu’en octobre 2003 Les troncs arrivèrent fin 2003. La construction commença enfin le 21 juin 2004. Il ne convoqua la presse qu’en 2006 afin de lancer avec l’association « Te Pahi O HAWAIKI NUI II », un appel de parrainage car Francis COWAN avait déjà dépensé 8 millions de francs et le montant total de la construction avait été estimé à 30 millions de Fcfp. Donc il fallait trouver les 22 millions manquants. L’idée était de proposer aux entreprises du Pays une participation en échange de l’autorisation d’utiliser le logo de HAWAIKI NUI II dans leurs démarches commerciales. Le ministère de la Culture avait déjà octroyé 1 million et demi.
En fonction des vents le voyage entre Tahiti et le Chili devait durer entre cinq et dix semaines, sans compter le retour vers Tahiti en passant par les Marquises. Soucieux que sa pirogue HAWAIKI NUI II ne connaisse pas la triste fin que HAWAIKI NUI I, Francis COWAN termine son témoignage en disant : « Si Dieu est avec nous, nous l’amènerons en Nouvelle-Zélande. Deux conservateurs m’ont d’ores et déjà signifié qu’ils étaient preneurs » (page 138).
Hélas, Francis COWAN ne put pas terminer la construction de sa pirogue ni accomplir ce dernier exploit. La maladie puis la mort, en 2009, l’en empêchèrent. Un timbre fut émis à son effigie pour honorer le grand navigateur qu’il fut.
II) CE QUE NOUS RÉVÈLE CETTE AUTOBIOGRAPHIE SUR LES TALENTS DE FRANCIS COWAN ET SUR SA PERSONNALITÉ
– Un grand constructeur de bateaux traditionnels et un grand navigateur
Quand Francis COWAN fut chargé de la construction du radeau TAHITI NUI, il n’utilisa que des matériaux locaux ou au moins du bois, ce qui implique un temps de construction très important. Les bambous, choisis avec soin, furent fixés sur un cadre en pin massif d’Oregon et les constructeurs utilisèrent des chevilles de bois préfabriquées mais aussi des kilomètres de nape (fibres de bourre de coco tressées). Les voiles furent montées avec du peu’e (natte de feuilles de pandanus tressées) cousues à la main.). Et quand il construisit la pirogue HAWAIKI ainsi que HAWAIKI II même les chevilles de bois furent fabriquées par l’équipage et tout fut exécuté à l’herminette de façon traditionnelle. Dès 1947, il avait construit des pirogues, avaient étudié les différentes façons de fabriquer des voiles en peu’e et s’était initié à la construction des pirogues de Ra’iatea et des Tuamotu. C’était donc aussi un tahu’a en ce qui concerne la construction. Dans le livre, il exprime son regret, qu’alors que les techniques sont encore connues, beaucoup de pirogues actuelles (donc en 2007) sont mal construites par négligence. Il qualifie les pirogues actuelles de « désastre ».

– En ce qui concerne la navigation : autodidacte, il ne cessa de se perfectionner, il mentionne tout ce qu’Éric de BISSCHOP lui apprit durant la longue traversée de TAHITI NUI I : comment utiliser les dérives, remonter au vent etc. jusqu’à ce qu’il devienne ce « maître » de la navigation. Durant la traversée de HAWAIKI, il rencontra trois difficultés que d’autres auraient trouvés horribles mais que lui qualifia « d’évènements de bon augure » (page 105). Ils durent dû entrer dans le port de Opoa de nuit sans visibilité et Francis COWAN réussit la manœuvre en tirant des bords. Ensuite, entre Ra’iatea et Rarotonga un ouragan cassa le grand mât, il fallut donc mettre l’ancre flottante, attendre la fin de la tempête et le remonter très diminué il était passé de 12 mètres à 8 mètres). Le bateau avait dérivé donc il fallut recalculer la route. Francis COWAN eut l’idée de de repérer l’île de Mauke (aux îles Cook) dont il se savait proche afin de calculer la route à prendre pour atteindre Rarotonga. Il chargea Rodo PARAU (qui avait une vue perçante) de repérer l’île et ainsi ils arrivèrent sans problème à Rarotonga. Enfin, à l’approche de Rarotonga (une étape) la visibilité était nulle à cause des grains, et de plus le soleil et les étoiles n’étaient pas visibles. Il fallait donc trouver un passage entre les lames pour apercevoir les deux pics de Rarotonga afin de ne pas rater l’île. Francis Cowan réussit à positionner le navire pour que Rodo PARAU puisse apercevoir entre deux lames le haut des deux pics de l’île, ainsi sans visibilité, ils purent atteindre sans encombre la rade du port et ils n’avaient que deux jours de retard malgré tous ces problèmes. Francis COWAN conclut : « L’équipage était rassuré et confiant malgré l’incident. Aussi pour rallier la Nouvelle-Zélande, tout le monde avait le cœur léger. Je ne sentais plus aucune réticence. » Avec un tel capitaine, on peut comprendre que les membres d’équipage soient devenus totalement sereins après quelques semaines et qu’Olivier de KERSAUZON ait écrit dans la préface « Francis […] donne l’impression d’être animé par quelque chose qui le transcende. »
– Un homme respectueux de tous les aspects de la culture polynésienne
Francis COWAN a donc réhabilité la construction des pirogues à voile traditionnelles, en utilisant des matériaux naturels et traditionnels et même des outils anciens, il a navigué avec les méthodes traditionnelles, il a ainsi également rendu hommage à la mémoire de ses ancêtres en prouvant que leurs voyages avaient bien eu lieu en reprenant la route de Kupe. D’autre part, en Nouvelle-Zélande il a pu obtenir des chefs de tribus maoris les arbres qu’il voulait car il leur a expliqué le but de son voyage et a respecté toutes les traditions. Il a donné aux deux coques de HAWAIKI NUI I le nom des parents de Matahi BRIGHWELL. Il en fut de même pour les coques de HAWAIKI NUI II avec le nom des grands-parents cette fois-ci et en 2004 eut lieu pour ce « baptême » une cérémonie spéciale en présence d’un groupe culturel Maori qui dansa le haka.
– Un homme passionné et opiniâtre
Francis COWAN mit du temps pour réaliser ses projets, il sut attendre et se perfectionner entre deux aventures. Il ne ménagea ni son argent ni son temps. Ses constructions prenaient beaucoup de temps et il n’en négligeait aucun détail. Il sut ne pas se décourager quand sa pirogue en cours de construction brûla avec son hangar. Il dut attendre longtemps avant de pouvoir enfin construire une pirogue double, en être le capitaine et faire un voyage en navigation traditionnelle sur une longue distance. Enfin, même âgé il envisageait une nouvelle aventure maritime encore plus ambitieuse avec un enthousiasme intact.
