Voulez-vous que la Polynésie française accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? Telle pourrait être la question posée aux résidents polynésiens dans quelques années lors d’un possible référendum d’autodétermination.
« Mettre en œuvre pacifiquement le processus de décolonisation engagé depuis le 17 mai 2013 auprès des Nations Unies » est l’un des éléments fondamentaux du programme du Tavini Huiraatira, victorieux des dernières élections territoriales. Selon Moetai Brotherson, le nouveau président de la Polynésie française, ce programme constitue le « livre de chevet » des membres du gouvernement et de l’assemblée territoriale où les indépendantistes ont obtenu une confortable majorité pour cinq ans. À eux donc le pouvoir de négocier avec la France, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies, le processus qui va mener à un référendum d’autodétermination. La Polynésie a-t-elle les moyens d’accéder à l’indépendance ? Cette perspective ne risque-t-elle pas de contrarier la stratégie de la France ? Les Polynésiens auront-ils la volonté de rester dans le giron français en conservant le statut actuel de l’autonomie ou souhaiteront-ils prendre le large en votant pour l’indépendance ?

Les origines du chapitre XI de la Charte des Nations Unies et de l’engagement qu’il amorce dans la voie de la décolonisation
« Le monde moderne a pris conscience du fait que la perpétuation du système colonial pose un grave problème moral. Un peuple a-t-il le droit d’en gouverner un autre de façon permanente ? Non. »
Ainsi s’exprimait le Professeur Ralph Bunche, diplomate afro-américain et lauréat du prix Nobel de la paix, qui joua un rôle de premier ordre dans la rédaction de la Charte de l’ONU et le processus de décolonisation.
En inscrivant de nouveau en 2013 la Polynésie sur la liste des peuples à décoloniser (elle en avait été retirée en 1947), l’ONU affirme « le droit inaliénable de la population de la Polynésie française à l’autodétermination et à l’indépendance » demandant ainsi au gouvernement français de faciliter et d’accélérer la mise en place d’un référendum d’autodétermination par lequel la population polynésienne pourrait à terme se prononcer en faveur de l’indépendance.
Dans les instances internationales, la France a toujours nié posséder sur son territoire des minorités et des peuples autochtones. Ainsi, en 2007, la France a bien signé la Déclaration des Nations Unies des droits des peuples autochtones, mais elle a exclu que celle-ci puisse s’appliquer sur son territoire. Elle boycotte systématiquement les réunions annuelles du Comité des 24, le Comité de décolonisation de l’ONU, et Moetai Brotherson a « formulé le vœu » d’assister « au retour de l’État à la table des discussions » en octobre prochain.
Comme l’explique l’historien Jean-Marc Regnault : « Il y a là deux droits inconciliables : celui du droit français républicain qui considère que l’ONU n’a pas à se mêler des affaires internes de la France et qui estime qu’elle a décolonisé la Polynésie avec un statut d’autonomie élargie ; de l’autre, le droit de l’ONU qui ne se satisfait pas de l’autonomie de la Polynésie et qui s’attache à la primauté des intérêts des habitants des territoires » (source : Polynésie la 1ère, 19 janvier 2020).
Un territoire dont le but essentiel est de préserver les intérêts de la France
Pendant 30 ans, la Polynésie française, en tant que site d’essais nucléaires, est devenue l’avant-poste stratégique prééminent de la France. La dissuasion nucléaire était, et reste, la base de la politique de défense de la France.
Faisant peu de cas des protestations diplomatiques internationales suscitées, notamment par les États riverains du Pacifique, la France a utilisé des méthodes abruptes compensées par une prospérité factice apportée à la Polynésie grâce aux énormes investissements du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP). Elle a ainsi contribué au développement du Pays, tout en freinant le mouvement vers l’autonomie aussi longtemps que le contrôle absolu des îles a été nécessaire au programme nucléaire français. Ce n’est que lors de l’arrêt complet des essais, en 1996, qu’elle a renforcé l’autonomie de la Polynésie française en opérant de nouveaux transferts de compétences.
