Récemment, l’ami Bruno Saura propose comme document pour comprendre la situation de Tahiti aujourd’hui, la réécriture du célèbre texte de Paul Gauguin, Noa Noa. Plus d’un siècle nous sépare de ce témoignage du peintre sur la Polynésie d’antan. Réécrire les mémoires de Gauguin signifie prendre en compte la profonde mutation anthropologique des îles polynésiennes et…

Dans Noa Noa, Gauguin le narrateur raconte une journée de pêche en haute mer avec des compagnons tahitiens. Sa première proie est un thon « énorme », occasion pour les autres pêcheurs de rires et chuchotements. Gauguin remet l’hameçon à l’eau et ressort un autre thon, objet à nouveau de sourires et de phrases mystérieuses. À leur retour, Gauguin demande à un jeune garçon la raison des rires qui avaient accompagné les deux captures. Le garçon lui explique que si le thon est ferré à la mâchoire inférieure, comme c’est le cas des deux prises, cela signifie que la compagne du pêcheur a été infidèle. En revenant à la maison, après avoir partagé le repas, Gauguin demande à Teha’amana : « – Tu as été bien sage ? – Oui. – Et ton amant d’aujourd’hui, était-il à ton goût ? – Je n’ai pas eu d’amant. – Tu mens, le poisson a parlé. »
Avec des larmes aux yeux, la jeune fille avoue et elle veut qu’il la batte, sinon il garderait en lui une colère qui le rendrait malade.
« Devant ce visage résigné, ce corps merveilleux, j’eus le souvenir d’une parfaite idole. Que mes mains soient à jamais maudites si elles osaient se lever sur un chef-d’œuvre de la Nature ! Je l’embrassai, et mes yeux qui maintenant l’admiraient sans défiance disaient les paroles de Bouddha :« Oui, c’est par la douceur qu’il faut vaincre la colère ; par le bien, le mal ; par la vérité, le mensonge. Le matin arriva, radieux. »
Teha’amana, la compagne de Gauguin, n’était pas la propriété exclusive du peintre ; comme les autres jeunes tahitiennes de l’époque, elle avait plusieurs amants, comme l’écrit le biographe Gavan Daws dans Un rêve d’îles :
« Reste que Teha’amana ne lui appartenait pas en propre. Lorsqu’elle tomba enceinte, l’enfant aurait pu ne pas être de lui. De toute façon, elle rentra chez elle et se fit avorter de façon traditionnelle, comme le faisaient encore souvent les jeunes tahitiennes à cette époque, lorsqu’elles tenaient à garder leur disponibilité sexuelle avant l’âge « adulte ». Quoique Gauguin ait écrit sur sa relation avec Teha’amana, il n’était en fait qu’une étape dans la vie sexuelle de la jeune fille. »[1]

Si la critique postcoloniale[2] désigne Gauguin comme le prédateur colonialiste blanc, elle passe sous silence ce passage de Noa Noa de l’évocation de la violence, tout à fait plausible dans le monde tahitien surtout à l’époque du voyage de Gauguin. Le geste affectueux de Gauguin, qui remplace la violence, nous montre un renversement des rôles, comment le prédateur est devenu la proie.
Si l’on devait faire actuellement retour sur ce passage de Noa Noa, il faudrait constater que dans certains milieux de la nouvelle bourgeoisie numérique, la partie de pêche est conditionnée aujourd’hui par l’exécution préalable des tâches ménagères dans la nouvelle démocratie familiale et le partage de l’entretien « citoyen » des enfants. Dans d’autres milieux sociaux, la femme s’en tire avec un œil au beurre noir.
Noa Noa réactualise l’esprit de la nouvelle des matins de la littérature moderne, depuis le Décaméron de Boccace, les Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer, le recueil de contes persans, arabes du IXe siècle des Mille et une Nuits.
Popularisés par la littérature des colporteurs, bien connue de Gauguin, trait d’union entre la « grande » littérature et la littérature populaire, les recueils de nouvelles mélangeaient les anecdotes, les fables, les légendes de provenance orale et écrite. Ils étaient liés au voyage, aux déplacements des marchands, aux pèlerinages sur les routes de la foi. Mélange des traditions du monde méditerranéen, des cultures paysannes et citadines, des marchands et d’artisans, le monde est ici encore riche en émerveillements comme chez Marco Polo et les conteurs arabes. La vision du corps, propre à la culture populaire, faite du jeu de la sexualité et de l’échange, est le fond naturel de cette littérature, basée sur l’humour populaire que nous retrouvons massivement dans la culture populaire tahitienne, où le système d’images est tout imprégné d’une sexualité qui tend à renouveler et vivifier le vivant.
« Viens voir comment ta fille a été si amoureuse du rossignol qu’elle l’a pris et le tient dans sa main »