– Un homme humble et discret
Jamais Francis COWAN ne fait remarquer le côté extraordinaire de ses exploits ou le côté extrême des difficultés rencontrées. Lors de son récit de la traversée du TAHITI NUI il évoque, comme en passant, une terrible tempête avec des creux de 13 mètres (jusqu’à 16 disait le capitaine de la frégate chilienne qui les remorqua) essuyée par un radeau à voile ! D’autres navigateurs auraient écrit ou dicté des pages et des pages sur les peurs, les risques dans cet enfer. Pour lui tout va bien puisque « le pahi (bateau) ne s’est pas retourné ! ». Lorsqu’il fut engagé par la MGM pour le film Les Révoltés de la Bounty, il fit un vrai travail de cascadeur mais ne met en rien dans son récit son rôle et les dangers qu’il a pu courir. Il raconte le voyage de HAWAIKI sans mentionner en quoi ce fut un exploit. Le lecteur doit déduire.
– Un homme à la fois pudique, malicieux et astucieux
Francis COWAN évoque très rarement ses sentiments. Il exprime dans le Chapitre XI son admiration pour ses ancêtres « qui ont trouvé – presque – toutes les îles dans le Pacifique » (page 74). Il ne dit rien de sa grande déception quand, en 1960 sa pirogue double en cours de construction brûla avec son hangar, dit peu de chose sur son dépit (et sûrement sa colère) que HAWAIKI NUI « premier moyen de navigation à avoir tenté de renouer avec les traditions des Anciens » soit abandonnée à son triste sort par le gouvernement polynésien (chapitre XX, page 120). Par contre, il exprime son mépris pour ses compatriotes, qui, à part quelques-uns qu’il cite, ont été indifférents à l’épopée de HAWAIKI NUI : « Nous avons reçu des lettres de Nouvelle-Zélande. À Tahiti, il n’y eut guère de commentaires. Je les méprise tous […] ».
Il faut noter que Francis COWAN pouvait être malicieux et aussi astucieux. Ainsi quand il raconte qu’il eut du mal à avoir son permis de navigation pour sa traversé avec la pirogue HAWAIKI NUI (non homologuée évidemment vu que c’était une création inédite) il eut l’idée de faire faire un rapport par un copain architecte naval qui affirma dans son texte « que la pirogue présente des qualités indéniables de sécurité et de bonne navigabilité et peut sans problème envisager avec un équipage compétent des traversées hauturières » (chapitre XVIII, page 101) et il déclare malicieusement un peu plus loin : « Une chance aussi qu’à cette époque, ils ne m’aient jamais demandé si j’avais mon permis de navigation…Je n’ai rien, je n’ai même pas mon permis A ou B. Rien. »
On peut également remarquer que Francis COWAN sut trouver la date de départ optimale pour refaire avec HAWAIKI NUI le voyage de Kupe, alors que rien n’était indiqué dans les récits concernant ce voyage. Il trouva par déduction la solution grâce à la mention de la place de la planète Vénus, visible surtout fin octobre-début novembre et surtout à un récit de navigation, qui mentionne que Kupe avait jeté la mer sa ceinture de plumes rouges en déclarant « Ça c’est ma terre » en apercevant des fleurs rouges sur le rivage de Nouvelle-Zélande, et, en se renseignant, il apprit que cette floraison a lieu en novembre et décembre.
– Un homme d’honneur, fidèle à ses amis
Francis COWAN refusa toujours tous les compromis, que ce soit en ce qui concerne les matériaux de construction des bateaux ou la présence d’un bateau suiveur et fut choqué que d’apprendre de la bouche du capitaine de HOKULEA qu’il s’était fait aider, sans le dire, par un avion qui avait survolé le bateau pour lui indiquer la direction à suivre alors qu’il disait naviguer de façon traditionnelle : « Alors, je me suis dit : « Pas de problème, naviguer ainsi je trouve ça très bien mais il faut le dire » (chapitre XIV, page 84).
On constate sa fidèle amitié pour qu’Éric de BISSCHOP, le soin qu’il a pris de lui en allant lui-même l’exhumer de ses propres mains et le ramener à Tahiti. Il mentionne aussi que n’ayant pu aller au 2e enterrement d’Éric de BISSCHOP à Rurutu, il s’y rendit ensuite :« J’y suis passé quelques mois plus tard » (chapitre IX, page 64) et il dédia en quelque sorte son projet de voyage sur HAWAIKI NUI à cet ami : « Je tenais à rendre hommage à mon vieil ami qu’Éric de BISSCHOP (chapitre XXIV, page 131). Il parle aussi avec émotion de « son vieil et regretté ami, Alex ROPER » qu’il évoque longuement de façon élogieuse (Chapitre XVI, page 89) et qui fut le premier à être contacté pour devenir membre de l’équipage de HAWAIKI NUI.
CONCLUSION : Le livre autobiographique que rédigea Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN, d’après les récits de Francis PUARA COWAN, permet non seulement de connaître les exploits maritimes de celui qui fut à la fois un grand constructeur de pirogues traditionnelles et un grand navigateur autodidacte (pas assez reconnu dans son propre pays) navigant dans la tradition, mais de découvrir un être humain d’une grande indépendance d’esprit, d’une grande dignité qui, avec une opiniâtreté et une patience remarquables, mit en œuvre des projets qui paraissaient irréalisables, d’abord avec Éric de BISSCHOP puis, par lui-même et, pour HAWAIKI NUI I et HAWAIKI NUI II, avec l’aide précieuse de Matahi BRIGHWELL pour la construction du bateau. À travers ses récits, on remarque sa modestie, sa droiture, son sens de l’amitié, son mépris pour les honneurs et les petitesses. Au détour de phrases sobres (Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN a respecté le mode d’expression de Francis COWAN « sans fioritures » et souvent assez familier), on s’aperçoit que cet homme, si peu imbu de lui-même, plein de respect pour les traditions de son peuple, était vraiment un tahu’a (expert) de la navigation, un maître des océans, capable de trouver toujours une solution pour s’orienter dans les pires conditions, de rester d’un calme parfait en toute circonstance. On comprend que Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN, épris de la tradition, ait voulu rendre hommage à ce « héros polynésien » (pour reprendre le nom qu’il donna trois ans plus tard à Henri HIRO dans la biographie qu’il lui consacra).
