Publié par les éditions ‘Api Tahiti, le troisième ouvrage de Michèle LEWON BAECHTEL, comme les deux précédents : « L’ENVOL » (éditions Elzévir, 2008) et « LE DIABLE S’EST INVITÉ À BORD » (édition L’Harmattan 2019), est un roman biographique. Tous les événements factuels sont absolument exacts mais la romancière laisse parler son imagination et sa sensibilité pour exprimer des ressentis de ses personnages bien qu’elle s’inspire très fortement, pour ce roman-là, de ses nombreux échanges avec son héroïne : Marimari KELLUM-OTTINO (1939-2019) chez qui elle séjournait très souvent car elles étaient liées par une très grande amitié.
Ce livre de 145 pages est un hymne à l’amitié et un hommage rendu à la grande archéologue polynésienne de Moorea que fut Marimari et à la persévérance dont elle dut faire preuve en tant que femme à l’époque de sa jeunesse à cause des préjugés sexistes de son époque.

Michèle Lewon Baechtel s’est comme « incorporé » ses connaissances sur son amie et le texte sonne si vrai qu’on pourrait croire à une autobiographie d’autant plus que le roman est rédigé à la première personne. Parfois quelques paroles de l’héroïne ou de ses interlocuteurs sont rappelées mais on entend aussi la voix de l’auteure que ce soit pour décrire les ressentis de Marimari ou pour évoquer, de façon souvent poétique, des lieux, des coutumes polynésiennes ou des sentiments. Le livre est illustré de photos fournies par Hiria KELLUM-OTTINO, le fils unique de Marimari et de Paul OTTINO. Il nous livre en fin de texte quelques points historiques, une explication sur ce que représente le ‘ōrero en Polynésie, une évocation de ce que fut l’expédition Kaimiloa et enfin un ‘ōrero écrit pour Marimari par Gaby Teti’arahi.
Les ressentis, les passions de la femme discrète que fut Marimari sont exprimés avec une grande finesse et une empathie telle qu’on pourrait penser que les deux femmes avaient un peu échangé leur âme.

Mais le titre Là où s’arrêtent les ombres ne se comprend que lorsque l’on constate que le roman ne raconte pas toute la vie professionnelle de Marimari mais se focalise beaucoup sur ses recherches à Rurutu (Îles australes) en compagnie de l’anthropologue, archéologue et linguiste Pierre Vérin et sur ce qui s’en suivit. Michèle Lewon Baechtel nous le fait découvrir dans la suite du roman.
I) FAIRE REVIVRE UNE FEMME À LA SENSIBILITÉ TRÈS VIVE, AMOUREUSE DE SON ÎLE ET DE SA CULTURE
Très vite il est question de l’enfance de Marimari, du moment « charnière » où, alors qu’elle avait onze ans, son père décida de lui faire quitter son île bien aimée, sa vie assez solitaire mais en lien très fort avec la nature, sa famille et sa nourrice, pour la faire se confronter en France au monde de la culture européenne puis étudier à New-York et à Hawaii pour parfaire sa formation et faire des études d’archéologie avant que le professeur Kenneth Emory du Bishop Museum ne lui propose de l’emmener avec d’autres chercheurs pour une mission en Polynésie.
C’est très rapidement qu’est évoquée sa vie d’enfant dans son domaine où elle n’avait pour amis qu’une jeune Polynésienne, Turia et son banian (arbre sacré dans la tradition) dans lequel elle avait construit une petite cabane invisible de l’extérieur où elle se réfugiait pour rêver, se mettre en contact avec l’invisible, le sacré (le banian est près d’un marae) : « […] mon âme vibre à l’unisson à l’unisson des âmes qui s’y cachent. » (Page 9)
Elle ne fréquentait pas l’école (sa mère lui donnait des cours) et vivait en harmonie avec ses parents (un couple très uni), sa nourrice Vahine, Turia et la nature. L’auteure nous livre donc l’image d’une enfant assez solitaire mais très nourrie affectivement et culturellement, à l’imagination très vive et passionnée par le passé, la spiritualité et les mystères du monde (entre autres les ovnis), capable d’une amitié très forte et très respectueuse de ses parents.
