Aimeho Charousset, fervent défenseur de la culture mā’ohi, consacre cette légende aux taura : les animaux, esprits gardiens des lignées familiales selon la tradition polynésienne. L’ouvrage, paru aux Éditions Univers Polynésiens en 2008, a été conçu par Dominique Morvan et Patricia Campagno, avec des photographies de Cécile et Patrick Dancel.

L’assemblée des 3 peuples
Ce petit livre est formé du texte de la légende d’Aimeho Charousset (voir sa biographie ci-dessous), de très belles photos des « 3 peuples » (prises pour la plupart au motu Ahi de Moorea à l’époque où Teiki Pambrun y vivait) : animaux de la mer, du ciel et de la terre, qui alternent avec le texte ou sur lesquelles, comme pour la première de couverture, le texte est écrit. La graphie cursive, d’ailleurs dans les moments importants, est variée tant en ce qui concerne la forme des lettres, leur dimension que leur couleur. C’est un montage ravissant conçu par Dominique Morvan et Patricia Campagno. Le livre est court mais on peut passer du temps pour le contempler, revenir sur les images, admirer la graphie.
La légende
Aimeho Charousset, fervent défenseur de la culture mā’ohi, consacre cette légende aux taura : les animaux, esprits gardiens des lignées familiales selon la tradition, qui vont se réunir pour prendre une décision cruciale et « irréversible » : les trois peuples doivent-ils accepter de guider jusqu’à leurs îles le quatrième peuple : celui des hommes ?
En effet (préface de la première page de l’auteur) : « les prouesses maritimes de nos ancêtres ne doivent pas faire oublier la volonté farouche des taura, ou espritsgardiens qui les ont guidés vers toutes les îles du grand océan. » Ce sont donc ces taura, une partie d’entre eux qui sont représentés sur les photos
La légende est dédiée à des enfants (dernière page) dont les deux filles de Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun et Vaite Urari’i-Pambrun et à d’autres enfants de sa connaissance, « même à celui et celle qui sont encore bien au chaud dans le ventre de leurs mamans. »
Comme son ami Jean-Marc Tera’ituatini avec La Fondation du Marae, La légende du scolopendre et de la mer sacrée, l’auteur écrit une légende moderne même si elle ne fait pas allusion à des faits récents mais évoque une époque immémoriale, celle précédant le peuplement des îles polynésiennes.
Destinée aux enfants, comme Le Petit Prince, elle parle aussi aux adultes dans la mesure où elle illustre une vision très « écologique » du monde, l’époque où la nature était respectée par les espèces animales et pose aussi le problème du rôle du langage puisque les animaux ont leur langage qu’ils peuvent partager mais que ce sont les humains qui, seuls, connaissent leur nom de taura, lien entre les trois mondes et le quatrième : le leur.
La vision que les animaux ont des humains, « le quatrième peuple, le dernier né et le plus turbulent » n’est guère positive et correspond, hélas, à la réalité et la tortue exprime une crainte qui se réalisa en partie : « Si malgré ses guerres et ses maladies, l’homme se multipliait plus vite que nous, qu’allons-nous devenir si ce n’est disparaître ». Et le portrait de l’homme est peu flatteur dans la bouche des carangues : « Nos cousines qui frayent près des grandes terres sans limites nous ont dit que l’homme avait la dent aussi aiguë que celle du requin, mais le cœur aussi gros que celui de la chevrette. » Quant à la baleine, elle déclare lorsque la raie craint que les hommes n’apprennent leur langage : « Il se donne une telle importance que ses oreilles n’écoutent que sa propre voix. Il ignore nos paroles et nos chants que transporte le vent. » Ces portraits, poétiquement exprimés, de l’espèce humaine semblent, hélas, bien réalistes lorsque l’on voit les problèmes de notre planète et parlent aux enfants et aux adultes. Et, à la fin de la légende, les hommes apparaissent comme des traîtres car ils devaient considérer comme sacrées les espèces qui les avaient guidés jusqu’à la Polynésie : « Seule la tortue fut sacralisée, pendant une longue période. Le Polynésien, tel est son nom, oublia vite la baleine, le requin, l’espadon, la grande pieuvre, la frégate et toutes les autres créatures qui avaient guidé la proue de ses merveilleux esquifs. » Les hommes iront même jusqu’à chasser et tuer les animaux qu’ils auraient dû vénérer comme taura.
Enfin, le sacré importe plus que tout pour les 3 peuples : ce qui emporte leur adhésion, lorsque la baleine les rassure sur le fait que les humains n’apprendront pas leur langage est le fait qu’ils connaitront « NOTRE VRAI NOM ». On voit donc le caractère sacré de la parole dans la tradition et, à travers ces mots de l’auteur, un hommage est rendu aux taura et aussi aux animaux, capables de pureté dans leurs intentions.
Le style est très poétique et d’ailleurs la grande Assemblée se tient « près de l’îlot de la montagne bleue », lieu mystérieux et poétique, et le gecko voyage « collé au dos de la murène ».
Les derniers mots invitent le lecteur ou l’auditeur (car pour l’auteur sa légende doit être lue aux enfants) à une prise de conscience : quelques-uns s’en souviennent.
Il s’agit donc bien d’une légende poétique qui s’adresse à deux publics, les enfants, même très jeunes, qui seront bercés par l’histoire, le rythme lyrique des phrases et la beauté des périphrases et des métaphores puis regarderont les images, et les adultes, qui peuvent longuement contempler le texte et les magnifiques photos ainsi que la graphie et réfléchir…
Les photos
La plupart des photographies sont de Cécile et Patrick Dancel, mais trois d’entre elles sont de Dominique Morvan et une de Hinarai Rouleau. Les animaux sont représentés selon l’ordre de leur prise de parole.

