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Organe de défense des intérêts économiques et politiques des populations de l’Océanie française, « Le Réveil » revendiquait être un journal démocratique, politique, économique et d’information.

Dans le numéro de septembre 2025 de PPM (lire l’article), l’auteur a raconté sa découverte d’une collection complète du journal « Le Réveil, te Ara raa », et a rendu compte du contenu de son premier numéro. Voici la suite des articles contenus dans ce journal éphémère.

Au sommaire des numéros 2 à 8 de la revue

Le numéro 2 de la revue se félicite de l’élection récente du délégué au Conseil supérieur des colonies, Lionel de Taste (également député de Paris), qui représente désormais « les exploités coloniaux, contre l’arbitraire, contre la candidature imposée », face au « candidat de la finance et de l’exploitation coloniale », Gratien Candace, élu depuis 1920, sans jamais être venu à Tahiti. Cela dit, l’auteur de l’article est bien conscient qu’il faut agir maintenant et que « les alouettes ne tombent pas rôties du ciel gouvernemental ». Le journal publie également une lettre de l’abbé Rougier -bien connu comme homme d’affaires et même président de la SEO de 1925 à 1930- qui souhaite que la revue « combatte le bon combat », il conteste certaines positions de la revue, notamment d’être communiste et de placer la Russie au-dessus de la France.

Dans le numéro 3 , je relève une information surprenante et bien croustillante : « la nuit, l’hippodrome de Fautaua, devient le lieu de prédilection des nudistes. Des autos, tous phares éteints, contournent la piste, stationnent près des tribunes, tandis que la pelouse se peuple d’ombres blanches. A Fautaua, un murmure de baisers et de tendresse flotte comme un brise aux modulations étranges ». Les nudistes sont-ils les ancêtres des hommes-natures ou les adeptes d’une société secrète émancipatrice ?

Comment financer le « fonctionnarisme engendré à Tahiti » ? La revue propose des mesures dont celle-ci : « alimenter la caisse d’assurances sociales grâce à un impôt progressif prélevé sur le capital, les revenus et les successions ». L’impôt et non la diminution du nombre de fonctionnaires, mesure sans doute pas très populaire…

Dans le numéro 4, Bodin analyse le prix élevé du fret entre la France et la Polynésie, rappelle l’existence de taxes d’entrée et de sortie des marchandises (à l’exception des produits vers la France, un avantage qui induit un manque à gagner pour le budget de la colonie), et il observe que le transport du coprah par les Messageries Maritimes coûte cher et n’est pas aidé, c’est un frein à l’économie ! Sur le chapitre des économies à faire, un lecteur propose une série de mesures pour alléger le budget (elles concernent les avantages dus aux fonctionnaires) « la diminution du prix de la vie » escomptée compenserait « la misère grandissante des contribuables ». En représailles, par lettre du 6 décembre 1932, le Gouverneur retire à MM. Bodin et Le Bronnec leur agrément comme membre de la Chambre de commerce, représentant les Tuamotu et les Marquises…

Dans le numéros 6 du journal, le rédacteur reproduisant un article d’un journal français qui estime que la France devrait davantage commercer avec la Russie communiste, Le Gouverneur déclenche une poursuite judiciaire contre Le Réveil, dénoncée dans le numéro 7. Le journal défend, estime-t-il, la liberté n’étant « inféodé à aucune classe et aucun parti ».

Dans le numéro 8, le rédacteur, dans un article intitulé Les libertés aux colonies, analyse le décret métropolitain du 11 décembre 1932 concernant le Régime de la presse dans les EFO. Il dénonce la réduction des droits d’expression et notamment en langue tahitienne, le Gouverneur pouvant interdire toute publication.

Contenu du numéro 9 et dernier du Réveil (15 mars 1933)

Dans le dernier numéro de la revue, daté du 15 mars 1933, le gérant est Marc Davio, depuis le numéro 6, il n’y a toujours pas de titre d’actualité à la une, mais un sommaire, le journal n’a plus que 12 pages, les articles en tahitien[1] et la publicité commerciale ont disparu.

Le numéro (page 2) débute par le sport, suite à la lettre d’un lecteur mécontent d’un article précédent sur le championnat de football et l’avis, estimé injuste, écrit sur l’équipe de Fei Pi. Les lecteurs ont la parole sur tous les sujets !

Début 1933, l’actualité est riche à Tahiti avec les conséquences internationales de la crise de 1929, et le début de la crise financière locale avec la mise en liquidation de la firme commerciale dite Kong Ah.