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HENRI HIRO – Héros polynésien : biographie (rapide présentation)

Il convient de remarquer que ce livre parut en novembre 2010, quelques mois avant le décès de Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN (en février 2011). Se sachant déjà malade, il voulut rendre un hommage à celui qu’il considérait comme le principal acteur du renouveau culturel polynésien. Un homme qui, comme Francis COWAN dans son domaine, fit preuve dans sa (trop courte) vie d’une constance et d’une énergie absolues pour faire revivre la culture polynésienne mais aussi, en ce qui le concerne, préserver son pays et la population du danger nucléaire, redonner sa dignité au peuple polynésien et le guider vers l’indépendance. Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN fit un travail considérable, d’interviews, de recherche de documents pour pouvoir rédiger cette biographie de 493 pages qui retrace de façon exhaustive la vie, le parcours et l’œuvre d’Henri Hiro et donne un éclairage précieux sur ses idées dans tous les domaines. Citons un extrait de la quatrième de couverture rédigée par l’auteur lui-même :
« Poète, dramaturge, cinéaste, éditorialiste, orateur, Henri Hiro a laissé une œuvre considérable, jamais égalée en densité, en qualité et en diversité à ce jour en Polynésie française. Considérable mais méconnue du grand public car faisant partie d’un temps où les évènements de portée révolutionnaire et les hommes qui en étaient les instigateurs étaient jugés politiquement incorrects et socialement dangereux. Fascinante trajectoire pourtant que celle de ce Tahitien au destin peu ordinaire qui, en l’espace de quinze ans va bousculer sur son parcours le paysage politique, culturel et religieux polynésien, le marquer durablement de son empreinte et le transformer. Né en 1944 à Moorea, décédé en 1990 à Huahine, la mémoire contemporaine a fait de ce héros une légende aux contours imprécis et mystificateurs. Il est urgent par cette biographie de le replacer dans l’Histoire de la Polynésie, de faire émarger son œuvre de l’oubli et ainsi lui rendre justice. »
Le livre est dédié avant tout aux enfants qu’Henri HIRO a eus de ses deux unions, à sa première épouse Catherine TAI (décédée) et à leurs trois enfants et à sa compagne Do CARLSON, mère de ses trois derniers enfants qui l’accompagna dans tous ses combats.
Il est aussi dédié à sa fille Hinatea pour qui il avait déjà écrit La Naissance d’Havai’i illustrée par Jean-Luc BOUSQUET.
Au début du livre Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN précise à quel point il est important que la pensée d’Henri HIRO aide les jeunes générations à « manger le temps parasite » (allusion au poème Ai tau / Dévorer le temps parasite) : il s’agit de retrouver le passé pour le raccorder au présent et au futur.
« Cette biographie n’est pas un ouvrage comme les autres c’est une invitation à manger le temps parasite ! » (chapitre I, page 1).
Il précise aussi, un peu plus loin, que ce livre est important pour « des étudiants qui manifestent une soif d’en savoir davantage sur cet homme, tout autant que ses propres enfants, privés de leur père. C’est d’une part pour eux que cet ouvrage a été écrit pour leur offrir la nourriture qu’ils réclament. C’est d’autre part pour la jeunesse déscolarisée, exclue du monde du travail et de l’accès au savoir. Pour cette jeunesse-là, Henri HIRO, enfant issu d’un milieu de pêcheurs et d’agriculteurs, peut devenir un modèle par la volonté, le courage, la détermination et l’intelligence dont il a fait preuve toute sa vie pour éclairer le passé et le raccorder au futur (chapitre I, page 6).
Il n’est évidemment pas question de résumer ce livre très détaillé mais de donner quelques repères sur la biographie d’Henri HIRO et sur ce que l’auteur a voulu mettre en valeur. Il faut préciser que, dans de nombreux chapitres, Jean- Marc Tera’ituatini PAMBRUN fait le point sur le contexte historique et politique pour permettre au lecteur de se repérer.
I) LA BIOGRAPHIE CHRONOLOGIQUE RAPIDE :
Henri HIRO (1944- 1990) naquit le 1er janvier 1944 à Moorea. Son père, Teriitaheahea HIRO, était agriculteur et pêcheur mais aussi diacre de l’église protestante. Il venait de Puna’auia mais était venu travailler à Tiaia (Moorea) sur une terre dont lui et son épouse Fareahu (née BRÉMOND) s’occupaient. Ils y restèrent jusqu’à leur mort. Henri eut 12 frères et sœur mais fut adopté (de façon fa’amu) par une tante, sœur de son père (qui avait déjà adopté une de ses sœurs aînées Faatuira), vers l’âge de 7 ans (cette adoption tardive chagrina énormément sa maman). Mama Apiti et son mari, Papa Taufa, furent pour Henri de bons parents. Et Henri vécut à Puna’auia, à Atiue dans un milieu de pêcheurs. Ses parents adoptifs ne parlaient que le tahitien et ils lui apprirent l’hospitalité, le respect d’autrui, la piété. Il aimait parler avec les personnes âgées qui lui racontaient des légendes et devint un très bon pêcheur.

Il quitta l’école en 4ème, fit de petits boulots mais fut raccroché au monde intellectuel par la fréquentation de l’église protestante : son élocution brillante en tahitien et son intelligence furent remarquées. On lui proposa de devenir pasteur. Il passa donc l’équivalent du bac et il fut prévu qu’il parte étudier la théologie en France pour se former.
Pour cela, on exigea qu’il soit marié et c’est ainsi que de façon « arrangée » il épousa Catherine TAI, petite fille d’Emile TAI, fils de Paul Gauguin (non reconnu par ce dernier). Le couple eut trois enfants et Catherine le suivit en France mais très vite une certaine mésentente s’installa dans le couple à cause d’une trop grande différence de centres d’intérêt.
En France, Henri HIRO fit de brillantes études théologiques (avec une thèse sur le thème du mariage) et acquit une maîtrise parfaite du français. Arrivé avec Turo RAAPOTO, avec qui il se lia d’une très grande amitié, en octobre 1968 (juste après mai 68) il prit conscience de l’importance de sa culture et de son identité polynésienne mais fut aussi sensibilisé aux idées de gauche et à l’écologie. Citation de l’entretien avec Rai CHAZE de février 1990 :
« Quand on est loin, on voit mieux ce qui vous touche de très près. C’est-à-dire ma culture mon peuple, la situation qui est la sienne, les activités de l’église, son apport […] » (chapitre 7, page 69).
Et ce qu’on voyait en Polynésie c’était une société bouleversée dans les années 60 par la construction de l’aéroport de Tahiti Faa’a, la création du CEP (Centre d’expérimentation du Pacifique) qui permit le 2 juillet 1966 de faire exploser la première bombe atomique. 193 essais eurent lieu par la suite, d’abord atmosphériques puis sous-marins, créant des problèmes de santé publique énormes et un bouleversement complet de l’organisation sociale : ce Pays dont la population était formée à 80 % d’agriculteurs et de pêcheurs et qui avait quasiment son autonomie alimentaire vit arriver des milliers de travailleurs français, l’agriculture, la pêche et les métiers traditionnels furent abandonnés par ceux qui travaillèrent pour le CEP. Beaucoup de personnes partirent à Moruroa où elles gagnaient infiniment plus d’argent, les gens des îles furent nombreux à se précipiter à Tahiti attirés par « les lumières de la ville » et l’espoir de trouver un métier. Ils furent, pour beaucoup d’entre eux, marginalisés. L’argent coula à flot mais ne profita qu’aux plus riches. C’est ce que décrit Jean-Marc PAMBRUN. En France, Henri HIRO lut Les Immémoriaux de SÉGALEN, médita sur Les Maximes de TETUNAE, le roi législateur et rédigea sa thèse.