La baleine, qui apparaît comme une sorte de « leader » du monde marin et jouit d’une grande autorité auprès des 3 peuples, est présente plusieurs fois, souvent partiellement, : par sa queue au début, puis de plus en plus nettement vers la fin du livre sans jamais apparaître totalement. La petite frégate, première interlocutrice de la baleine, qui est traversée par la même intuition qu’il faut faire une Assemblée, est vue de très haut dans une atmosphère encore sombre.
L’îlot et la montagne bleue, lieu mythique, n’apparaissent jamais, les photos alternent entre baleine, oiseaux, poissons, bénitier, Bernard l’Hermite, poulpe, raie, requin, poisson volant, en fonction des prises de paroles, la tortue, si importante dans la culture polynésienne apparaît à plusieurs reprises vers la fin et c’est le dernier animal représenté puisqu’elle sera seule à être sacralisée. Le gecko lui est dessiné, il a voyagé sur le dos de la murène. La dernière photo représente une portion d’île haute et la mer dans une atmosphère crépusculaire avec une grande inscription qui interpelle le lecteur : « Quelques-uns s’en souviennent » !!!
On est bien à travers ces photos en lien avec la réalité mais dans une atmosphère poétique. Le lecteur peut rêver sur ce qui n’est pas montré tout en admirant la beauté des images.
Les lettres calligraphiées
Déjà, la première de couverture montre une belle écriture cursive, mais, tout au long du recueil, cette écriture se retrouve à côté d’une photo, seule ou sur une photo, et la couleur du texte passe du noir au blanc, au vert, à l’orange, au jaune, au marron et la taille des lettes varie.

Cela attire l’attention sur les passages les plus importants : « Tous l’écoutaient avec attention » (quand la baleine parle) ; « Le quatrième peuple, celui des hommes » (en jaune vif et gros caractères) ; « Il ne doit pas connaître notre langage et nos secrets » (gros caractère noir sur deux pages en bas de page), etc. Jusqu’à la formule finale qui nous ramène aux temps modernes : « Quelques-uns s’en souviennent » et qui est une parole de l’auteur et non d’un des animaux.
Cette écriture, très esthétique, nous parle aussi, pour les plus âgés, de notre enfance quand nous écrivions à la plume, apprenant à former majuscules et minuscules avec soin !

Conclusion
Ce livre est donc un ravissement pour le regard, pour l’ouïe si on l’écoute, et pour le mental, car le message de la légende est très fort et actuel. L’écriture d’Aimeho Charousset est très élégante et poétique. Il est dommage que ce livre ne soit pas davantage diffusé (y compris dans les écoles). Les éditions Univers Polynésiens en auront à la vente à leur stand au Salon du livre de Papeete (du 17 au 20 octobre). On ne le trouve plus en librairie.
———
Quelques mots sur Aimeho Charousset (1948-2013)
Aimeho Charousset naquit en 1948 à Pirae (Tahiti) mais fut adopté et ne revint en Polynésie qu’en 1975 et définitivement en 1978. En Métropole, il participa activement au mouvement de Mai-68 et s’intéressa très vite à la culture polynésienne. En 1978, il revint définitivement et s’engagea dans le Pupu Arioi(de 1978 à 1985) aux côtés de Henri Hiro, Bobby Holcomb et d’autres artistes et intellectuels polynésiens qui luttaient tous pour leur culture. En Métropole, il rencontra Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun avec lequel il se lia d’une amitié indéfectible ainsi que son frère Jean-Loup Ra’iatea Pambrun qui lui rend hommage sur son blog.

Il travailla pendant douze ans au Département des traditions orales pour le recueil des légendes, puis à la mairie de Fa’aa pour l’habitat insalubre ; durant tout ce temps, il ne cessa d’exercer ses talents de conteur, régalant les enfants de ses contes à la Maison de la Culture et dans d’autres lieux. Dès la création de Littéramā’ohi, il rejoignit l’association et participa à des lectures publiques de l’association dans différents lieux. Il pratiquait aussi le slam, comme il le démontra en slamant superbement le poème C’est une terre mā’ohi de son ami Jean-Marc Tera’tuatini Pambrun le 16 avril 2012 lors de la soirée d’hommage rendu à Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun un peu plus d’un an après sa mort en février 2011.
En fait, Aimeho Charousset, outre son talent inné de conteur, avait des qualités d’illustrateurs et d’écrivain qu’il mit en œuvre dans Le Sale Petit Prince de Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun par des dessins et des textes satiriques. Il préfaça également l’œuvre de son ami : La Fondation Du Marae, « une légende polynésienne du temps présent ».
Mais c’est dans L’Assemblée des 3 Peuples, légende poétique dans laquelle il donne la parole aux animaux de Polynésie, que l’on découvre la qualité de son écriture. Ce grand garçon jovial, plein d’humour et qui ne se prenait pas au sérieux, était en fait un être très cultivé et raffiné. Les lecteurs le découvriront.
Il nous a quittés en mars 2013 après une longue maladie.

Un homme convivial,chaleureux,fascinant.Ils savait distribuer à chacun sa dose de petits bonheurs avec discrétion..