Tout a bien mal commencé. Je me suis fait rabrouer par la caissière de la salle de cinéma parisienne parce que j’ai demandé si le mot de « spectateurices » affiché au mur était une blague. Elle m’a traité d’ignorant qui ne comprenait pas la belle expression d’écriture inclusive pour les lieux d’aisance. Je me trouvais dans…

Le thème principal est celui d’un haut-commissaire de la République qui enquête sur une rumeur inquiétante de reprise des essais nucléaires en Polynésie. Le fonctionnaire (interprété par Benoît Magimel), habillé en permanence d’un costume blanc en lin qu’il utilise même sur un jet-ski dans les vagues spectaculaires de Teahupoo, a transféré son bureau dans une boîte de nuit de l’île, où il croise des figures étranges, un espion américain, un faux-touriste portugais, des danseurs locaux en culotte et surtout un amiral en uniforme, porté sur l’alcool et discrètement sur les jeunes marins et qui s’agite sur la piste de danse aidé par l’alcool. Les deux représentants de l’État incarnent des sentiments opposés : le haut-commissaire à la poitrine tatouée de son nom se veut proche de la population tahitienne, défenseur de la construction d’une salle de jeux « pour amuser les habitants » et opposé à toute religion. Il connaît mieux que les Tahitiens eux-mêmes le ‘ori tahiti, la danse tahitienne, qu’il compare à un combat de coqs et traite son président et son ministre de tutelle de « cons ». Il fait les éloges, toujours dans la boîte de nuit, de Romane une écrivaine de passage, une Annie Ernaux tropicalisée que nous retrouverons un peu plus tard devant une console comme DJ de musique électronique les seins nus pour nous rappeler de très loin une sexualité éteinte qui caractérise tous les personnages du film, y compris les Tahitiens. L’amiral porte en permanence son uniforme blanc, comme le haut-commissaire qui tout de suite s’oppose par rapport au risque de répétition du danger nucléaire.

Pacifiction – Tourment sur les îles, du metteur en scène catalan Albert Serra, a été présenté au Festival de Cannes en 2022.
Le film est à l’enseigne de la culture inclusive : les dialogues sont d’une totale platitude, comme la pauvreté du sujet, de la dramaturgie, du récit et de la mise en scène. La jeune propriétaire transgenre de la boîte de nuit est jouée par Pahoa Mahagafanau, seul personnage à incarner un semblant d’humanité. Le metteur en scène ne connaît strictement rien à Tahiti, mais il prend la Polynésie comme image du danger atomique qui peut encore se reproduire, à cause de la politique de puissance de la France. Le conflit du bien et du mal entre le haut-commissaire au style baba cool et l’amiral spécimen du militaire honni est le seul thème qui se dégage du film.
Cinéma de la mort du cinéma
L’indécision « inclusive » concerne tous les aspects du film, depuis les êtres aux paysages indécis entre l’aube et la rougeur du couchant, entre le matin et le soir, depuis les premiers plans très longs des containers sur le port de Motu Uta et les montagnes crépusculaires de Moorea sur le fond. La Polynésie de Pacification inaugure sa saison d’hypo-réalisme, de sous-réel.

Tahiti a été l’un de ces « hauts lieux » de l’art, raconté, peint, filmé, de Gauguin à Murnau, habité par des personnages qui montrent que quelque chose d’irremplaçable s’est manifesté ici. Il devient avec Pacification l’affirmation, partagée par de nombreux autres films, de la fin du cinéma, la certitude postmoderne qu’il n’y a plus de récit, plus de personnages en quête de leur destin qui caractérisait les films « art et essai » d’antan, comme La maman et la putain de Jean Eustache, Au bout de souffle de Jean-Luc Godard, film emblématique de la Nouvelle Vague, formateur de la génération de jeunes étudiants des années 1960. Les salles « art et essai » ne vivent aujourd’hui que du crépuscule des lieux, abandonnés aux images télévisuelles et vides du spot de Teahupoo, vague immense, illustration dans le film de la « cancel culture » contemporaine, partisane des causes humanitaires indiscutables (la paix et le salut de la planète, la lutte contre le racisme et l’homophobie, etc.), cinéma de la mort du cinéma.
Le film se termine sur le départ de l’amiral et des jeunes marins sur le grand canot pneumatique qui retrouvent leur sous-marin chargé d’une ogive nucléaire, prête selon l’amiral à déclencher le feu nucléaire.