Avec la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française est le seul territoire ultramarin à posséder son propre parlement, son gouvernement et son président. Juridiquement, la Polynésie est une Collectivité d’Outre-mer, dont l’organisation particulière est régie par loi organique de 2004, date à laquelle la Polynésie se gouverne et non plus s’administre.
L’autonomie permet en effet au Pays d’avoir « compétence en toute matière (économie, agriculture, éducation et recherche, santé, tourisme et travail, culture…), à l’exception des fonctions régaliennes assumées par l’État (défense, police, monnaie, droit civil) » – Source : ministère de l’Intérieur et des Outre-mer. Pour rappel, les lois de pays ne sont pas des lois mais des actes administratifs qui peuvent être annulés par le Conseil d’État comme l’a été, en 2022, la loi sur la surtaxe de 1 000 % censée limiter la spéculation immobilière.
Il y a dix ans, un colloque du Sénat soulignait l’importance de l’Océanie pour la France : Zone Économique Exclusive de 5,5 millions de kilomètres carrés, biodiversité extraordinaire, importance géostratégique… Un constat confirmé aujourd’hui auquel s’ajoute le potentiel des ressources marines de la Polynésie française.

Le Pays ne manque pas d’atouts avec des encroûtements cobaltifères parmi les plus riches du monde. À l’heure où les gisements terrestres de minerais s’épuisent, ces métaux rares sont indispensables à la fameuse transition énergétique. Entre exploration et exploitation des ressources minières de l’océan, la position de la France est ambiguë. De plus, les compétences entre l’État et la Polynésie française s’agissant des ressources minérales marines profondes doivent être clarifiées. En effet, s’il ne fait aucun doute que le droit minier sous-marin relève de la Polynésie française, il n’en demeure pas moins que l’État conserve une compétence résiduelle s’agissant des « matières premières stratégiques » dont pourraient faire partie ces minerais (lire notre dossier paru en décembre 2022, « Ressources de l’océan : la Polynésie avance en terrain minier »).
La France, grâce aux collectivités territoriales que sont la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, Wallis-et-Futuna et Clipperton, se considère comme une puissance océanienne, la seule de l’Union européenne depuis que Royaume-Uni, qui exerce sa souveraineté sur Pitcairn, a choisi le Brexit.
La France d’Outre-mer permet ainsi à la France d’avoir une présence mondiale et donne du poids à sa revendication de leadership dans l’Indo-Pacifique. Le statut de la France en tant que deuxième puissance maritime mondiale – après les États-Unis – en termes de Zone Économique Exclusive découle principalement de sa souveraineté dans le Pacifique Sud.
« Nous avons une page d’ambitions d’avenir à écrire ici dans le Pacifique, avec une stratégie indo-pacifique à laquelle je crois et où la Polynésie française a un rôle essentiel à jouer », déclarait Emmanuel Macron, à Papeete, le 28 juillet 2021.

Le Pacifique, espace d’un nouvel ordre géopolitique mondial
Les États et territoires associés ou indépendants du Pacifique représentent seulement 0,1 % de la population mondiale mais totalisent 6,7 % des voix aux Nations-Unies et 40 % de l’espace maritime international. Assez donc pour susciter toutes sortes de convoitises.
Ces pays n’échappent pas aux ambitions géopolitiques de la Chine qui y étend son influence sous diverses formes : soutien économique, relais de la diaspora, aides au développement, financement de biens et d’infrastructures, organisation de dialogues multilatéraux, coopérations politique et sécuritaire…
——————–
L’importance géostratégique de Taïwan pour l’affirmation de la puissance chinoise dans le Pacifique
En 1971, la République Populaire de Chine fait son entrée aux Nations Unies, en lieu et place de Taïwan. Au même moment, de nombreux États insulaires accèdent à l’indépendance dans le Pacifique Sud. Peu peuplés et économiquement faibles, ils possèdent tous une voix à l’assemblée générale des Nations Unies et peuvent ainsi peser sur la scène internationale.
La doctrine soutenue par Pékin, dite « d’une seule Chine », s’impose progressivement dans l’ordre diplomatique mondial, avec un principe simple. La République Populaire de Chine est une, et Taïwan fait partie d’un grand pays réunifié. Tout pays reconnaissant officiellement Taïwan ne peut entretenir de relations avec la Chine, et inversement. « Puisque ces États étaient, et sont toujours, très tributaires des aides internationales, ils se font courtiser par la Chine et Taïwan qui jouent du carnet de chèque en échange de la reconnaissance », rapporte Sarah Mohammed-Gaillard, maître de conférences à l’INALCO, spécialiste des relations diplomatiques en Océanie.