L’éditorial – nous sommes encore dans la période qui suit la crise de 1929 -, intitulé La grande Panade, est signé Panurge[2] : « Aux liquidations succèdent les faillites », les prévisions pour 1933 sont pessimistes : « le copra est à 9 sous, la production est en baisse, la vanille, la nacre… et le tourisme » permettront d’atteindre une recette » estimée à 15 millions de francs ». Un paragraphe est dédié à la CFPO qui exploite le phosphate de Makatea : « c’est une économie fermée, c’est l’Etat dans l’Etat, c’est l’Intouchable ». Un peu comme le CEP plus tard ! Le chroniqueur craint une baisse du dollar qui créerait « une concurrence déloyale, du dumping monétaire ». Il estime qu’il faut « protéger l’industrie française et le commerce français avant tout ». Malheureusement il sait que « les intérêts financiers d’une poignée d’intermédiaires et de spéculateurs sont toujours plus à considérer que les intérêts économiques des producteurs et consommateurs ». Etrangement, cette réflexion pourrait résonner encore dans la Polynésie d’aujourd’hui, où la France qui alimente plus de 30% de la richesse du fenua, traverse une période économique très difficile (dette et déficit budgétaire), au moment où le fenua est envahi, par exemple, d’automobiles originaires d’Asie (dont certaines ne peuvent circuler en Europe du fait du manque de sécurité et de la pollution qu’elles diffusent dans l’atmosphère). Ces importations massives aggravent la situation financière française. Il serait judicieux, comme évoqué en 1933, de renvoyer l’ascenseur et de favoriser l’industrie automobile française…. Un patriotisme économique que les importateurs pourraient d’abord pratiquer…

Dans l’actualité de crise financière que connait le monde entier à cette époque, le journal évoque la situation à Tahiti d’une firme commerciale en situation de liquidation judiciaire, c’est le début d’un « beau scandale politico-financier » Kong Ah (Mémorial polynésien n°5). L’Eveil cessant sa publication, nous n’aurons pas les analyses des chroniqueurs sur l’évolution du dossier où la corruption est très présente, et qui a eu pour conséquence le rappel à Paris du gouverneur Montagné. Pour l’auteur, cette faillite devrait être l’occasion de créer « une banque populaire ou coopérative locale ». Il argumente le sujet en une page et demie, sur l’intérêt économique d’une telle création qui sécuriserait les biens et les investissements, du fait des mécanismes de contrôle de ces établissements bancaires. Les crédits d’Etat pourraient (au conditionnel) alimenter les fonds de cette banque. Les actifs et les bénéfices resteraient dans l’économie locale, « au lieu de disparaitre dans la poche d’actionnaires inconnus et résidant hors de la colonie ». Enfin, une banque locale défendrait mieux les intérêts de l’économie polynésienne (prêts, crédits) qu’une société bancaire extérieure.

En page 4, est évoqué un procès au Tribunal supérieur de Papeete contre un citoyen accusé de « détournement de correspondance » et « d’immixtion dans les affaires judiciaires ». Après une première condamnation à deux ans de prison, en appel, l’inculpé a été libéré, ce qui fait écrire au chroniqueur : « les passions et les haines électorales aux colonies expliquent bien des choses, mais rien ne saurait justifier ni encore moins excuser de telles atteintes à la liberté individuelle ». Le prévenu était défendu par maître G. Ahnne[3] : « en une vibrante plaidoirie, l’avocat fit écrouler l’accusation et plaida l’acquittement qui s’imposait ». L’article se termine ainsi : « Pauvres droits de l’homme… ». Je conseille au lecteur de PPM de lire ou de relire le roman de Georges Simenon Touriste de bananes, où la justice d’époque (1935) est au cœur du roman…

La page 5 est consacrée à des émeutes agricoles qui se sont déroulées le 14 janvier 1933 à Chartres (mais aussi à Melun, Verdun, etc.), région agricole de la Beauce plutôt riche, suite à la baisse de revenus des agriculteurs (blé, orge et lait). Demande de révocation d’un inspecteur des impôts, menace de grève de l’impôt, etc. les paysans exigent rapidement des mesures adaptées. L’auteur de l’article cherche à montrer que toutes les catégories sociales, instituteurs, cheminots, postiers ouvriers, mineurs, dockers subissent une politique « financière détestable ».

Les pages 6 à 9 sont consacrées à une revue de la presse internationale. On y apprend d’abord qu’un député français a déposé à l’Assemblée nationale une proposition de loi pour rétablir l’équilibre budgétaire des comptes de l’Etat : ne pas augmenter les impôts, mais faire payer ceux qui se sont enrichis durant la guerre (de 1914). Avec cet argent récupéré, l’Etat pourrait investir dans, successivement : un fonds de chômage, la construction de logements sociaux, des allocations aux paysans, la création d’un fonds de crise, etc. Et en 2024/25 qu’entend-on ?

La crise de 1929 est-elle « une crise normale cyclique » ou bien liée à « un changement fondamental de proportions gigantesques » (New Chronicle, Londres). Les remèdes ont été inadéquats. L’auteur de l’article ne croit pas à une nouvelle guerre en Europe pas plus qu’il ne la prévoyait en 1914.

Dans La Presse Universelle de Paris, on lit que « l’économie a fait des progrès dans le sens du rendement mécanique et technique, mais elle s’est éloignée du sens des responsabilités sociales qui, pour l’humanité, a tout autant d’importance ». 90 ans plus tard, que lit-on des effets du libéralisme et de la mondialisation sur les politiques sociales nationales ?