En décembre 1972, quand il rentra en Polynésie, ce n’était plus tout à fait le même homme, il développait des idées qui choquaient beaucoup de pasteurs, portait les cheveux longs et la barbe, marchait pieds nus, parlait contre les essais atomiques. Bref il ne pouvait pas devenir pasteur et d’ailleurs ne le souhaitait plus dans ce contexte.
Après quelques mois où l’église le paya et le logea sans savoir où l’affecter, grâce au soutien de John DOOM, il fut nommé rédacteur en chef du Vea Porotetani (journal mensuel de l’église protestante) en juillet 1973 mais il en fut renvoyé car il avait écrit contre les essais nucléaires.
Deux mois après, en décembre 1973, grâce à John DOOM et à ses amis de la F.O. L (Fédération des œuvres laïques), il entra à la maison MJMC de Paofai (Maison des Jeunes et de la Culture) créée sur le modèle des Maisons de la Culture (mise ne service par André MALRAUX en France), comme sous-directeur, étant pressenti pour devenir directeur par la suite.
Fin 1974, il s’éprit de Do CARLSON, responsable des bibliothèques à la MJMC et se sépara de Catherine tout en gardant avec elle et leurs trois enfants de bonnes relations et en faisant son possible pour les aider financièrement. Il faut noter que l’on perçoit, au fil de la lecture de cette biographie très documentée, que Do CARLSON ne fut pas uniquement une compagne qu’il aimait et la mère de trois nouveaux enfants, mais qu’elle fut pour lui une précieuse partenaire, le secondant que ce soit dans ses initiatives culturelles à la MJMC de Paofai ou dans ses engagements associatifs et politiques. Elle partageait même sa passion de la pêche sous-marine. Il mit en pratique ainsi la conclusion de sa thèse sur le mariage qui expliquait que l’union de deux êtres doit être fondée sur l’amour pas sur les convenances.
Henri HIRO fut aussi initié au cinéma grâce à un stage en France. Mais il y avait mésentente avec la directrice venue de France. Il partit un moment à la MJ de Pirae en septembre 1975 mais Gaston Flosse le renvoya au bout de deux mois car il avait fait partie des créateurs du parti Ia Mana Te Nuna’a, parti dont l’idéologie était à l’opposé de celle de Gaston Flosse.
Aussi revint-il à MJMC de Paofai dont il devint le directeur car la directrice était repartie en France et ses amis soutinrent sa candidature. Ce furent des années fastes pour ses diverses créations mais après le changement de statut du Pays en 1977, le Territoire géra la MJMC de Paofai qui fut re baptisée OTAC (Office Territorial d’Action Culturelle) ou Fare Tauhiti Nui dès septembre 1978. Henri HIRO ne fut plus directeur (Jeffrey Salmon le remplaça) mais seulement « directeur du département de recherche et de création ».
Le 1er mai 1984, il démissionna de l’OTAC car vu la couleur politique du gouvernement, il n’obtenait pas les subventions dont il avait besoin pour ses projets.
Il resta encore quelque temps à Tahiti, partageant son temps entre son travail de rédacteur, de nouveau, pour le Vea Porotetani, et l’île de Huahine (à ‘Arei) où Do CARLSON et lui avaient acquis un terrain qu’il défrichait dans le but d’y construire une maison traditionnelle pour s’y installer avec sa famille et mettre en pratique son idéal de retour à la vie traditionnelle. Do CARLSON continua à travailler pour l’OTAC durant ce temps-là.
Ce travail de défrichage suivi de la construction d’une maison traditionnelle dura quatre ans. Et ce n’est qu’en octobre 1988 que la famille put emménager définitivement à ‘Arei ; Do CARLSON avait quitté l’OTAC et obtenu un poste d’institutrice à Huahine en juillet 1988. Hélas en juillet 1988, lors du déménagement, des douleurs dans le ventre poussèrent Henri HIRO à passer un scanner : un cancer important fut détecté. Il fut opéré et resta deux mois en convalescence. Il informa son ami John DOOM qu’il comptait retraduire la Bible et faire une introduction à l’Ancien et au Nouveau Testament « dans la pensée mā’ohi ». Il commença ce travail et John DOOM alla le voir à Huahine pour parler de ce projet en cours. Il se soigna mais se savait condamné et refusa d’aller se faire soigner aux USA comme le lui proposa son beau-père Hans CARLSON.
Henri HIRO se battit avec courage contre la maladie et continua à travailler. John MAIRAI vint enregistrer des interviews. Peu de temps avant son décès il demanda à Rai CHAZE également de venir l’interviewer, elle rédigea un article qui fut publié. Il refusa l’hospitalisation quand son état s’aggrava : il voulait mourir chez lui, parmi les siens. Il arrêta le traitement et prit seulement des remèdes traditionnels pour être un peu soulagé. Il s’éteignit, entouré d sa famille et de ses amis, le 10 mars 1990. Son enterrement fut accompagné par les prières un pasteur mais aussi par les chants et danses de nombreux acteurs du renouveau culturel polynésien.
Après sa mort, un incendie se déclara dans sa maison et détruisit beaucoup d’écrits entre autres ses projets de préfaces de la Bible et des Évangiles et le début de ses traductions de la Bible.
II) L’ÉCRIVAIN, L’HOMME DE THÉÂTRE, LE CINÉASTE :
– L’écrivain
Dès 1973 Henri HIRO commença à écrire de la poésie en tahitien. Il explique : « Je pense que cela provient de notre langue tahitienne qui est poésie elle-même » (page 163). Sa poésie est une poésie proche de l’oralité. En 1985 sortit un premier recueil : Pehepehe i tau nunaa / Message poétique (Mot à mot « poèmes pour mon peuple »)aux éditions Tupuna. Certains poèmes sont traduits en français en co-traduction par l’auteur et certains de ses amis français. Les mêmes poèmes furent réédités après son décès aux éditions Haere Po qui viennent de les éditer de nouveau car le livre était épuisé depuis un certain temps. D’autres poèmes ont été écrits mais ont été publiés dans des revues ou pas encore publiés en recueil.

Il faut donner une place particulière au poème ŌHIANU E ! / DIEU DE LA CULTURE qui est le premier poème écrit à la MJMC de Paofai et qui était, selon Do CARLSON, le préféré d’Henri HIRO car il représentait sa revendication forte pour sa culture et pour l’émancipation de son peuple à un moment crucial : avant l’autonomie interne. Il fut publié en 1976 dans le numéro 16 de la publication de la MJMC Tau-Hiti Tahiti Reflets et repris et mis en scène lors de la première soirée de cafés-théâtres. Au début de la dernière strophe résonnent ces mots qui seront le mot d’ordre de toutes les années qui suivront : « E tū, e tū » (« lève-toi » ou « debout ») selon les traductions de l’auteur). Il faut noter aussi le poème mis en scène TAAROA (OTAC, 1984).