L’exemple des Îles Kiribati illustre la valse diplomatique à l’œuvre dans la région. Après avoir reconnu la Chine entre 1980 et 2003, puis Taïwan entre 2003 et 2019, la petite île a décidé en septembre 2019 de rouvrir son ambassade à Pékin. La raison ? Le refus du gouvernement taïwanais de céder aux demandes de financement kiribatiennes, afin de se procurer de nouveaux avions de ligne, avions que Pékin aurait promis de financer.

——————–
La pression militaire chinoise sur Taiwan et sa diplomatie offensive dans la région Pacifique sont vues d’un très mauvais œil par Washington qui a organisé le premier sommet États-Unis/Îles du Pacifique fin septembre 2022 avec en parallèle la publication d’une stratégie américaine spécifique, la « Pacific Partnership Strategy », pour un partenariat actif et engagé.
Depuis 2002, la France développe également son propre forum régional qui, au-delà de la rivalité entre grandes puissances, concerne aussi la lutte contre le changement climatique, la protection des ressources halieutiques, la connectivité et la promotion du développement durable. Des enjeux existentiels pour les États insulaires.
Dans le Pacifique, manœuvrent les plus grandes forces maritimes du monde
Dans les cinq archipels polynésiens, les forces armées françaises apportent une dynamique économique et formatrice pour les jeunes avec le Régiment du service militaire adapté (RSMA) qui leur permet d’acquérir des qualifications professionnelles directement exploitables sur le territoire. Elles participent également à la protection de la ZEE en traquant les bateaux de pêche étrangers.
Dans l’océan Pacifique, manœuvrent notamment la marine chinoise qui entend bientôt rivaliser avec celle des États-Unis ainsi que les 7e et 3e flottes américaines. La seule 7e flotte américaine, basée à Yokosuka au Japon, a la taille de la marine nationale française !
Du 17 au 21 mai dernier, les Tahitiens ont pu voir évoluer le groupe Jeanne d’Arc, comprenant le porte-hélicoptère amphibie Dixmude ainsi que la frégate Lafayette, dans le port de Papeete. L’objectif est d’illustrer les capacités de projection de la force navale française dans cette zone d’intérêt stratégique.
En septembre 2021, un déclassement stratégique de la France a eu l’effet d’une bombe diplomatique, économique et militaire. Il s’agit de la signature de l’accord AUKUS (Australia, United Kingdom, United States) projetant l’image d’un arrangement sécuritaire secret aux implications nucléaires entre les trois pays anglo-saxons. Ce regroupement a aussi entraîné l’annulation sans préavis du « contrat du siècle » (environ 35 milliards d’euros) par l’Australie pour la livraison de douze sous-marins français.
Les moyens militaires de la France qui souhaite défendre une stratégie dite troisième voie entre les États-Unis et la Chine sont-ils adaptés à sa stratégie de leader ou doit-elle seulement se contenter du statut « d’invité » ?
Les États du Pacifique font partie de l’Indo-Pacifique, un vaste espace comprenant deux océans, l’océan Indien et l’océan Pacifique, les espaces terrestres formant leur arrière-pays, de l’Asie-Pacifique jusqu’au Moyen-Orient et aux côtes africaines et américaines.
——————–
L’Indo-Pacifique : « Grand jeu » entre puissances, zones d’influence et géostratégie
Environ les 2/3 des surfaces maritimes et la moitié de la surface du globe terrestre. 60 à 75 % de la population mondiale. C’est le lieu le plus rapide de création de richesses, avec six membres du G20 : la Chine et l’Inde qui ont les PIB les plus dynamiques de la planète, la Corée du Sud, l’Indonésie, le Japon et l’Australie. La moitié du fret mondial transite par cette zone qui concentre l’essentiel des réserves mondiales de matières premières critiques.

