Nous avons rencontré Jean-Luc Bodinier qui dirige les éditions ‘Api Tahiti. L’éditeur s’est prêté au jeu des questions-réponses et nous partage son sentiment sur la place du livre au Fenua et son avenir.
Comment t’est venu le désir de devenir éditeur alors que tu n’as pas choisi une formation littéraire au départ mais scientifique et informatique ?
« C’est le fruit du hasard et des rencontres. Dans le cadre des sociétés avec lesquels j’ai eu l’occasion de travailler j’ai pu rencontrer des acteurs du métier du livre, des libraires, des éditeurs et surtout des auteurs locaux. Beaucoup d’auteurs m’avaient fait part de leurs difficultés à être diffusés. Par la suite, Emmanuel Deschamps, devant se retirer pour des raisons de santé, m’a proposé de reprendre une partie de son travail pour les éditions qu’il avait créées. C’est ainsi que j’ai commencé à m’intéresser à l’édition. »
Peux-tu décrire les différentes étapes du travail d’éditeur. Quels sont les partenaires avec lesquels un éditeur est conduit à travailler ?
« À Tahiti, c’est particulier, les éditeurs doivent être très polyvalents : rencontre avec l’auteur (la partie la plus enthousiasmante), le choix éditorial, puis, moins « glamour », la partie technique : graphisme, impression, diffusion, livraison, etc. »
Pour le choix des livres, as-tu un comité de lecture, t’arrive-t-il de publier des auteurs dont tu sais qu’ils ne vendront pas beaucoup, mais pour autant leur texte te paraît intéressant ?
« Nous avons un comité de lecture, souvent composé d’auteurs ou de personnes amies qui m’aident à avoir un regard plus objectif. Je ne m’estime pas suffisamment compétent selon les catégories d’écrits. »
Un éditeur doit faire face à de nombreuses dépenses : papier, imprimerie, pourcentage des librairies… Penses-tu que le livre rapporte de moins en moins et à l’éditeur et à l’auteur dans le contexte économique actuel ?
« C’est la question que l’on me pose lorsque je fais des présentations de ce métier dans les écoles : « Monsieur, combien gagne un éditeur ? ». Réponse simple : « Devenir éditeur est un métier de passion et non de gain financier. Nous publions de nombreux titres pour lesquels nous savons qu’au mieux nous arriverons à ne pas perdre de l’argent. » Le lectorat est très petit à Tahiti et c’est pour cela que nous nous ouvrons à toutes les formes de diffusion qui peuvent permettre d’élargir la distribution au monde entier. »
« Je suis très intéressé par ce qui est digital, mais je suis aussi un défenseur du livre papier »
Comment envisages-tu l’avenir du livre entre l’objet livre et la publication sur Internet ? Avantages et inconvénients ? Équilibre ?
« C’est la question qui anime de nombreux débats : papier ou numérique ? De par ma formation, je suis très intéressé par ce qui est digital, mais je suis aussi un défenseur du livre papier et surtout de l’objet livre que je pense utile à une bonne pratique de la lecture. Pour nos éditions, nous avons pris un tournant important pour mettre à disposition le texte des auteurs sur tous les supports numériques et nous sommes très attentifs à toutes les évolutions technologiques qui permettraient une diffusion plus vaste des textes et auteurs polynésiens. »

Faudrait-il à ton avis lutter contre les tendances actuelles à photocopier des livres et à projeter des pages dans les classes et à étudier des extraits sans que les élèves aient eu connaissance du livre dans son ensemble. N’est-ce pas non seulement problématique pour les éditeurs et les auteurs mais aussi dangereux pour le développement intellectuel des jeunes qui « picorent » des extraits et se dispersent comme ils le font avec les réseaux sociaux. Ne pourrait-on pas lutter contre ça ?
« La copie ne touche pas que le papier, les livres numériques sont aussi piratés. Pour les enfants, c’est d’abord un travail éducatif : enseignants mais aussi parents doivent changer leur point de vue défaitiste qui consiste à dire : « à Tahiti, on ne lit pas. ». Selon nous, ce constat est faux. Lire peut devenir un plaisir et cela s’apprend. Si nous y participons à notre échelle nous en serons heureux. »
Rôle des illustrateurs pour faire aborder le livre, surtout pour les enfants ? Quand l’illustrateur et l’écrivain sont tous deux de qualité n’est-ce pas une façon d’offrir à l’enfant une double formation artistique en même temps que cela facilite la lecture. Les images font rêver…
« L’illustrateur est primordial voire prépondérant, surtout en littérature de jeunesse mais pas uniquement. Nous nous orientons aussi vers des projets de romans graphiques. Je dirais qu’une image ou un dessin peut tout autant inciter à la réflexion d’une autre manière qu’un texte. »

