Retour

Isidore HIRO, qui a choisi en 2022 comme nom d’auteur Isidore-Ariifaaìte HIRO-BRÉMOND, pour rendre hommage à son ancêtre Ariifaaìte (époux de Pomare IV) et à sa famille maternelle qui a des origines françaises (sa maman était une BRÉMOND), a rompu temporairement avec ses habitudes d’écrire de la poésie et des légendes (les poèmes ne sont pas tous édités et les légendes sont en cours de traduction avant édition). Il a rédigé en tahitien ce court roman (éditions ‘Api Tahiti, 2022), apparenté un peu à un conte bien qu’il n’y ait aucune intervention du merveilleux.

Ce texte ne ressemble guère à un roman habituel, calqué sur le schéma des romans français : de par sa longueur : il est court (74 pages), mais ce n’est pas une nouvelle, et de par son contenu : il respecte plutôt le mode d’expression du reo mā’ohi. Durant leurs échanges en public, Ùupa et Hotu (les deux héros) développent longuement leurs arguments comme c’est de coutume dans les discours en Polynésie. 

Toute l’histoire se passe à Moorea en des temps très anciens et toutes les coutumes sont évoquées avec exactitude, mais pourtant le roi1 (Ar’ii Nui) n’hésite pas à abroger une des lois les plus inflexibles de l’ancienne Polynésie : il permet le mariage de sa fille unique et future Ari’i Nui avec un homme qui n’est pas de sang royal (bien sûr, ce n’est pas sans raison !).

C’est donc une histoire écrite en tahitien par un Polynésien qui évoque la réalité ancestrale polynésienne mais la rédige au XXIe siècle en incluant, pour les besoins du déroulé de son histoire, une entorse à une des coutumes ancestrales.

Il s’agit d’un roman d’amour qui a des allures de conte, puisque la princesse va épouser un homme valeureux, beau et « chevaleresque » mais qui n’est qu’un simple éleveur et agriculteur. Son charme réside dans un élément que nous ne révèlerons pas dans l’article, laissant au lecteur la surprise de le découvrir.

Nous allons examiner ce qui fait l’originalité de ce texte, son caractère ancré dans la culture polynésienne.

LES LIEUX

Ils sont évoqués avec une grande précision. Tout se passe à Àimeho aux huit radiations (ancien nom de Moorea, les sommets des huit montagnes qui captent le soleil levant sont désignés par le terme « les huit radiations »).

Sont cités la grande vallée d’Ôpūnohu, la petite vallée d’Âmehiti où habitent Hotu et sa famille, Teraìmaōe, le nom du petit vallon où vit le chef des brigands, le lieu précis Teāharoa à Tiàìa où se tient le palais du roi, etc. au point que l’auteur a joint un index des noms de lieu de Moorea dans les deux langues (page 165 en français).

LES MŒURS

– Il faut noter le respect et même la crainte que tous les habitants éprouvent par rapport au roi. Tous ont peur de lui avoir déplu même quand ils n’ont rien fait de mal. Son pouvoir est très important. Le fait que l’enfant aîné (ici une fille qui est enfant unique) soit, dès sa naissance, l’héritière du ari’i qui peut lui léguer son pouvoir dès qu’il ou elle est suffisamment mûr(e) pour l’exercer correspond à la coutume. En fait dès sa naissance l’enfant est « ari’i ».

La personne du roi et sa famille sont sacrées. Page 143, l’auteur cite les lois de Tetuna’e, le roi législateur. [..] Un ari’i est l’égal d’un dieu, c’est le rejeton des dieux… […] Et ceux qui ne respecteront pas cela seront condamnés à mort. »

– Est mentionné le fait que le sang royal doit rester pur, les ari’i étant des descendants des dieux. Le roi Ta’aroari’i abroge temporairement cette loi dans le roman, mais, en réalité, elle était d’une importance cruciale au point que si un ari’i épousait une femme qui n’était pas de sang royal, comme ce fut le cas du ari’i Marama de Moorea, tous les enfants qui naissaient de cette union étaient sacrifiés à la naissance avant leur premier cri. Dans le cas de Marama, seule sa fille, issue de sa première union avec une femme de sang royal, resta en vie. C’était le seul cas où l’infanticide existait officiellement dans l’ancienne Polynésie. L’auteur prend la liberté dans son récit de faire déroger le ari’i à cette loi par un décret royal, mais c’est de la fiction.

– On constate l’importance de la religion, des marae (temples en plein air), le rôle des grands-prêtres. Toute cérémonie est religieuse. Un nom de mariage est attribué au jeune couple par un conseil de famille et officialisé par le grand prêtre, ainsi que le nom du premier enfant qui naîtra de l’union.

– L’exil est une punition très grave quand la peine de mort n’est pas appliquée. Connaissant l’attachement des Polynésiens à leur terre, l’exil à Mehetia des trois bandits qui avaient attaqué la princesse Ùupa et ses suivantes, sauvées de la mort par Hotu, est un terrible châtiment.