——————–
Emmanuel Macron met en garde les collectivités ultramarines tentées de quitter la République
« Dans les temps qui s’ouvrent, malheur aux petits, malheur aux isolés, malheur à celles et ceux qui vont subir les influences, les incursions de puissances hégémoniques qui viendront chercher leurs poissons, leurs technologies, leurs ressources économiques », avertissait le Président Macron, dans une allusion à Pékin, lors de son séjour au Fenua, en juillet 2021. Et d’ajouter : « On ne peut être Français le lundi et Chinois le mardi ».
En février 2023, Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur et des Outre-mer, a formulé une pensée similaire lors d’une journée de conférences sur l’Outre-mer organisée à Paris. « Si la France s’en va, qui va venir ? Si vous n’êtes pas capables de vous débrouiller personnellement, qui va venir ? La Chine ! ».
Le message est clair. La France n’acceptera pas que la Chine tisse son influence dans une collectivité française où l’État estime dépenser des sommes considérables sans contrepartie financière. Durant son séjour, Emmanuel Macron n’avait-il pas osé cette remarque : « Beaucoup d’acteurs économiques ici ne contribuent pas. C’est une spécificité. Mais le choix que nous avons fait, c’est de les aider malgré tout »…
Chaque année, le Haut-commissaire fait le point sur les dépenses de l’État en Polynésie française. À ces subventions s’ajoutent des soutiens financiers de l’Union européenne.

En cédant aux revendications d’autonomie de la Polynésie et en transférant chaque année près de 200 milliards de Fcfp, la France a pensé que cela permettrait à la fois le développement économique et l’épuisement des revendications indépendantistes.
Dans les faits, l’État et le Pays n’ont pas résolu les véritables problèmes sociaux avec une économie polynésienne peu compétitive qui, en dehors du tourisme, a peu de ressources propres. Ce constat crée à la fois de la dépendance et du ressentiment.
La Polynésie française est dotée de dispositifs fiscaux spécifiques qui ont pour conséquence le renforcement des inégalités sociales, du fait de deux raisons majeures : d’une part, l’absence d’impôts sur le revenu des personnes physiques, compensée par des taxes douanières et indirectes qui pèsent lourdement sur le budget des ménages les plus modestes et, d’autre part, l’absence d’allocations chômage et du Revenu de solidarité active (RSA). Le revenu moyen est ainsi inférieur à celui de la Métropole, malgré un coût de la vie supérieur d’environ 40 %.
À cela s’ajoutent une classe politique dirigeante dont le seul but semble être de maintenir ses privilèges et ceux des grandes familles polynésiennes, le clientélisme, la corruption pointée du doigt dans une récente enquête de l’organisation non gouvernementale Transparency International, la mise en place d’une « TVA sociale » jugée injuste, une présence française qui apparaît comme étant à l’origine de nombreux maux… Autant d’éléments qui ont entraîné une grande volonté de « dégagisme » malgré le scénario de l’impasse agité par les autonomistes pour tenter de remobiliser leur électorat.
L’indépendance est ainsi apparue comme une revendication audible même si les indépendantistes ont fait campagne sur la lutte contre la « vie chère » plutôt que sur l’indépendance.
Quand indépendance rime avec prudence
Chez les indépendantistes, il y a plusieurs courants. Celui qui est aujourd’hui porté par le président de la Polynésie française, Moetai Brotherson, estime qu’il faut prendre du temps pour donner au Pays la possibilité de trouver de nouvelles ressources économiques, et ensuite accéder à l’indépendance. Il n’imagine pas de référendum « avant dix ou quinze ans » et n’a pas non plus voulu transformer les élections territoriales en consultation « pour ou contre l’indépendance ».
Antony Géros est moins tempéré quand, le jour de son élection à la présidence de l’assemblée de la Polynésie française, il cite Tolstoï : « Tout le monde veut voir le monde changer mais personne ne veut changer ». Sans oublier Oscar Temaru, le leader du Tavini Huiraatira depuis 1977, qui, à l’annonce des résultats des élections territoriales, déclare : « Le peuple mā’ohi est conscient aujourd’hui de son droit de souveraineté, de son droit de propriété sur ses ressources, ça lui appartient. Il a été trompé pendant des années, c’est fini ce temps ».