Il écrivit aussi des pièces de théâtre qu’il mit en scène. La première pièce écrite en tahitien fut Aai no Ariipaea vahine, hoe arii vahine no Huahine /Histoire de Ariipaea vahine une reine de Huahine (1978) qui évoque la proximité des humains et des dieux dans l’ancienne Polynésie. La pièce HO MAI NA/ DONNE-MOI (1982) mise en scène par Coco HOTAHOTA est en partie un hommage rendu à sa mère fa’amu mais aussi à la culture polynésienne sous toutes ses formes.
Il écrivit ensuite de nombreux scénarios de film, les textes de spectacles de marionnettes dont Mai tera ihoa tatou/ Le paillon et le lézard (1981) qui eut un très grand succès ainsi que Tihoni e tā na puta ‘ite/Johnny et son livre de savoir (mai 1977) qui raconte l’histoire d’un petit garçon plein de qualités mais qui fait l’école buissonnière car il n’est pas à l’aise dans le système éducatif français.
– L’homme de théâtre, traducteur, auteur, metteur en scène, acteur
Il commença sa carrière d’homme de théâtre en 1976 en traduisant une pièce montée en français par son ami Alain DEVIÈGRE En pleine mer de Slamovir Mzorek (auteur polonais) qu’il nomma I tai (il avait obtenu fin 1975 du conseil d’administration de la MJMC que son « programme de valorisation de la culture polynésienne » soit adopté) puis la joua. Qu’une pièce écrite en tahitien soit jouée à la MJMC scandalisa le secrétaire général du gouverneur mais Henri HIRO passa outre, il avait l’aval du conseil d’administration. Henri HIRO et Alain DEVIÈGRE en assurèrent la mise en scène et Henri HIRO joua dans la pièce et recruta des néophytes en disant : « On dit que le Polynésien est un acteur né […] Le Polynésien naît pêcheur, pourquoi ne naîtrait-il pas acteur ? ». La pièce, jouée en alternance en tahitien et en français avec une « équipe » d’acteurs tahitiens et une « équipe » d’acteurs français, mais avec le même décor, fut un grand succès.
Ensuite, il décida de traduire Rhinocéros d’Eugène IONESCO à qui il donna en tahitien le titre de Pua’a taetaevao (Cochon sauvage) et monta la pièce en juin 1977.
Enfin, en 1978, il mit en scène en tahitien Aai no Ariipaea vahine, hoe arii vahine no Huahine qui n’eut pas un très grand succès au théâtre ce qui le poussa à en faire un film.
De nombreux autres textes furent écrits en tahitien pour des spectacles ainsi que des scénarios de film, entre autres Vaihiria qui met en scène la légende du cocotier. Henri HIRO jouait souvent dans ses diverses pièces de théâtre.
– Le cinéaste, auteur de scénarios, réalisateur
Conscient du pouvoir de l’image sur les esprits, Henri HIRO réalisa avec des amis spécialistes du cinéma, plusieurs films en langue tahitienne. Il créa à la MJMC, en 1977 une unité de cinéma nommée Matarau avec des amis cinéastes et le concours de nombreux travailleurs de la MJMC ainsi que parfois de Coco HOTAHOTA, Hubert BRÉMOND, Bobby HOLCOMB. Henri HIRO était tantôt réalisateur ou co-réalisateur, tantôt chargé de l’écriture du scénario et parfois acteur. Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN cite les nombreux films que Henri HIRO a réalisés entre 1978 et 1988.
Le premier film fut Ari’ipaea Vahine (d’après sa pièce de théâtre) avec l’aide, sur le plan technique, de Pierre GURGAND. Puis en 1979 (avec son ami Jean LHÔTE) Le château, film dans lequel est décrite la « dérive » du jeune Paraita, venu des îles, qui se marginalise à Tahiti. En 1980, il sortit Penei a’e (« peut-être ») un court film dans lequel est décrite l’évolution d’un jeune couple qui décide d’abandonner la vie « facile » de Tahiti pour aller vivre de façon traditionnelle dans une île (annonce de ce qu’il réalisera en 1988). Les deux acteurs principaux ne sont autres qu’Henri HIRO lui-même et Do CARLSON. Dans ce film Henri HIRO chante la fameuse chanson « E poro ana vau Tahiti e… », de son vrai nom TE REO FAAARA. En 1981 Ce fut le tour du film Le rescapé de Tikeroa, co réalisé avec Jean LHÔTE puis Ludovic SEGARA, avec Jacques MARTIN dans le rôle du gendarme. Ce film raconte l’histoire d’un gendarme français, blessé dans une bagarre avec un Polynésien qui se retrouve isolé sur une île et finit par s’intégrer à la population. Au cours du film est prononcée la fameuse phrase « Si tu étais venu chez nous, nous t’aurions accueilli à bras ouverts. Mais tu es venu chez toi et on ne sait pas comment t’accueillir chez toi » (page 342). Phrase qui déplaisait beaucoup à Jacques MARTIN mais qui était le message principal du film ! En 1982, il tourna une adaptation libre du roman de Victor SEGALEN qu’il aimait tant, Les Immémoriaux, avec l’aide de Ludovic SEGARA. Il y jouait le rôle principal. En 1983 fut tourné Marae, reconstitutiond’une cérémonie d’intronisation d’un « roi » (en fait ari’i /grand chef) car il voulait rappeler que le « sacré » était très présent dans l’ancienne Polynésie. Dans le film on voit des chorégraphies de Coco Hotahota qui s’est occupé des costumes. Puis également en 1983, un documentaire magnifique (le premier documentaire polynésien) intitulé Tārava à propos du chant traditionnel polynésien, qui évoque aussi les paysages polynésiens et le film est ponctué avant chaque type de « Himene Tārava » par la voix d’Henri HIRO qui répète « Haere mai ra » (Viens donc) et des extraits des maximes du grand roi législateur Tetuanae. En 1985 sortit Hono (Le lien) avec Dominique ARNAUD : histoire d’un amour impossible et tragique entre la fille d’un grand chef et une jeune-homme qu’elle ne peut épouser car on père l’a promise à guerrier de son clan mais dont elle se retrouve enceinte. Son amant est assassiné par son père et elle, quand elle l’apprend après la naissance du bébé, « plonge dans un sommeil profond dont elle ne se réveillera jamais » (page 372).
En 1988, alors qu’il a quitté l’OTAC depuis longtemps il écrit des textes poétiques (en tahitien) pour une série télévisée de 15 films pour enfants consacré aux différents arbres de Polynésie.
À travers tout ce parcours artistique, on constate les mêmes préoccupations d’Henri HIRO : la défense de sa langue, de sa culture, son désir de transmettre spécialement aux jeunes, la dénonciation du colonialisme et des ravages qu’a fait sur la société polynésienne l’installation du CEP, son éloge de la vie traditionnelle et même sa défense du mariage d’amour.
