La floraison impromptue des mimosas dans le Sud de la France a fait l’objet dans les médias de commentaires disparates sur le « dérèglement du climat » de la part du discours dominant pseudoscientifique et sur la nature sacralisée dans l’idéologie new age. Pour comprendre véritablement ce phénomène, il faut affirmer que rien n’est purement « naturel » dans le monde et que toute manifestation de l’être renvoie à la condition humaine qui détourne le donné naturel brut en significations complexes.
C’est ce que nous donne à penser le poète Giuseppe Ungaretti (1888-1970), dans un poème de fin de vie tiré du recueil Taccuino del vecchio (Carnet du vieillard) :
Chaque année tandis que je découvre que Février
Est sensitif et trouble par pudeur
Jaune fait irruption
Le mimosa dans le cadre de la fenêtre
De ma demeure d’autrefois
Et de celle-ci où je passe mes vieux ans.
Tandis que j’arrive au grand silence
Signe est là qu’aucune chose ne meurt
Si l’apparence revient tout le temps ?
Ou je saurai enfin que la mort
N’a de règne que sur l’apparence ?
Avant que la maladie prenne possession de son être, nous discutions amicalement John Mairai et moi-même du poème d’Ungaretti sur la fleur que John comparait justement aux fleurs du flamboyant (Delonix regia) qui apparaissent dans leur éclat à Tahiti en février. L’intérêt de Mairai se portait sur les deux dimensions de l’être mises en lumière par le poète : le sensible du monde qui se donne dans le retour cyclique de l’apparence et l’éternité qui l’emporte sur l’apparence.

La mort de John a été l’occasion de la part des médias locaux de mettre l’accent uniquement sur sa fidélité à la dimension religieuse associée au discours politique indépendantiste. Ce qui passe au deuxième plan, c’est sa culture littéraire occidentale (Baudelaire, Shakespeare, Camus, etc.), son amour pour la peinture qui donne le cadre du sens à la réalité ainsi que la contribution de sa compagne Christine Bennett à son éducation théâtrale et artistique, ignorée puisqu’« elle n’est pas Mā’ohi » !
Féru d’histoire tahitienne, John Mairai écrit en 2012 Tavi roi et la loi. Cette tragédie met en scène le roi Tavi de Tautira et son épouse, autour des années 1630 et le thème central concerne la loi coutumière qui oblige le roi à céder son épouse à son rival Tuitera’i. Mairai n’illustre pas dans un esprit ethnologique la contrainte à laquelle est soumis le roi, à travers le système culturel et social de l’époque, mais il met en évidence l’apparition de nouvelles valeurs et de nouvelles questions : la jalousie, l’amour du couple confronté aux lois de la tradition et, de manière sous-jacente, la rivalité entre l’Ancien Monde et l’apparition du nouveau. La tragédie, depuis son modèle grec, est bâtie sur la lutte entre les anciens dieux et les nouveaux dieux, entre les valeurs traditionnelles et les nouvelles valeurs de référence qui ouvrent l’histoire de l’humanité. La loi du désir s’affronte, dans la tragédie de Mairai, aux lois de l’hospitalité. L’écrivain ne cesse de mettre l’accent dans son travail sur la complexité du monde tahitien, fasciné par le passé qui revient tel le mimosa printanier, ignorant souvent sa dimension inédite dans l’irruption du nouveau.
Pâques 2024