Dès le premier conseil des ministres, Moetai Brotherson a invité les membres du gouvernement à se retrousser les manches afin que lors de la consultation référendaire, le choix du « oui » à la souveraineté soit très largement majoritaire avec près de 90 % des voix.
Les indépendantistes affirment vouloir protéger l’emploi local, la culture mā’ohi, aider l’agriculture, la pêche, l’artisanat et surtout favoriser le tourisme, la principale source de revenus de la Polynésie avec la perliculture.
Plusieurs secteurs de l’économie polynésienne comme le coprah dépendent des cours fluctuants des marchés mondiaux. Le coprah est largement subventionné et participe d’une politique d’aménagement du territoire en permettant le maintien d’une activité économique dans les îles éloignées, notamment l’ensemble de l’archipel des Tuamotu.
75 % des produits consommés par la population polynésienne sont issus de l’importation. Il s’agit donc non seulement de transformer le système agroalimentaire polynésien, afin de procurer à tous une alimentation utilisant davantage de produits locaux, mais peut-être aussi de renoncer à un certain confort.
Le défi pour le nouveau gouvernement est donc multiple : à la fois économique, social, culturel, politique, sécuritaire, sanitaire, technologique et environnemental.
Après un mois de mai dédié à la passation des dossiers et à la tournée des services, les électeurs attendent les premières mesures concrètes conformément au programme du Tavini Huiraatira (voir ici).
Le tourisme, principal pourvoyeur de ressources propres du Pays avec 65 milliards de Fcfp en 2019, est-il la solution ?
En cohérence avec la stratégie d’indépendance, Moetai Brotherson, qui a aussi en charge le tourisme et les transports aériens internationaux, table sur un triplement des recettes touristiques avec 600 000 touristes par an. En atteignant ce nombre et avec des dépenses touristiques individuelles moyennes identiques, cet apport de ressources permettrait, en effet, de compenser le soutien financier de la France.
Cet objectif est-il atteignable ? Permet-il un tourisme inclusif et durable qui est la base de la stratégie touristique de Tahiti Tourisme baptisée Fāri’ira’a Manihini (FM27) qui a estimé un seuil acceptable de 280 000 touristes d’ici 2027, soit un ratio de 1 touriste par habitant ? Il semble que oui, si l’on se réfère aux îles Cook, pays partageant la même origine mā’ohi que la Polynésie et un tourisme haut de gamme, qui accueille 170 000 touristes par an pour 17 900 habitants.
Le développement touristique passe par la connectivité aérienne, l’augmentation de la capacité d’accueil et une diversification de la fréquentation touristique sur tous les archipels. Il faudrait donc trouver des capitaux assez nombreux pour investir dans de nouvelles structures d’accueil en Polynésie. Difficile quand on sait que la population est souvent vent debout contre les nouveaux projets immobiliers et touristiques ! Ceux-ci sont accusés d’être très gourmands en terrain et en énergie, d’augmenter les nuisances sur l’environnement, de nourrir l’inflation, et surtout la spéculation foncière.
L’activité touristique peut générer des coûts importants à long terme (fuites de capitaux, instabilité, dégradation environnementale, coûts sociaux et culturels…) qui peuvent contrebalancer les effets positifs constatés à court terme en termes d’emplois directs et indirects.
Par conséquent, le tourisme peut être vu comme un outil de développement économique à condition que son développement soit accompagné d’autres politiques publiques. Il faut avoir une main d’œuvre qualifiée à la hauteur des standards internationaux, ce dont la Polynésie dispose grâce au Lycée hôtelier, l’Université et les Lycées techniques.
Il convient surtout de ne pas naviguer à vue mais d’établir une stratégie touristique claire et planifiée.
Une stratégie d’un tourisme différencié, un tourisme de niche innovant, reposant sur un patrimoine culturel, naturel et immatériel unique, peut permettre d’échapper à la logique de la concurrence par les prix et de réduire par conséquent la vulnérabilité.