III) L’HOMME ENGAGÉ EN POLITIQUE ET DANS LE MONDE ASSOCIATIF – LE RETOUR À UN MODE DE VIE TRADITIONNEL :
– L’engagement en politique
En novembre 1975, Henri HIRO fut un des sept fondateurs du parti Ia mana te nuna’a (avec, entre autres, Jacqui DROLLET et Jean-Paul BARRAL), parti qui prônait au départ l’autonomie et une gestion socialiste en lien avec le PS et le PSU en France. Ce parti fut accueilli avec réserve, même par Pouvanaa a OOPA qui y voyait « un parti de demis ». Début 1978, Henri HIRO fut candidat aux législatives. Dans son programme, il dénonça les inégalités sociales, demanda un changement de gouvernement car selon lui le pays était gouverné par les riches et le peuple était exclu des projets. Il ne fut pas élu. Dès 1978, il commença à réclamer que le parti inscrive l’indépendance dans son programme mais les autres n’étaient pas prêts. Lors d’élections internes Henri HIRO ne put pas prendre la direction du parti Jacqui DROLLET la conserva et donc ses idées dominaient : il était pour un socialisme auto gestionnaire et pensait que l’indépendance devait se préparer, Jean-Paul BARRAL, quant à lui était contre la « metuaisation » de la société (le pouvoir des chefs incontestés) et le partage des pouvoirs. Tout cela n’était pas un problème pour Henri HIRO : « Il ne s’appuie pas sur une idéologie venue d’ailleurs », dit de lui Jean-Paul BARRAL. Comme le dit Yves DOUDOUTE « En fait, il (Henri HIRO) pensait tahitien et je crois qu’aucun de nous ne pensait tahitien. » De plus, Henri HIRO avait une remarquable maîtrise de sa langue que n’avaient pas vraiment ses compagnons de lutte donc son esprit était mā’ohi (page 326). En juillet 1979, les sept fondateurs se réunirent pour faire le bilan de l’action du parti et échanger sur les thèmes de l’identité et de la culture mā’ohi, d’un socialisme adapté à la Polynésie et de la stratégie du parti pour parvenir à l’indépendance. Un compte-rendu de cette réunion devait être examiné par le parti mais ce ne fut pas le cas. Et en fait, Henri HIRO finit par rompre en 1981 car il prônait de plus en plus l’indépendance et pour lui le centre du combat était la culture. Il écrivit dans un article de 1987 dans Le nouveau journal parlant de ses amis du Ia Mana Te Nuna’a : « Je me suis rendu compte que l’indépendance n’était pas leur objectif premier. Le communisme, le socialisme, le capitalisme… Cela vient après » (page 324.)
C’est ainsi qu’il se rapprocha du Tavini Huiraatira qu’Oscar TEMARU avait fondé en 1977 sous le nom de FLP (Front de Libération de la Polynésie) qui prônait l’indépendance dans la paix et la lutte contre les essais nucléaires. Il accepta même de se présenter avec Oscar TEMARU à des élection territoriales en 1982, en 1986 il fut candidat aux élections territoriales des îles Sous-le-Vent. En 1987, il fut élu vice-président du parti et représentant pour les îles Sous-le-Vent et soutint les candidats Tavini en 1988, mais par la suite tout en continuant à conseiller le parti d’Oscar TEMARU et en restant son ami, il se détacha du monde politique : dans sa dernière interview à Michou-Rai CHAZE en février 1990, il déclare : « Il y a quelque chose qui me gêne dans la politique, c’est cet esprit de parti […] » et également « J’étais fiu et je suis fiu de la politique et des affaires concernant mon pays ». Cela dit, revenu vers la religion à sa façon, il demeura indépendantiste convaincu : « L’avenir de notre Église est polynésien. Aller à l’encontre de l’indépendance, c’est aller contre l’Évangile » (phrase citée dans le livre, extraite de la même interview).
Il était contre la violence mais disait comprendre les raisons qui poussaient certains à devenir extrémistes. Voir le poème O vai au nei ? / Mon Vieux disait (pages 250 à 252) qui évoque l’errance d’un homme qui a perdu tout repère, commet des actes violents et se retrouve en prison : « Je finis toujours à Nuutania ». En 1981, il accepta aussi d’être interviewé (avec son ami Turo RAAPOTO) dans un film produit par un jeune cinéaste français, Martin FIGÈRE à la demande d’un avocat de la défense du groupe Te Toto Tupuna / Le Sang des Ancêtres dont les sept membres étaient inculpés pour l’assassinat d’un Français et le dynamitage de la poste de Papeete en signe de protestation contre les essais nucléaires, en 1977. Ce film, tourné sans autorisation, était destiné aux jurés de Versailles où ils étaient jugés, qui ne connaissaient pas du tout la Polynésie. Le film montre « Les mutations irréversibles de la Polynésie consécutives aux essais nucléaires » (page 301) et bien sûr toutes les retombées négatives que ce soit sur la santé, les structures sociales, etc. Dans cette interview Henri HIRO déclare : qu’il ne peut pas être « solidaire quant aux actes commis » mais que « quant aux motivations qui les ont poussés à commettre de tels actes, je dois dire que je suis profondément dans cette ligne-là. Je suis contre les essais nucléaires et je suis aussi pour l’indépendance de mon pays » (page 302). La suite du discours ressemble « en tous points à la plaidoirie d’un avocat. » pour faire comprendre les motivations des accusés exaspérés par ce qu’on impose aux Polynésiens : « Je ne fais pas de différence entre celui qui tue et celui qui prépare la mort […] c’est vous qui avez préparé la mort, aussi bien du peuple polynésien dans sa civilisation et dans son identité. Vous l’avez tué et vous voulez encore que nous supportions toutes les conséquences de mort qu’amènera votre expérience nucléaire chez nous » (page 303).
– L’engagement associatif
En 1981, après avoir quitté le Ia Mana Te Nuna’a il créa le groupe Te Hau Mā’ohi et organisa beaucoup de manifestations (tous les mercredis matin pendant trois mois) contre les essais nucléaires en paréo et pieds nus dans la ville de Papeete, au départ avec un tout petit groupe qui grossit petit à petit. Il milita aussi dans l’association Ia Ora Te Natura dont il fut président de 1979 à 1982. Sous son impulsion cette association créée pour la protection de la nature, prit parti radicalement contre les essais nucléaires. Il participa à toutes les luttes contre les essais nucléaires.