Marimari eut une réaction très vive lorsque ses parents lui annoncèrent leur décision de « l’exiler » en France pour qu’elle y reçoive une formation d’excellence et découvre une autre réalité, l’arrachant ainsi à son petit monde enchanteur mais limité.
Le premier sentiment de Marimari, quand elle comprit que son père ne reviendrait pas sur sa décision, fut « un immense désespoir » (page 14) même si elle ne songea pas à « se rebeller ». (Page 14). Mais son père lui ouvrit des perspectives nouvelles, il évoqua le professeur Kenneth Emory, grand archéologue, qui avait séjourné chez eux et lui expliqua qu’il avait décelé en elle sa passion pour l’archéologie. Il lui délivra un message que l’auteure reproduit dans le roman : « […] Donner un sens à ta vie c’est vivre en harmonie avec toi-même, tu approcheras cette harmonie à travers ton travail, celui qui te fera vibrer, qui nourrira ton corps et ton esprit, qui te permettra de t’épanouir et de te transcender. » (Page 15)
Les sentiments de Marimari restèrent cependant négatifs : pour elle partir était une « trahison », elle repensait aux parties de pêche avec son père. Et le lendemain elle se livra avec Turia à leur jeu favori : regarder les nuages et y voir mille choses y compris la présence d’extra-terrestres, sujet qui passionna Marimari toute sa vie.
Mais le départ pour la France eut lieu et l’auteure fait exprimer à Marimari un certain désarroi : trop de bruit, trop de monde, Tuira lui manquait, son banian lui manquait. Après diverses visites en France, la jeune adolescente rejoignit enfin son pensionnat à Cannes : le cours Maintenon où elle suivit une scolarité en partie en anglais qui était reconnue par les USA. Elle n’était plus Marimari « reflet de la pleine lune sur l’océan calme », mais Joyce, le nom inscrit sur son passeport. Elle partageait sa chambre confortable avec une jeune Américaine avec qui elle se lia d’amitié. La présence de la mer la réconfortait un peu. Elle décida de vivre le moment présent malgré sa nostalgie. Elle préparait son avenir. Elle était soutenue par sa passion pour l’archéologie qu’elle avait découverte en accompagnant son père dans des fouilles. Est mentionnée (page 26) la façon dont elle était perçue par les autres : « réservée, sage, modeste », qualités en relation avec son prénom tahitien mais bien d’autres traits de caractère comme le courage et une extraordinaire ténacité ne furent découverts que par ceux qui la connurent bien.
Après son séjour à Cannes puis aux USA, elle songea à rentrer chez elle mais elle intériorisa les paroles de son père : « Le Bishop Museum à Hawaii est une occasion unique ! Cela pourrait être un tremplin pour ta carrière d’archéologue, et cela te donnerait la chance d’étudier des sites que peu de gens ont la chance de voir de près. ». (Page 29)
Une fois de plus, malgré son envie de retrouver les siens et son pays, elle suivit l’avis de son père. Sa passion pour l’archéologie l’emporta sur tout !
À Hawaii, comme son père le lui avait prédit, elle s’ouvrit à d’autres cultures, surtout par l’intermédiaire d’une jeune étudiante Sakura. Il est question de leur amitié.
Elle devait se rendre chez le professeur Kenneth Emory. Marimari l’avait connu dès son enfance, avant son départ et elle écoutait ses récits avec passion dans son enfance. La nouvelle que lui annonça le professeur la combla de joie. Il voulait mettre en place une mission archéologique et souhaitait l’emmener avec Yosihito Sinoto et Pierrre Vérin car il avait pris conscience de sa valeur en la voyant travailler sur des sites. L’auteure prête au professeur ces mots : « Ton ardeur et ta rigueur dans les tâches que l’on te demande d’accomplir, ta détermination et ta curiosité ont été déterminants dans le choix de ta personne. » (Page 36)
Marimari était heureuse mais sa joie était tempérée par sa tristesse de quitter Sakura.
Le retour à Moorea fut l’occasion pour Marimari de repenser à son amie Turia et d’évoquer aussi le souvenir de Sakura. Les fouilles se poursuivirent à Tahiti et Moorea. Pierre Vérin exprima une certaine déception en ce qui concernait leurs découvertes. Il souhaitait réaliser ses propres trouvailles et ne pas se contenter d’accompagner le professeur Kenneth Emory qui publierait sur son nom et fit allusion à un projet. Marimari, elle, était heureuse de toute découverte. Elle entendit les trois hommes échanger et se demanda quel sort allait être le sien dans ce monde d’hommes. Finalement ils l’emmenèrent avec eux Il était question d’explorer des grottes à la presqu’île de Tahiti et Marimari démontra son endurance et son courage en ouvrant la marche sur un terrain très difficile et escarpé. Elle impressionna tout le monde.
