Retour

Chers lectrices et lecteurs, sur le point de suspendre quelque temps notre conversation littéraire pour des raisons professionnelles, je souhaiterais vous laisser – et congédier l’année 2023 – sur quelques remarques autour du roman biographique Le Païen, récit de vie de Sunny Moana’ura Walker rédigé par l’autrice Stéphanie Ariirau Richard (Au Vent des îles, 2017).

Le thème que je voudrais mettre en valeur, celui du lien spirituel à la nature, sera l’occasion de faire honneur à ce fameux tau ’auhune, temps de l’abondance marqué par le retour des Pléiades – Matari’i i ni’a –, dont on aimerait que l’influence bénéfique s’étende aussi au reste du monde, en lieu et place des cataclysmes humains et telluriques qui ne semblent pas se lasser de saturer la planète.

Dans le dossier spécial (Re)créations du moi dans la littérature francophone du Pacifique contemporain, paru récemment dans la revue scientifique américaine Nouvelles Études francophones, que j’ai eu l’honneur de co-diriger avec la spécialiste Mme Sylvie André et auquel ont contribué des collègues de plusieurs universités, dont quelques acolytes locaux, (https://nebraskapressjournals.unl.edu/issue/9000032793615/nouvelles-etudes-francophones-381/), j’ai évoqué ce récit romancé, qui retrace avec poésie le parcours atypique de Sunny Walker, personnalité éminente du paysage local et fervent défenseur de l’ancien culte polynésien (lire notre article Littérature : Carole Atem publie deux nouvelles parutions scientifiques, dont l’une avec Sylvie André concernant le Pacifique).

Si le texte indique que le « Païen » réinvente une culture dont il se sent autant le dépositaire que le co-créateur (« il est à la fois moderne et traditionnel et là aussi, il se distingue des personnalités polynésiennes qui se revendiquent purement païennes », p. 278), l’écriture exprime de façon non moins claire l’insatisfaction profonde du ’aito face aux tentatives superficielles de syncrétisme forcé entre cultures anciennes et apports exogènes, qui sont pour lui autant de compromis fallacieux (« c’est là son combat singulier, il considère l’alliance des deux croyances comme du “bricolage”, tel qu’il le dit lui-même », ibid.). Refusant de céder, on l’a vu, aux facilités d’un paganisme de récupération, le champion du culte ancien ne s’en laisse décidément pas conter :

« Voici ce qui distingue Sunny Moana’ura Walker de ses pairs : il a tranché clairement et opté pour les dieux ancestraux, quand la plupart des gens demeurent imprégnés par la foi du Seigneur tandis que d’autres s’affirment athées. »

Je suis frappée par la force de cet engagement. Et bien sûr, je suis conquise par la qualité poétique du texte qui en fait l’évocation. On appréciera par exemple le rythme incantatoire, mais néanmoins dépourvu de pesanteur, des lignes qui suivent :

« Sans l’environnement naturel de la vallée de Hamuta, sans la présence des minéraux, des pierres, sans la présence des arbres, les ’atae, les banians, les maomea ; sans la présence des anguilles, des cochons sauvages, des pētea, ’ōpe’a, sans le couple de arevareva qui revient chaque année à la même saison, sans les éléments forts qui composent son univers : le vent, la pluie, les cinq rivières de Hamuta, le soleil et la lune ; sans tout cela, le culte qu’il voue à ses ancêtres s’éteindrait probablement. » (p. 278-279)

La note pleine et grave d’un chant oublié

L’effet de présence, que les anciens rhétoriciens identifiaient sous le nom d’hypotypose, joue ici à plein. Mais ce texte d’une densité singulière mérite mieux qu’une vague admiration pour son heureuse cosmétique. Il me semble que ce « Païen » qui vit son paganisme sur le mode du retour à une unité cosmique radicale, dans une démarche originale qui se traduit au quotidien par une expérience personnelle de son appartenance au monde naturel, il me semble que ce « Païen » inclassable, dis-je, dérange. Pour mon plus grand bonheur, je crois impossible de ranger ce personnage étonnant dans une case identifiable. Car l’homme de Hamuta est tout sauf l’incarnation des innombrables systèmes convenus, pseudo-contestataires et pourtant si conformistes, qui s’affichent avec suffisance dans tant de discours auto-satisfaits, presque toujours moralisateurs. « La spiritualité polythéiste et animiste est profondément culturelle et environnementale. » (p. 278) Je médite cette phrase où je veux croire que l’on peut entendre, si on l’écoute, la note pleine et grave d’un chant oublié. Un chant dépouillé des colifichets volatils de cérémonies vides de sens ou d’un hypocrite folklore. Un chant qui résonne encore comme un son primordial, produit par une nature qui veut bien recueillir son enfant prodigue, parti s’ébaudir longtemps dans les landes de l’arrogance.

Je me hâte de préciser que mon intention n’est aucunement de jeter de l’huile sur le feu déjà fort nourri des débats embrasés qui consument nos sociétés en matière de croyances, de politique ou de culture. Simplement, ce Païen m’interpelle. Quitte à déranger, citons ces lignes explicites où le paradoxe est posé avec la franchise de celui qui a refusé une bonne fois pour toutes les faux semblants :

« Durant ses voyages, il constate parfois l’incohérence de certains mouvements culturels polynésiens contemporains qui tiennent à ce que leurs dieux ancestraux refassent surface dans leur monde, sans pour autant lâcher prise avec les croyances monothéistes dont ils sont imprégnés depuis deux générations. Certains assemblent ce paradoxe religieux sans difficulté. » (ibid.)

Pour le Païen, on l’a compris, l’équation est également perturbée par la pratique sans âme de « cérémonies »(ibid.), rémanence spectrale d’un vœu pieux de « survie culturelle » (ibid.) où les pratiquants « s’arrêtent généralement au simple souvenir de leurs dieux » (ibid.)

Quelque chose chez ce Païen, résolument, me parle. Une forme de sagesse de la vacuité, couramment prisée, rarement pratiquée, du moins dans ce que j’appelle prudemment « nos sociétés ».

« Il ne s’attache à aucune dépendance matérielle : si on détruisait son marae, il le reconstruirait. Internet, même si c’est un outil important pour la divulgation de son culte, il pourrait vivre sans. Tout ce qu’on lui enlèverait il le reconstruirait, il s’adapterait, on ne le dépossèdera de rien. La seule chose sans laquelle il ne peut pas vivre, c’est la nature, c’est sa vallée, la vallée de Hamuta. » (p. 223)

« On ne le dépossèdera de rien » : suprême privilège d’un guerrier authentique. Je voudrais acquérir – mieux, je voudrais mériter le même apanage. Le témoignage puissant de Sunny Moana’ura sous la plume de Ariirau résonne avec l’histoire des matahiapo de ma propre famille. Si la vie se charge bien souvent de détruire nos marae, puissions-nous retrouver, ou re-créer, peut-être dans l’exubérance du vivant, une part de nous intouchée, inaliénable.

image_printImprimer/PDF

Laisser un commentaire

Partage