Sur la question sanitaire et épidémique le Daily Herald, journal d’Inde (une colonie britannique) titre : Bombay capitale de la lèpre. En effet « le nombre de lépreux qui mendient dans les rues s’élèvent à 40 000. On les voit à chaque pas, défigurés par leur terrible maladie, assis sur le trottoir, demander l’aumône avec des cris pitoyables… Ils voyagent dans les tramways et les autobus et obstruent souvent l’entrée des temples et des magasins. Les autorités n’ont rien fait pour combattre ce fléau qui menace la santé publique ». Justement, à propos de la santé publique, est-elle la priorité de ceux qui veulent, en 2025, supprimer l’AME (Aide Médicale de l’Etat), au titre d’économies budgétaires ? « L’aide médicale de l’État est un dispositif permettant aux étrangers en situation irrégulière de bénéficier d’un accès aux soins. Elle est attribuée sous conditions de résidence et de ressources ». Cette mesure, peu onéreuse au demeurant, protège la société entière de maladies importées qui ont tendance à se développer.

Un mot, en bas de la page 9, pour signaler la sortie du film A l’ouest rien de nouveau, défini comme un « grand film sonore tiré de l’œuvre courageuse d’Erich Maria Remarque ». Ce film de 1930 réalisé par Lewis Milestone, qui s’appuie sur le premier conflit mondial, stigmatise en fait le nationalisme et le militarisme qui conduisent à la guerre. Enrôlés par un de leurs professeurs, « les adolescents se rendent compte qu’il n’y a pas que des bons côtés à la guerre : « discipline absurde, désorganisation du front, sous-alimentation, attente insupportable sous les bombardements meurtriers, combats cruels, pertes énormes. Les médecins manquent et les blessés, s’ajoutant aux morts, finissent par mourir » (Wikipédia). Ce film est-il projeté à Tahiti ? Non, à Paris !

Dans une tribune libre, en page 10, un petit commerçant souhaite que lors de l’arrivée des bateaux, le Trésor public et le service des Douanes soient ouverts jusqu’à 17h afin de permettre les opérations financières de sortie de marchandises : « je serais heureux que cette question soit soumise à l’étude, ce serait un pas de fait pour faciliter le commerce déjà assez difficile par la crise actuelle ». On est surpris que cette mesure de bon sens n’ait pas été mise en œuvre depuis longtemps, d’autant que le port n’était pas saturé en continu par les arrivées et départs de navires !

Le journal se termine par une réflexion de M. Charlier, professeur à la Faculté de droit d’Alger, sur le rôle politique des syndicats. Le fait syndical, estime-t-il, doit être perçu de manière « dynamique » et « non figé ». L’auteur souhaite que les associations professionnelles participent au gouvernement de la société. De plus, « en donnant une structure juridique aux professions, le syndicalisme est un facteur essentiel de la cohésion organique des peuples ». Il observe que les « tendances novatrices » dans l’organisation du travail se heurtent à des « méfiances obstinées ». Réflexion à mener aussi à Tahiti…

Il n’y aura pas de numéro 10. Le Réveil Te ara raa cesse de paraître, le journal disparait, mort et enterré. On ne sait pourquoi : par manque de lecteurs, par fatigue rédactionnelle des « citoyens-journalistes », sous la pression de l’Administration ? Le Réveil s’est endormi…

Du passé au présent

Il est vraiment passionnant de relire d’anciens journaux, ils permettent de prendre du recul sur l’actualité, d’observer les problèmes et les polémiques d’antan, et d’effectuer une prise de conscience sur la portée idéologique des discours prononcés, même lorsqu’ils expriment un point de vue technique. De plus, regarder les réclames, ancien nom de la publicité, renvoie à  des représentations d’époque que l’on peut trouver amusantes, simplistes ou naïves.

En quoi la société reste-t-elle la même, en quoi elle a évolué, est-ce que l’opposition conservatisme/progressisme demeure de nos jours ? L’Administration (communale, territoriale ou nationale) doit-elle répondre à des critères de rentabilité économique et son poids financier à travers les impôts, comme dans la vie quotidienne étouffe-t-il le dynamisme des entreprises ? Ce journal, Le Réveil, rend compte à la fois d’un discours contemporain, c’est-à-dire d’aujourd’hui (les pouvoirs changent, mais le pouvoir, lui, existe toujours et on veut toujours en limiter les effets voire le contrôle au nom de la liberté), et d’un discours daté avec les mots, voire les maux, d’autrefois. Ce sont peut-être, en définitive, les questions permanentes qui régissent les relations difficiles, entre le monde économique et le monde politique. Ce journal a rapidement disparu, il était effectivement en défaut d’adéquation avec la mentalité du plus grand nombre, mais il donne néanmoins une photographie de l’époque et de l’évolution qui apparaitra au lendemain de la guerre en 1945. Tahiti, l’île du bout du monde, n’était pas, pour autant, hors du monde…


Notes :

[1] Le décret du 11 décembre 1932 sur la presse assimile la langue tahitienne à une langue étrangère et la soumet à des restrictions.

[2] Sens : bon à tout, et aussi rusé, trompeur ;

[3] Fils du pasteur et missionnaire protestant Edouard Ahnne (1867-1945) , une rue à Papeete porte son nom, Georges Ahnne (1903-1949), licencié en droit, fut avocat et député de la Polynésie.

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