Au retour à la maison, Kellum elle fit plus ample connaissance avec Pierre qui lui proposa de l’accompagner dans une expédition qu’il souhaitait faire à Rurutu. Il fallait obtenir l’accord de son père, qui lui fit confiance et elle partit avec Pierre et sa nourrice Vahine. Une fois de plus elle constata que son sort dépendait de la place que les hommes voulaient bien lui laisser.
À Rurutu, elle allait vivre une expérience professionnelle passionnante, mais aussi nouer des relations humaines très fortes dont une grande amitié avec un jeune garçon, Temata, fils d’une amie de sa nourrice qui les hébergeait, avec qui elle partageait l’amour des chevaux : c’était une très bonne cavalière.
Les découvertes que Pierre et elle avaient faites se révélèrent importantes et Marimari aurait voulu explorer les tombes des rois sur le marae Tararoa mais elle se heurta au refus du chef du village Toromona et de son ‘ōrero Nauma. Elle tissa néanmoins un lien avec Nauma. Leurs échanges furent passionnants. Grâce à ce dernier elle comprit qu’elle pouvait interpréter ses découvertes et transmettre aux autres son interprétation.
Le séjour se termina mais Marimari se promit de revenir et quitta avec émotion son ami Temata et les autres. L’auteur lui fait dire : « L’amitié est un trésor qui mérite d’être magnifié que ce soit par des gestes simples ou des événements marquants. L’amitié se vit, s’enrichit, puise dans notre vie et dans celle de ceux qui nous entourent. L’amitié rend nos moments précieux et transforme nos souvenirs en des liens invisibles qui nous unissent […] (Page 130)
À son retour Marimari, qui avait terminé sa maîtrise ne pensait qu’à retourner à Rurutu pour continuer les fouilles dans l’ancien village de Vitaria et retrouver ses amis. Mais Pierre lui apprit qu’il allait publier les résultats à son seul nom.
Et le professeur Sinoto la convoqua dans son bureau. Elle s’imagina qu’elle allait pouvoir retourner à Rurutu mais le professeur ne céda pas aux demandes de Mari de retourner à Rurutu.
La suite de sa carrière est exposée dans le livre.
Par la suite, l’auteure nous offre un dernier chapitre, qui, en quatre pages, clôt le récit de l’héroïne.
Accueillie chez elle avec enthousiasme lors d’une fête fut organisée en son honneur, elle retrouva Pierre, à qui elle en voulait malgré tout, d’avoir publié sans elle, mais la vie lui réservait une bien belle surprise. Pierre était accompagné d’un jeune anthropologue, Paul Ottino.
Quelques lignes après est évoqué par l’auteure, avec l’habituelle discrétion de l’héroïne, son mariage :
« J’ai quitté mon île pour découvrir d’autres horizons. À Madagascar j’ai retrouvé Pierre. Il était marié. Je l’ai tout de suite aimée, cette jeune femme sensible qui me ressemblait. Moi aussi j’étais mariée. J’ai suivi Paul sur les chemins de sa vie. » (Page 143)
L’auteure, fait parler Marimari de son fils avec la même pudeur : « J’ai mis au monde mon fils et planté l’enveloppe qui l’a protégé au pied de mon arbre. Je lui ai appris à aimer son île, et notre petite maison. Je lui ai donné le goût de l’aventure. Je l’ai guidé sur les chemins de nos ancêtres. » (Page 143)
Lorsqu’on connaît l’érudition, le goût du voyage et l’amour de l’aventure de Hiria Ottino, on voit à quel point ce texte est minimaliste. C’est lui qui a organisé la fabuleuse aventure du navire ‘O Tahiti Nui Freedom que raconte sous forme romancée Michèle Lewon Baechteldans Le Diable s’est invité à bord. Le bateau a relié, avec les techniques de navigation traditionnelles, la Polynésie à Shangaï, refaisant en sens inverse le voyage des tupuna. Un exploit, en plus en période cyclonique !