– Le retour à un mode de vie traditionnel
En fait, dès qu’il eut quitté l’OTAC, en 1984, Henri HIRO consacra une grande partie de son temps à déficher son terrain de ‘Arei à Huahine afin de construire de ses propres mains avec des amis et sa famille sa maison traditionnelle (voir – pages 306 à 308 – le poème To ù Fare Au/ Moi, Ma Maison). En attendant, il dormait dans un abri de fortune créé par un voisin. Il mit 4 ans pour accomplir cet énorme travail et il s’y installa en 1988 jusqu’à sa mort, se consacrant à la pêche, l’agriculture, à sa famille, tout en continuant à écrire. Il donna ainsi l’exemple du retour à une vie traditionnelle. Il ne cessa d’encourager les Polynésiens à écrire en reo mā’ohi en français ou en anglais mais l’important était selon lui de s’exprimer et d’exprimer sa culture, son identité. Les écrivaines Chantal. T SPITZ et Rai CHAZE (et beaucoup d’autres auteurs) affirment que c’est grâce aux exhortations d’Henri HIRO qu’ils ont osé écrire et publier.
IV) SES RELATIONS AVEC LA RELIGION :
Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN ne cherche pas à interpréter les différentes prises de positions d’Henri HIRO sur le sujet, il en rend compte. La position d’Henri HIRO par rapport à la foi et à l’église protestante semble avoir évolué au fil du temps. Son ami John DOOM, qui a toujours essayé de l’aider au sein de l’église protestante, déclare : « Le lien avec l’église n’a jamais été rompu » (page 97). Henri HIRO a d’ailleurs exprimé dans sa longue lettre à Samuel RAAPOTO dans laquelle il lui expose les raisons de son renoncement à tout poste de responsabilité devant l’intolérance de la Commission Permanente, son « attachement » à l’église protestante (pages 112 à 116). Et s’il n’est pas devenu pasteur, face à l’incompréhension et au conformisme de bon nombre de pasteurs, il a travaillé pour le journal protestant Vea Porotetani, certes très peu de temps en 1973, mais a « repris du service » en 1985 dans ce journal et a informé John DOOM, en 1988, qu’il avait décidé de traduire les Évangiles en tahitien depuis le texte grec, estimant qu’ils avaient été mal traduits par Nott et Pomare II depuis l’anglais, et d’écrire une préface en tahitien à l’Ancien et au Nouveau Testament. D’ailleurs, dans sa dernière interview à Michou-Rai CHAZE, quelques jours avant sa mort, il déclare : « Je crois en Dieu et dois maintenant agir avec l’église évangélique » et quand Rai CHAZE lui dit « Quand tu es rentré, tu me disais que tu avais avoir un doute sur le plan théologique. As-tu évolué depuis ? » il répond : « Oui j’ai changé ! Ce n’est pas vraiment que je ne croyais plus en Dieu. Je voulais mettre tout ça de côté et me consacrer uniquement à ma famille. Do et les enfants, un point c’est tout ! ».
Quant à sa théorie sur « la mort de Dieu » développée dans sa thèse, selon le pasteur Joël HOIORE, quand il a déclaré « Ua pohe te Atua, aita e Atua faahou » / « Dieu est mort, il n’y a plus de Dieu. […] » « Il voulait certainement dire que l’on ne trouvait plus de place pour Dieu dans une Église et une société, mais certainement pas qu’il était devenu athée » (page 98).
En outre, dans l’éditorial du numéro de mars-avril l988 du Ve’a Porotetani, il écrivit : « L’Évangile continue à combattre le Mā’ohi jusqu’à ce que mort s’en suive. Oh ! Mon Dieu, deviens Mā’ohi et ne tarde pas car le temps est court pour le Mā’ohi. Deviens Mā’ohi et, mon Dieu, fais que je vive avec ta parole, moi, le Mā’ohi, dans ma langue » (page 412).
Par ailleurs, on sait qu’Henri HIRO évoque dans ses poèmes les dieux anciens, qu’il voulait que le caractère sacré de l’ancienne religion soit reconnu, qu’il organisa des spectacles sur des marae, écoutait avec respect des grand-prêtres qui parlaient de l’ancienne religion. Comment articulait-il cela ? Seul lui pourrait le dire. Il faut noter que, par contre il avait une position très claire sur une forme de laïcité : dans une interview avec Bruno SAURA (1987) il déclare : « J’ai toujours souhaité que l’Église évangélique ne s’engage pas dans la polémique ou la politique partisane, ce qui n’exclut pas que certains de ses cadres ou de ses fidèles puissent militer pour tel ou tel parti. C’est une question de responsabilités personnelles. Et ce n’est pas interdit » (page 404). Sa position aurait-elle changé aujourd’hui ? Nul ne peut le dire.
V) LA CRÉATION DU CALENDRIER LUNAIRE (TARENA MĀ’OHI) :
Henri HIRO et Do CARLSON mirent au point, avec l’aide de deux grands pêcheurs de Moorea, Papa MAPE et Rere TANE un calendrier (tarena) indiquant le nom de chaque nuit lunaire et le sens précis de ce nom, l’espèce de poisson présent, le type de pêche recommandé, le moment pour la plantation, etc. mais aussi le nom des vents dominants, la fréquence de la pluie et encore bien d’autres renseignements très précieux pour les pêcheurs, les agriculteurs ou tout simplement les gens qui ont un terrain et/ou vont à la pêche et les amoureux de la culture polynésienne. De plus la quatrième de couverture de ce calendrier proposait souvent au lecteur des poèmes ou des indications précieuses pour la santé et il était très joliment décoré. Entre 1977 à 1983 il était imprimé sur une simple feuille A3 et inséré dans un périodique mais dès 1983, grâce au père de Do CARLSON, Hans CARLSON, il fut publié en format affiche de 40/60 cm et par la suite l’usine de jus de fruit de Moorea continua à financer ce « tarena » et en 2010 il était question de passer de 3000 à 5000 exemplaires car ce calendrier est très demandé. Henri HIRO a tenu que ce calendrier soit entièrement rédigé en tahitien et non traduit. À son ami Erick MONOD qui lui demandait instamment de le traduire en français, il répondit fermement : « C’est fait pour des Tahitiens, pour les Tahitiens, voilà ! ». Le calendrier tahitien (Tarena mā’ohi) existe toujours et depuis 2021 Polynésie la 1ère le fait passer du vendredi au dimanche en tahitien à 18h20 et en français à 19h20.
VI) LES RELATIONS HUMAINES ET FAMILIALES SELON HENRI HIRO :
– En tant que directeur de la MJMC de Paofai, Henri HIRO innova totalement en ce qui concerne les relations humaines. Chaque personne travaillant à la MJMC n’était plus cantonnée dans son rôle professionnel de départ mais comptable, femmes de ménage, secrétaires ou jardiniers, pouvaient s’impliquer dans la culture en devenant acteur (actrice) de théâtre en participant à un groupe de chant et les relations humaines étaient très chaleureuse. Henri HIRO appliqua ses principes de gauche en ce qui concerne l’argent, il baissa son propre salaire, revit la grille salariale et quand il devint Directeur et toucha un important rappel de de cotisations salariales en distribua la plus grande partie aux femmes de ménage de la MJMC.