Enfin, le tourisme permet de développer efficacement une économie si elle est diversifiée. Il faut éviter de ne dépendre que d’un ou deux marchés comme c’est le cas pour la destination Tahiti et ses îles avec les clientèles française et américaine. Il faut donc autant diversifier les produits et les expériences touristiques que les marchés ciblés. Une nouvelle desserte au départ d’un hub asiatique permettrait de diversifier et de développer le tourisme vers Tahiti et ses archipels.

Qu’en est-il des pays insulaires du Pacifique ?
Pour la plupart des économies du Pacifique, l’insularité se présente comme une donnée négative qui génère une série de handicaps. À l’exiguïté de leur territoire et à la taille réduite de leur population s’ajoutent des surcoûts liés à l’éloignement du reste des terres émergées ainsi que l’exposition aux risques naturels que sont les tsunamis et les cyclones.
Seuls 3 des 28 États et territoires que compte l’Océanie insulaire dépassent le million d’habitants et disposent ainsi d’un marché intérieur suffisant pour développer une économie de substitution aux importations.
Sauf exception, les économies océaniennes reposent principalement sur l’exportation d’un petit nombre de produits de base dont les cours sont extrêmement fluctuants. Elles sont donc fortement dépendantes de la conjoncture des marchés mondiaux.
Les États océaniens sont tous des États archipélagiques dont les îles sont souvent distantes de plusieurs dizaines, voire des centaines de kilomètres les unes des autres.
Au niveau politique, cet éclatement géographique complique le contrôle du territoire national par l’île principale. Au niveau économique, il renchérit considérablement les déplacements interinsulaires et génère un développement asymétrique du pays. Toutes les capitales d’Océanie sont aujourd’hui des villes portuaires et la spécialisation du transport maritime avec la généralisation des porte-conteneurs a considérablement renforcé cette fonction, ceux-ci ne pouvant être accueillis que sur des plateformes d’envergure internationale.
L’instabilité politique et l’insécurité qui caractérisent certains États du Pacifique ont pu avoir un effet dissuasif sur les visiteurs potentiels.
La situation conflictuelle des Fidji partagée entre Indiens et Fidjiens a traumatisé l’ensemble des îles du Pacifique où l’on se reposait sur l’idée de l’existence d’une « Pacific Way » fondée sur la discussion et le consensus pour résoudre les problèmes, notamment les rapports inter-ethniques. Les durs affrontements, au début des années 2000, en Nouvelle-Guinée et aux Salomon ont confirmé la fragilité de ce concept.
La guerre civile à Bougainville dans les années 1990 – due à l’exploitation d’un minerai à laquelle les habitants s’opposaient -, les tensions à Fidji ou aux îles Salomon dans les années 2000 ont parfois appelé la mise en place d’opérations de maintien de la paix. Au cours de ces années, Canberra comme Wellington ont déployé des policiers en Papouasie Nouvelle-Guinée, au Vanuatu, à Tonga ou à Nauru. L’Australie est aussi particulièrement attentive à la Mélanésie qu’elle qualifie, depuis la fin des années 1990, d’« arc d’instabilité ».
Cependant, un territoire insulaire, doté de possibilités réduites en termes d’espace, de ressources naturelles ou humaines, ou de taille de marché, n’est pas systématiquement voué à l’échec.

ÉTATS SOUVERAINS ASSOCIES À LA NOUVELLE-ZÉLANDE : Iles Cook, Niué.
TERRITOIRES NON SOUVERAINS : Guam (USA), Hawaii (USA), Iles Mariannes du Nord (USA), Nouvelle-Calédonie (France), Papouasie (Indonésie), Papouasie occidentale (Indonésie), Ile de Pâques (Chili), Iles Pitcairn (Royaume-Uni), Polynésie française (France), Samoa américaines (USA), Tokelau (Nouvelle-Zélande), Wallis-et-Futuna (France).
——————–

170 ans de présence française en Nouvelle-Calédonie : quelques dates
1853 : Prise de possession par la France
1863 : La Nouvelle-Calédonie est déclarée colonie pénitentiaire (jusqu’en 1931)
1887 : Régime de l’indigénat (jusqu’en 1946)
1917 : Révoltes dans la Grande Terre
1958 : Référendum à l’initiative du Général de Gaulle. Il s’agit alors pour les Calédoniens, au même titre que les Métropolitains, de voter pour ou contre la nouvelle Constitution, qui va servir de base à la Ve république. Pour les ultra-marins, il y a un autre enjeu : si les colonies françaises votent « non », elles deviendront immédiatement indépendantes. Le « oui » l’emporte à 80 %. C’est la première fois que les Kanak participent à un scrutin.