Enfin, d’autres passages du livre permettent de mieux comprendre le côté « mystique » du caractère de Marimari. Elle évoque souvent sa passion pour la nature avec laquelle elle fusionne et le fait que l’archéologie est aussi pour elle un voyage dans le temps grâce auquel elle peut entrer en contact (comme dans son banian) avec les âmes du passé et faire revivre des civilisations disparues. Elle s’interroge également dans certains passages sur le sens de l’univers, l’au-delà de ce qui est visible, sur le pourquoi de notre existence.
Les dernières pages du livre semblent évoquer les dernières années de la vie de Marimari. L’auteure la présente dans sa maison tant aimée : « Marimari ne possède pas sa maison, c’est sa maison qui la possède » disait son mari Paul. (Paroles rapportées page 144)
« […] à l’écoute des âmes qui vibrent autour de moi. »
La femme était restée, comme la petite fille du début du livre, une grande spirituelle. Elle vivait l’instant présent et les derniers mots du roman avant un court poème sont : « Vivre dans sa pensée, et ne penser qu’à ce moment unique, se sentir seule, et savoir que l’on fait partie du passé, du présent et du futur de l’humanité. »
Le portait magistral de cette personne complexe, habitée par sa passion pour l’archéologie et sa culture et dotée d’une grande spiritualité se termine sur cette pensée que lui prête l’auteure qui dépeint bien la grande force qui se cachait sous sa discrétion.
Mais on peut de demander pourquoi ce roman passe si rapidement sur la plus grande partie de la vie et de la carrière de son héroïne et s’attarde sur les fouilles à Rurutu.
II) LES FOUILLES À RURUTU
A) Le rôle prédominant de Marimari dans les fouilles de Rurutu
Des pages 61 à 136, il est question de la mission de Marimari à Rurutu au côté de Pierre Vérin, jeune anthropologue plein d’ambition, qui, désireux de mener ses propres recherches, obtint du professeur Kenneth Emory la permission d’emmener avec lui Marimari dont il a vu à l’œuvre la compétence et le courage lors des fouilles à Tahiti.

L’auteure se fait un plaisir de montrer, dans le récit prêté à Marimari, à quel point son rôle fut important, voire prépondérant. En fait, sans elle, la découverte du village de Vitaria n’aurait peut-être pas eu lieu car elle savait composer avec les habitants de l’île, être à l’écoute. Elle parlait couramment le tahitien qui était une de ses langues maternelles (par le biais de sa nourrice Vahine probablement). Pierre Vérin, lui, avait étudié le reo mā’ohi à « l’école coloniale » mais n’avait pas la même maîtrise.
Lorsqu’ils rencontrèrent le vieil archéologue américain Martin Brunor, c’est Marimari qui insista pour qu’ils suivent ses conseils, ce qui leur permit de faire des trouvailles essentielles sur le site de l’ancien village de Vitaria.
Elle réussit à gagner l’estime du ‘ōrero Nauma qui ne lui donna pas la permission d’explorer les tombes des rois sur le marae mais lui révéla comment, inspiré par les tupuna,il avait réussi à transmettre l’histoire de son île en tant que ‘ōrero et lui indiqua ainsi comment elle pouvait non seulement découvrir les objets mais interpréter pour les autres ses découvertes en tant que femme archéologue.
Avant leur départ elle sut trouver les mots pour rassurer le chef Toromona et Nauma sur le destin des objets trouvés, qui, après les découvertes et leur examen respectueux peuvent être exposés au musée ou être restitués
En ce qui concerne la résistance et l’adaptation à la vie parfois rude sur l’île elle dominait totalement. De même qu’à Tahiti elle pouvait dormir lors d’un bivouac, environnée de moustiques, elle parcourait l’île à cheval, montant à cru avec aisance alors que Pierre était épuisé par la moindre chevauchée.
Le rapport à l’archéologie des deux protagonistes était très différent : Marimari se réjouissait de toute trouvaille, même minime alors que Pierre, tout en étant passionné, cherchait avant tout des trouvailles qui pouvait le mettre en valeur, faire de lui un archéologue reconnu.
