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Les technologies de l’information et de la communication sont devenues les doctrines dominantes du savoir contemporain, fondées sur le langage de la publicité, nouvelle idéologie planétaire du non-sens qui légitime le relativisme absolu : « il n’y a pas de vérité, rien que des opinions », « il n’y a pas de musique, que des musiques ».

Accompagnés de la sacralisation des valeurs marchandes, nous sommes entrés, depuis quelques siècles, dans l’époque du dérèglement du sens que Vico, l’une des figures majeures de la pensée des Modernes, appelle « la barbarie de la réflexion ». La raison devient « barbare » quand elle exalte sa puissance, quand elle prend la place de Dieu, rejetant le sens commun et l’humanitas qui en découle. Il s’ensuit l’époque d’une nature sauvage et cruelle au moment même où l’on prétend la dominer, et l’instauration d’une tyrannie de type nouveau, fondée sur le consentement général.

L’œuvre de Giambattista Vico (1668-1744) naît en opposition au primat que Descartes attribuait aux sciences mathématiques et physiques. Pour Vico, les Lettres et l’Histoire sont les disciplines qui permettent à l’Homme de comprendre sa véritable nature et celle de la réalité, tandis que les mathématiques de par leur caractère conventionnel et arbitraire ne peuvent pas revendiquer la connaissance de la réalité extérieure. Pour comprendre le monde des hommes, il faut une « science nouvelle », titre de l’œuvre majeure de Vico publiée en 1744. L’inspiration centrale de la « Scienza nuova » est qu’une science de l’histoire est possible puisque le monde de l’histoire est fait par les hommes, dont on peut retrouver les principes et les lois « dans les modifications de notre esprit humain », contrairement à la nature faite par Dieu. Le monde des nations, le monde civil, œuvre des conflits et des passions humaines, devient l’objet essentiel de la « science nouvelle ».

L’histoire se déroule pour Vico par des moments qui reproduisent les étapes du développement de l’homme, caractérisées par la succession du sens, de l’imagination et de la raison, homologue à la succession de l’âge des Dieux, des Héros et des Hommes. De premiers liens sociaux créés par l’homme primitif, jusqu’à celle que Vico appelle la « raison déployée », naît la pluralité des cultures, mais malgré ces diversités, il existe de modalités communes de penser et d’agir que le philosophe napolitain identifie dans trois coutumes fondamentales propres à l’humanité en son entier :  la religion, principe présent dans toutes les cultures, les mariages solennels qui mettent un terme à « l’errance sexuelle animale » et les enterrements qui donnent aux peuples le sens de la mémoire et l’attention à la mortalité.

Toutefois l’histoire humaine ne se réalise pas selon un processus linéaire et progressif, mais depuis la « raison déployée » les hommes tombent dans la « barbarie de la réflexion » et dans la négation de Dieu. Une nouvelle barbarie se fait jour qui marque un nouveau « cours » de l’histoire.  La raison devient barbare lorsqu’elle se complaît dans sa puissance, lorsqu’elle prend ses distances de l’expérience humaine préscientifique du « sens commun » qui est à son origine. La raison herméneutique, que Vico oppose à la lignée cartésienne des Modernes, ne se construit pas sur les analyses, les procédures techniques et l’algorithme du savoir, mais elle repose sur les significations et les représentations qui concernent la totalité de l’existence humaine. Elle se fonde sur des valeurs qui appartiennent aux mythes, à l’art, au sens du divin. La logique de l’interprétation est indissociable de la production d’œuvre, de la « formativité » comme la définit Luigi Pareyson, faculté active d’intervenir dans le processus de création de soi-même et du monde dans lequel l’Homme vit en dépassant les acquisitions et les héritages antérieurs. L’activité artistique est le modèle essentiel pour comprendre l’élaboration du sens, depuis les formes les plus élémentaires jusqu’aux manifestations les plus complexes de la culture.

La raison redevient barbare lorsqu’elle se détache du fond charnel de l’humanité, de l’enjeu formel de la réalité et du fond complexe de relation entre le Bien et le Mal, prétendant devenir la source et le but uniques du savoir, se transformant ainsi en recul de la civilisation.

Parmi les innombrables disciplines du nouveau savoir, le Collège d’études mondiales de Paris de la Maison des sciences de l’Homme est un des lieux fondamentaux où se construisent les nouvelles interrogations sur la raison pratique du Web à l’époque de la post-vérité, le projet d’inventer un Internet « humain » (sic). Maurizio Ferraris, remarquable philosophe empiriocriticiste, est le responsable du groupe de recherche Documédialité qui porte toute son attention sur la question de la trace, du document, de l’archivistique à l’heure du Web, affirmant justement que la production de marchandises de l’époque du capitalisme industriel a été relayée par le pouvoir du document, de l’information. Ferraris est le chantre théorique de la culture « Silicon Valley » de Apple à Google, de Airbnb à Facebook, ayant pris toutes ses distances de la question « formative » de l’esprit.

 Un double versant, technique et sociétal, caractérise les études universitaires devenues planétaires, dans le même processus de rejet de la réalité, d’un côté la « documédialité » pour employer le néologisme orphelin du sens des « études mondiales » et d’autre part les « Études postcoloniales et de genre », mélange accablant de poncifs des anciennes disciplines humanistes sous le signe des identités culturelles, de féminisme agressif et de l’homophilie exponentielle.

La richesse épistémologique du « vraisemblable »

L’œuvre de Vico est essentielle pour comprendre la sauvagerie de la modernité, surtout grâce au discours de 1709 que Vico prononça lors de l’inauguration de l’année académique de l’Université de Naples en 1709 « Sur méthode des études de notre temps », où il dénonce la notion de vérité privée de toute image sensible, propre de la philosophie cartésienne et revendique la richesse épistémologique du « vraisemblable », fondement des Arts et des Lettres et la centralité de l’éloquence. Par rapport à la dissolution du savoir en une pluralité infinie de pratiques techniques de notre réalité contemporaine, Vico insiste sur la formation intégrale de l’étudiant grâce à la « culture générale » et à sa valeur libératrice, héritage de l’Humanisme des siècles passés, et conquête d’un savoir harmonieux de toutes les disciplines universitaires.

Dans un entretien récent avec les médias, Ferraris affirme que le clochard, le SDF, n’est plus complètement seul, tout à fait malheureux, puisqu’il a avec lui le téléphone portable. Le smartphone est au centre de la mutation d’époque, de l’oubli du visage au profit du salut par le Web, d’où l’image du nouveau touriste de la réalité parallèle avec le déclenchement perpétuel du l’autophoto, du selfie névrotique comme si l’on pouvait saisir enfin l’image de soi comme l’image de l’autre et attester enfin de leur présence au monde. Plus qu’une question technique, le Web est une réalité théologique. Le nouveau savoir empêche la naissance de la pietas, de la faculté d’identification avec autrui, même le plus différent de nous. Pour Vico, la pietas est le fondement des nations, à travers la crainte d’une puissance supérieure qui met à la raison la démesure du moi, de l’identité ethnique fondée sur la religion du même, et l’oubli de la tâche formative au profit du dévisagement de l’autre.

 Le retour à la raison herméneutique prônée par Vico peut prendre le contre-pied ponctuel, mais nécessaire des études numériques et de l’équation du savoir-pouvoir de nos contemporains, de l’« Homo numericus » qui transforme sans cesse la réalité sous le signe de la marchandise, oublieux du « bon sens » qui fonde la relation de l’humanité de l’Homme.

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