– Les critères de beauté sont bien définis : une grande taille et un côté robuste pour les hommes, mais aussi pour les femmes (Ùupa est grande et robuste). Et pour les femmes, il faut remarquer l’importance de la chevelure. Pour Ùupa : « Une autre caractéristique de sa beauté était sa chevelure, longue et très noire, qui recouvrait son corps tout entier et tombait jusqu’à terre : ses cheveux arrivaient juste au-dessus de ses talons, de dos on ne voyait presque plus son corps. Ils étaient semblables aux rayons du dieu Râ qui recouvrent tout le corps de la terre pour la préserver des épisodes de pluie. Voilà quelle était la beauté de sa chevelure, brillante comme les vagues qui viennent se briser sur le récif, imprégnée par sa mère de monoì parfumé au tiare tahiti et au basilic sauvage venu des vallons. » (page 81).

– Ùupa est intelligente et ses parents l’écoutent. Cela rappelle les relations que Tetuna’e entretenait avec sa belle-fille Teura ite rai, aussi intelligente que belle qu’évoque la Reine Marau dans ses Mémoires (page 136) : « Appréciant son éducation supérieure, son intelligence et son tact, Tetunae lui avait donné une position prééminente sur le pays. Il l’avait nommée membre du conseil royal. Ses décisions l’emportaient toujours. »

– On remarque le fait que les armes portent un nom : la lance de Hotu s’appelle Rufautumu.

– Les maisons construites par Hotu à Âmehiti près de chez ses parents correspondent aux constructions traditionnelles avec plusieurs fare pour les différentes activités.

– La compassion, vertu polynésienne est bien présente : on loue la bonté de Ùupa, on voit à l’œuvre celle de la famille Teāroha qui recueille et soigne Ùupa lorsque Hotu la dépose évanouie devant leur porte après l’avoir sauvée (aroha signifie « amour », « compassion » mais aussi « salutation respectueuse » en tahitien). On apprend aussi que Hotu ressent de la compassion lorsqu’il dépose pour leur exil sur Mehetia les trois brigands qu’il a combattus pour sauver Ùupa alors qu’eux n’auraient pas hésité à le tuer s’ils l’avaient pu, et c’est lui qui a obtenu du ari’i que la peine de mort soit commuée en exil.

L’IMPORTANCE DE LA FAMILLE

Elle joue un rôle immense en Polynésie, particulièrement dans la société traditionnelle. Et il en est de même pour l’auteur (comme pour son frère Henri HIRO). L’amour des parents de Ùupa pour leur fille est immense et respectivement, et Hotu est également très attaché à ses parents et frères et sœurs qui l’accompagnent lorsqu’il est convoqué au palais royal et chez qui il se rendra si souvent avec son épouse Ùupa qu’ils ont construit un ensemble de maisons pour les abriter lors de leurs séjours.

L’auteur, quant à lui, a donné à ses personnages le nom des personnes de sa famille légèrement modifiés : au point qu’il y a un index pour identifier les personnages mais aussi pour indiquer de quelle personne de la famille de l’auteur ils tirent leurs prénoms, on y retrouve ses enfants, mais aussi ses petits-enfants, des neveux et nièces, etc. (pages 159 à 161 en français).

LE TEXTE EST AUSSI UNIVERSEL

Par ailleurs, il s’agit d’une histoire d’amour au sens universel de ce mot, d’un coup de foudre entre deux personnes qui n’auraient pas dû se rencontrer. Le héros, Hotu, est un archétype de héros : beau, valeureux, désintéressé, dévoué à son peuple et à sa femme. La princesse est aussi un personnage idéal, alliant, beauté, bonté et intelligence.

Le livre comporte pourtant un petit mystère : comment Ùupa parvient-elle à identifier Hotu qu’elle n’a pas vu quand il l’a sauvée étant évanouie et qui ne l’a pas vraiment vue car ses longs cheveux recouvraient son visage et qu’il était pressé de la déposer en sécurité, là où on pourrait la soigner ?

Vous le saurez en lisant le livre.

CONCLUSION

Un texte qui peut déconcerter parfois le lecteur par certains modes d’expression comme il est dit plus haut, mais qui nous plonge non seulement dans une histoire d’amour complexe mais dans l’univers polynésien d’autrefois et comme la plupart des contes connaît une fin heureuse. Le livre est en bilingue, la traduction faite avec l’auteur est la plus proche possible du texte original (pas d’adaptation). Un livre un peu surprenant, riche de références culturelles et parfois poétique.


Note :

 1 Le mot « ari’i » (grand chef) a été traduit par « roi » car cela permettait aussi de parler de « reine » et de « princesse » au lieu d’écrire épouse du ari’i, fille du ari’i. Mais il faut rappeler que le terme de roi a été introduit à l’époque de Pomare par imitation du titre « king » du roi d’Angleterre. En Polynésie, il y avait souvent plusieurs ari’i par île. Le titre de ari’i nui était réservé à un ari’i très puissant.

image_printImprimer/PDF

Laisser un commentaire

Partage