À Rurutu Pierre manifesta sa mauvaise humeur à cause du peu qu’il avait trouvé quand Marimari lui demanda ce qu’il espérait trouver à Avera : « Ce que nous avons cherché ici et que nous n’avons pas trouvé […] pas même un hameçon qui nous permettrait de reconstituer l’histoire de la vie sur cette terre. »
Et l’auteure fait dire en réponse à Marimari : « Cela ne me dérange pas le moins du monde, j’ai mis mes pas dans les pas des vivants et dans les pas des morts, j’irai explorer les grottes d’Aniva, refuges et espaces funéraires, pour y débusquer ses esprits rôdeurs. » (Page 71)
En fait, on découvre avec l’auteure que Marimari fut l’âme de ces recherches à Rurutu.
B) La prise de conscience de Marimari de la difficulté à s’imposer dans un monde dominé par les hommes
Dès ses onze ans, elle vit son destin décidé par son père (ce qui, surtout à l‘époque aurait pu être le cas pour un garçon et son père avait confiance en elle et voulait la pousser à la réussite). Mais l’on constate que sa mère n’avait pas son mot à dire dans cette prise de décision.

Et l’auteure prête à Marimari le commentaire suivant concernant son père : « Je sais que c’est lui qui en a décidé ainsi et ma mère n’a pas eu le choix. Il est l’homme de la maison et tout le monde se soumet. » (Page 14).
Quand son père, l’enjoignit de rejoindre le Bishop Museum d’Hawaii à la fin de ses études aux USA au lieu de rentrer chez elle, Marimari ne se soumit pas, elle comprit la justesse des arguments de son père qui d’ailleurs s’avérèrent fondés puisque le Professeur Kenneth Emory la choisit pour son expédition à Tahiti et Moorea avec le professeur Sinoto et Pierre Vérin. Mais Marimari savait à quel point son avenir dépendait des décisions des hommes.
Dans l’avion, en route pour Tahiti elle réfléchit et l’auteure lui fait dire : « Mais je sais bien que dans ce monde d’hommes, les relations au travail sont généralement marquées par des stéréotypes de genre. M’affirmer, démonter les préjugés d’incapacité physique voire de naïveté intellectuelle que l’on accorde généralement à mon sexe, suis-je vraiment prête pour cela ? Mon regard accroche la pointe du mont Tohi’ea qui projette son ombre dans ma vallée. Son nom signifie tracer son chemin, tout un symbole. » (Page 46).
Après les recherches faites à Tahiti et Moorea quand Pierre, chez elle à Moorea, lui demanda de partir avec lui à Rurutu pour des fouilles, elle l’écouta avec attention raconter sa vie puis se fit cette réflexion : « Si seulement j’étais un homme, me dis-je comme tout serait facile.
Et c’est à l’occasion de sa mission à Rurutu qu’elle s’aperçut des difficultés pour une jeune femme archéologue de s’imposer dans un monde d’hommes ;
Bien évidemment pour partir à Rurutu,il lui fallait l’accord de son père : « Ah ! si j’étais un homme la question ne se poserait même pas. » fait dire l’auteure à Marimari.
Son père accepta mais à condition que Vahine l’accompagne.
C) Des préjugés auxquels Marimari se heurte
Le sentiment de Marimari que son appartenance au sexe féminin lui poserait problème se vérifia dans son parcours de jeunesse et l’auteure la fait parler de divers épisodes.
Déjà, avant Rurutu, quand Kenneth Emory, qui la connaissait, proposa qu’elle ouvre la marche lorsque l’équipe se rendit à la presqu’île de Tahiti pour découvrir des grottes ce qui les obligeait à passer par un chemin accidenté, Pierre Vérin protesta et l’auteure lui prête ces mots : « Pourquoi donc ? [… il y a des passages difficiles et ce n’est pas le rôle d’une femme. » (Page 49).
Lorsque Pierre et Marimari obtinrent du chef Toromona le droit de fouiller l’ancienne ville de Vitaria, Marimari, seule avec l’équipe ce matin-là, Marimai annonça son intention de fouiller le marae Tararoa. Un des membres de l’équipe, Tairi demanda : « Pierre n’est pas là ? »
Et les autres renchérirent et affirmèrent que c’était un endroit sacré donc tapu (interdit). Elle travailla donc sur la maison des guerriers, à côté et leur dit qu’elle demanderait la permission au chef Toromona. L’incident paraissait clos. Mais en fin de journée quand l’équipe croisa Pierre et son équipe, Tairi et les autres se précipitèrent vers lui, lui firent part du problème en exprimant « le regret de son absence » (page 104) comme si Marimari n’avait pas été une interlocutrice valable. Donc Marimari en conclut qu’ils n’avaient pas confiance dans une femme : « Comment ai-je pu oublier un seul instant ma condition de femme ? Une fois de plus, me voilà humiliée. Mes yeux s’emplissent de larmes. » lui fait dire l’auteure.