Dans la nouvelle La Cage du rossignol appartenant à la cinquième journée du Décameron, dans un village près de Naples se trouve une noble jeune fille, Caterina da Valbona qui aime Riccardo, de condition sociale inférieure et a peur de révéler cet amour à ses parents. Prenant prétexte des grandes chaleurs, elle demande aux parents la permission de dormir sur la terrasse afin de pouvoir écouter le chant du rossignol. Les parents sont d’accord et la nuit venue l’amant peut monter sur la terrasse rejoindre l’aimée : « Après moult baisers ils allèrent au lit et prirent toute la nuit plaisir l’un de l’autre, faisant souvent chanter le rossignol. » Le jour venu, le père va voir si sa fille a passé une bonne nuit et il voit « Catherine qui tenait son bras droit sous le cou de Riccardo et avec la main gauche le tenait par cette chose que vous les humains avez honte de nommer ».
Il va réveiller sa femme en disant « Viens voir comment ta fille a été si amoureuse du rossignol qu’elle l’a pris et le tient dans sa main ». Les parents décident que les deux jeunes gens doivent se marier le plus tôt possible, ils les laissent dormir et retournent se coucher.

Comme dans beaucoup d’autres nouvelles du Décaméron, la trouvaille langagière, l’ambiguïté du sens de rossignol/sexe masculin, n’a pas uniquement le sens de tromperie entre les humains, d’un hameçon des mots. Comme dans toute la culture populaire, jusqu’aux années récentes, elle dégage la dimension humoristique de la parole qui empêche l’éclosion de la violence.
Depuis les années 60, la culture occidentale est prise dans la confusion du pouvoir et de l’amour, le maître et le père ont bradé la responsabilité de leurs fonctions en ravivant, dans les décennies suivantes, le très ancien conflit homme/femme.
La démasculinisation, horrible néologisme correspondant féministe de la « déconstruction » derridienne, a pris le pas sur la complicité amoureuse et les néo-Érinyes, les déesses infernales de la tradition grecque, ont imposé leur discours.
Dans les Essais de Philippe Muray on trouve ces quelques lignes :
« Dans une société maternifiée, où pour être bien vu il faut toujours continuer à radoter que le féminin n’a pas sa place, est persécuté, écrasé, etc. l’exhibitionnisme où triomphent les jouissances prégénitales devient l’arme fatale employée contre le sexuel, je veux dire le sexuel en tant que division ou différence des sexes. »

Nous sommes désormais bien loin de l’humour et du scepticisme de la fantaisie, héritiers d’une ancienne culture qui estime et valorise la femme, comme dans les nouvelles de Boccace, exemple parmi tant d’autres du monde populaire. Aujourd’hui, le père citoyen se soucierait en premier lieu de l’usage du préservatif de la part de sa fille.
« L’esprit de finesse » a été remplacé par la lourdeur du fitness(e), par le projet d’aboutir au transgenre généralisé, afin de réaliser l’Unique au-delà des différences sexuelles, c’est-à-dire au-delà de l’humanité.
[1] Gavan Daws, Un Rêve d’îles, Trad. de Henri Theureau. ‘Ura, Tahiti, 2013, p. 217
[2] Parmi tant d’autres, géographes postcoloniaux ou féministes rancunières, Nancy Mowll Mathews a publié Paul Gauguin : an erotic life, Yale University Press, 2001, pour démontrer que la particularité de Gauguin ne consistait pas dans l’ouverture de nouveaux sentiers artistiques, mais dans sa capacité à donner vie à ses fantasmes sexuels pour un large public.