– Il faut noter aussi que de très grandes amitiés se nouèrent entre lui et des Français, il était contre toute xénophobie même s’il prônait une indépendance immédiate. Simplement il demandait à ses amis français de rester eux-mêmes et de ne pas se prendre pour des Tahitiens même s’ils s’impliquaient à ses côtés dans son combat pour sa culture et, pour certains, travaillaient avec lui pour la traduction de ses poèmes.
– Quant à la famille, Henri HIRO en a une vision très différente de celle que peut en avoir un Occidental qui individualise les relations. Il déclara à son frère Isidore qui s’étonnait qu’il ne parle pas plus des gens de sa famille : « Pourquoi me dis-tu ça ? Mais toi c’est moi et moi c’est toi. » Puis : « Ma famille c’est moi et moi c’est ma famille. Quand je parle, je parle au nom de ma famille » (page 390). Il développe aussi, dans une émission radiophonique d’avril 1985 en tahitien, (traduite par Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN) ses idées sur la famille, la terre et le fare (maison) : « Hoe parau to te fetii, te fenua, te fare e te ma’a. » /Un mot pour la famille, la terre, le fare, la nourriture. » (Il faut noter que le mot feti’i désigne la famille au sens large et non les gens qui vivent dans un même foyer). Dans la même prise de parole un peu avant il affirme la sacralité de la terre, mère, constitutive de l’identité mā’ohi et déclare : « C’est la splendeur de ta terre mère, et c’est une autre loi que Tetunae a mise en place afin que le Mā’ohi garde son lien de parenté avec sa terre, sans la diviser, sans la vendre, sans la dévorer, si on divise la terre, on divise aussi la famille. » (Page 387). Plus loin « Si tu es famille avec quelqu’un sa famille est ta famille. Mais qu’est-ce donc cela ? Il est propriétaire de sa terre. Viens donc, viens à la maison, viens manger. Que mon identité ne se perde pas ». On retrouve le fameux « Haere mai ra » (Viens donc) qui exprime toute la convivialité et le sens de l’hospitalité polynésiens (page 390).
Il était aussi très proche de ses six enfants et tous venaient le voir à Huahine, l’aidaient, pour les plus grands à déficher sa terre.
VII) LES GRANDS PRINCIPES DE VIE D’HENRI HIRO :
En fait, durant les dernières années de sa vie, Henri HIRO mit en pratique ses principes pour « incarner » l’identité mā’ohi. Il resta partisan de l’indépendance immédiate et continua à s’opposer aux essais nucléaires, il écrivit, se préoccupa de religion mais avant tout vécut comme un Mā’ohi. Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN écrit (page 381) « pour mettre ses actes en conformité avec les idées qu’il avait prônées pendant des années. »
Dans une interview qu’il a accordée à Bruno SAURA en 1987, Henri HIRO s’exprime sur différents sujets.
Sur l’indépendance quand Bruno SAURA lui demande : « Sommes-nous prêts pour l’indépendance et quand serons-nous prêts ? » il déclare : « On est prêt pour quelque chose quand on est prêt à quelque chose. […] Pour ma part, je souhaite que nous puissions y accéder au plus vite et j’y suis prêt aujourd’hui. »
Et quand Bruno SAURA lui demande : « Enfin qu’est-ce qu’être Mā’ohi en 1987 ? », Henri HIRO lui répond : « Connaître sa langue, mais aussi son ma’a, connaître son pays, la pêche, savoir planter… Regarder aussi la télévision, avoir un frigidaire et peut-être une voiture. Avoir une maison qui ne va pas détériorer son paysage. Être bien, tel que l’on est avec ce que l’on a chez soi. C’est déjà tout un programme, dans la mesure où tout le monde ne peut pas, dans les conditions actuelles, réaliser cela. Je souhaite que cela puisse être réalisable pour demain, pour le plus grand nombre » (page 405).

CONCLUSION SUR CETTE BIOGRAPHIE :
Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN a rédigé un livre très dense, de 493 pages, établi à partir de très nombreux témoignages de parents, amis, relations, personnages du monde de la politique, de la culture etc. qui permet de se faire une idée assez précise de qui était d’Henri HIRO, à la fois valorisé et souvent mal connu, même de ceux qui l’admirent, ainsi que de son œuvre et de sa pensée. Grâce à son travail exhaustif on se rend compte de tout ce que cet homme a réalisé en une quinzaine d’année tant sur le plan artistique (de façon multiple) que sur le plan politique et sociétal. Un bilan phénoménal ! La rencontre de Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN et d’Henri HIRO dans une même œuvre fait réfléchir : on peut rêver à la création d’un musée dédié essentiellement à Henri HIRO où seraient exposés des photos et des écrits mais aussi où l’on pourrait voir ses films, certaines de ses pièces de théâtre filmées, ses interviews, des reportages, tout cela en langue tahitienne (sous-titrée). Un merveilleux outil pédagogique pour les enfants en apprentissage de la langue et la culture polynésiennes et pour tous ceux qui s’intéressent à cette culture même s’ils ne partagent pas tous les idéaux d’Henri HIRO. Ce musée pourrait aussi proposer des expositions temporaires sur les autres écrivains et rendre un hommage particulier à l’œuvre aussi bien picturale que musicale de Bobby HOLCOMB à travers des expositions et des films et reportages. Bien sûr ce n’est qu’un rêve, et il y a un grand pas entre le rêve et la réalité. Jean-Marc PAMBRUN, par sa biographie a déjà ouvert la porte à une meilleure connaissance d’Henri HIRO, le principal instigateur du « renouveau culturel polynésien » (aux côtés de Flora AURIMA DEVATINE, Hubert BRÉMOND et Charles MANUTAHI) et de son œuvre. Grâce lui soit rendue. Aux dernières nouvelles, il est question que, sous l’égide de Do CARLSON, une édition de tous les écrits d’Henri HIRO, dont des inédits, voie le jour dans les temps à venir.
CONCLUSION À PROPOS DES DEUX ŒUVRES
On peut constater, en lisant ses deux œuvres, que Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN y a révélé une autre facette de son talent littéraire. Il a su suivre pas à pas les récits de Francis PUARA COWAN et les transcrire dans une langue qui ne s’éloigne pas de celle de son interlocuteur en adoptant le « je » de l’autobiographie. Pour la biographie d’Henri HIRO, il a accompli un travail colossal, digne d’un historien et a vraiment comblé, avec talent, un manque en ce qui concerne ce personnage essentiel de la vie artistique, politique, religieuse, associative polynésienne. Il s’est mis au service de cet écrivain et penseur, qu’il a connu et qu’il admirait, en citant beaucoup de ses écrits et en offrant en même temps au lecteur un panorama de la vie culturelle et politique de cette époque de l’après-guerre à 1990 en passant par les bouleversements causés par l’installation du CEP. Réaliser ce travail sur ces deux personnages fut aussi une façon, pour Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN de rendre hommage à la tradition et à la culture polynésiennes auxquelles il a consacré toute sa vie. On peut espérer que paraisse aussi, un jour, une biographie de Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN, auteur aux talents multiples.