Pierre la soutint devant l’équipe et confirma qu’ils iraient voir Toromona pour lui demander la permission ce qui s’imposait effectivement mais le mal était fait !
Un peu plus tard le vieil Américain, Martin Brunor, se moqua de Marimari et tint des propos misogynes lorsque celle-ci annonça qu’elle allait prendre une journée de repos. Selon lui les femmes sont « émotives », « irrationnelles », et n’ont pas la même résistance physique que les hommes. Et quand Pierre répondit qu’il ne lui avait pas demandé de défricher le terrain et mais de faire un travail de cartographie, le vieux bougon continua sa diatribe : « Ce n’est pas non plus le travail d’une femme. Il faut du sérieux et des compétences pour effectuer cette tâche. » (Page 115)
Marimari fut profondément blessée par ces propos mais Pierre la soutint de nouveau avec énergie
Le séjour se poursuivit sans accroc même si les deux archéologues n’eurent pas le droit de fouiller le marae.
Mais le pire restait à venir.
Alors que Marimari ne rêvait que de revenir à Rurutu avec Pierre, celui-ci lui annonça, un peu gêné tout de même, qu’il avait pris la décision de publier le résultat de leurs découvertes sous son seul nom. Marimari, bien sûr, s’insurgea : « C’est notre travail ! » (Page 132)
Pierre, qui ne nia pas du tout ses compétences, se réfugia derrière les préjugés de l’époque : « C’est juste… la réalité du milieu. […] les chances que tu sois lue sont minimes. Je pense que c’est mieux ainsi. »
Marimari fut très affectée par cette décision de son ami Pierre (poussé certainement aussi par sa soif d’être reconnu tout seul). Mais elle espérait encore pouvoir au moins terminer les fouilles à Rurutu avec lui et y retrouver ses amis.
Elle se rendit donc à la convocation du professeur Sinoto, pleine d’espoir, mais ce fut une nouvelle douche froide. Le professeur Sinoto lui annonça que Pierre devait partir dès le lendemain seul à Rurutu et, malgré la plaidoirie de Marimari, il resta inflexible.
Marimari fut donc dans l’obligation d’abandonner ce qui lui tenait à cœur. Elle ne regrettait pas vraiment de ne pas être publiée avec Pierre : « Je ne lui en veux pas. Je n’aime pas les honneurs. Je préfère une vie discrète, faite d’ombre et de lumière, à l’écoute du vent de l’aventure, à l’écoute des âmes de ceux que j’aime. » (Page 136)
Mais elle regrettait d’avoir été privée de son projet de retourner à Rurutu. Cependant elle conclut cet épisode par ces fortes paroles : « Mais je suis avant tout Mari. » (Cette formule a été probablement directement rapportée par Marimari elle-même. (Page 136)
La suite de sa vie professionnelle est exposée dans le roman.

Michèle Lewon Baechtel rend presque « palpable » le rôle que joua Marimari Kellum dans le succès des fouilles de Rurutu et démontre ainsi, dans divers épisodes, que, seuls le paternalisme de l’époque mais aussi l’ambition du jeune Pierre Vérin avaient empêché qu’il soit pleinement reconnu à l’époque.
Michèle Lewon Baechtel, avec ses connaissances, mais aussi son imaginaire et sa sensibilité, fait « revivre » Marimari Kellum, et donne envie aux lecteurs de découvrir cette personne complexe, passionnante et si discrète et de comprendre le sens de son engagement et de son combat pour sa passion.
Il convient aussi de saluer, comme de nombreuses citations le prouvent, la qualité de son style, souvent très poétique, qui touche le lecteur, et lui permet de se représenter et ressentir la réalité que ce soit lorsqu’elle parle des ressentis de Marimari ou de ce qui l’entoure.