La présentation des livres : selon toi, la façon de disposer le texte, de varier le graphisme, ses couleurs, permet-elle que le livre soit plus attirant ? On peut remarquer surtout dans tes recueils de poèmes une grande recherche dans la présentation du texte qui rend l’objet livre original, attire le regard.
« Oui, le livre papier doit être un bel objet comme nous l’avons dit. Je fais appel à de jeunes graphistes locaux pour la mise en page, les couvertures, j’y participe moi-même très souvent aussi. Pour la poésie, dont tu parles, nous sommes parmi les seuls à persister dans la publication de recueils de poèmes. Nous avons une collection très graphique pour justement apporter de la modernité à ce type d’écrit jugé moins « grand public ». »
Les premières et dernières de couverture : on peut remarquer qu’elles sont souvent très travaillées dans les livres que tu publies. N’ajoutes-tu pas au livre une 3e dimension qui est un travail sur la photographie, des sortes de « collages », etc. L’éditeur ne peut-il pas être aussi un artiste qui apporte une autre dimension artistique en plus du travail de l’écrivain et de l’illustrateur (si le livre est illustré) ?
« Je suis honoré que tu puisses m’assimiler à un artiste ! Je n’ai pas cette prétention mais au risque de me répéter, je pense que le livre se doit d’être un bel objet. Je ne parle pas seulement du livre papier qui va remplir des bibliothèques de moins en moins fournies, mais aussi du livre multimédia qui doit donner envie d’être « lu » donc on l’agrémente au mieux grâce à de nouvelles options technologiques, à l’originalité de l’illustration. Nous avons même intégré quelques soupçons d’IA dans l’amélioration d’images ou de croquis de nos jeunes artistes. »

« Il ressort de notre expérience qu’il faudrait une politique plus orientée vers l’aide à la création de contenus littéraires »
Tu t’es engagé avec d’autres en 2019 dans la création de l’Association TĀPARAU, association d’écrivains, d’illustrateurs, de compositeurs et d’amoureux de la lecture, qui essaye aussi de promouvoir la publication de jeunes auteurs et illustrateurs locaux, et de diffuser l’amour de la lecture parmi les enfants et adolescents en organisant des interventions d’écrivains dans les classes ou les Salons du livre et autres manifestations et qui a même créé un revue annuelle littéraire, historique et philosophique de qualité Confluences océanes (3e numéro en cours d’élaboration). Cela te paraît-il indispensable d’agir ainsi « en amont » pour donner aux jeunes le goût du livre ?
« Exactement, il me paraît indispensable que les auteurs, les illustrateurs mais aussi tous ceux qui ont envie de le devenir un jour puissent se retrouver pour promouvoir l’écriture, la lecture, le livre illustré ou non. Cela exige beaucoup d’humilité de travailler ainsi en association, car il faut se mettre au service du groupe alors qu’habituellement un écrivain ou un artiste est plutôt un travailleur solitaire. »

L’avenir du livre en Polynésie, que préconises-tu ?
« Ce serait présomptueux de vouloir orienter les choix du Territoire, mais il ressort de notre expérience qu’il faudrait une politique plus orientée vers l’aide à la création de contenus littéraires. Cela va plus loin que l’aide matérielle ou financière aux éditeurs publics ou privés, on pourrait peut-être s’inspirer des « maisons du livre » déjà expérimentées dans d’autres régions. Cela peut prendre la forme d’un centre où se retrouvent « apprentis écrivains », graphistes, illustrateurs et éditeurs. Lieu d’accueil pour des rencontres, notamment aussi avec des écrivains. Il convient d’encourager les événements autour du livre ; félicitations particulières à la mairie de Papeete pour « Partir en livre » et la circonscription 9 de l’Éducation pour l’organisation du Salon du livre de Mahina. »
Comment vois-tu l’avenir de ‘API TAHITI ?
« Pour ‘Api Tahiti, personnellement je suis dans une démarche de transmission. Si de plus jeunes sont passionnés par l’écriture, le livre sous toutes ses formes, s’ils se sentent polyvalents, prêts à s’investir dans les belles rencontres que la littérature apporte, nous sommes désireux de leur laisser la main, voire progressivement la direction pour en faire leur métier et pour que la diversité littéraire se poursuive en Polynésie. »
Propos recueillis par Patricia Bennel

Beau témoignage d’un homme qui œuvre en faveur de la culture polynésienne en faisant entendre ses diverses voix. En espérant que Api Tahiti trouve de nouveaux collaborateurs !