1969-1975 : Boom du nickel
1969 : Création des Foulards rouges, association politique d’étudiants kanak qui contestent l’autorité de la Métropole
1984 : Création du Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS)
1984-1988 : Période dite des « événements »(plus de soixante-dix morts !), qui débouche sur la prise d’otages et l’assaut d’Ouvéa (dix-neuf Kanak et deux militaires sont tués lors de cette opération)
1987 : Référendum d’autodétermination qui se solde par un « non » à 98 %. Le FLNKS avait appelé au boycott dans la mesure où il suffisait de se prévaloir de 3 ans de résidence pour pouvoir voter.
1988 : Accords de Matignon-Oudinot. Ils contiennent une large amnistie des crimes et délits commis durant la période insurrectionnelle, fractionnent la Nouvelle-Calédonie en trois provinces, dont deux indépendantistes, dotées de compétences étendues d’inspiration fédérale.
1998 : Accord de Nouméa. La Nouvelle-Calédonie devient une collectivité spécifique de la République française dotée d’une autonomie progressivement élargie. Cet accord engage la Nouvelle-Calédonie, sur le chemin de l’autodétermination. Il repousse de vingt ans le choix de son accession ou pas au rang d’État souverain, avec l’organisation d’un à trois référendums. Il est prévu qu’en cas de rejet de l’indépendance au premier référendum, les indépendantistes peuvent demander d’en organiser un deuxième, voire un troisième si le résultat de celui-là est toujours négatif. L’inscription sur la liste électorale spéciale pour cette consultation est restrictive pour les non-natifs de Nouvelle-Calédonie en fonction du nombre d’années de résidence.
4 novembre 2018 : Référendum d’autodétermination. La population de la Nouvelle-Calédonie se prononce contre l’indépendance et la pleine souveraineté du territoire (56,4 % des électeurs ont voté « non »).
4 octobre 2020 : Référendum d’autodétermination. Le « non » à l’indépendance réunit 53,3 % des suffrages et le taux de participation augmente de 4,6 %.
12 décembre 2021 : Référendum d’autodétermination. Le « non » à l’indépendance triomphe (96,49 %) marqué par une abstention record (66,10 %) après l’appel des indépendantistes à boycotter le scrutin. Pour les indépendantistes, qui avaient invoqué l’impossibilité d’organiser « une campagne équitable » à cause de l’épidémie de Covid-19, la victoire du « non » à ce troisième référendum ne clôt pas la discussion.
——————–
Vers un référendum d’autodétermination
Dans un monde dominé par les rapports de puissance, jamais les recours au droit international n’ont été si présents. C’est la voie choisie par le Tavini Huiraatira qui souhaite négocier un référendum d’autodétermination sous l’égide de l’ONU auprès du « peuple mā’ohi ».
Mais peut-on parler de « peuple mā’ohi » comme le fait Oscar Temaru ? Pour la France, les peuples d’Outre-mer sont ceux qui ont été invités en 1958 à exercer leur droit à l’autodétermination et à s’associer au peuple français pour former la République française, d’où l’emploi par l’État en 2003 du terme de populations pour désigner les habitants de l’Outre-mer. En 1991, le Conseil Constitutionnel avait d’ailleurs refusé la définition de « peuple corse composante du peuple français » qui avait été jugée non compatible avec la Constitution française.
Quel que soit le vocable, la question du corps électoral sera un élément important. Il pourrait être défini non pas par le critère de la naissance, mais plutôt par celui de la résidence.
Il est nécessaire que les résultats du référendum ne puissent pas être attaqués que ce soit sur la composition des listes électorales, la formulation de la question posée ou le déroulement du vote dont la France sera le garant. Car ce sera finalement à la France que reviendra la décision d’organiser ou non un référendum d’autodétermination.
Alors que Bernard Pons, ancien ministre français des DOM-TOM, lui faisait part de son incompréhension quant à la position de la Nouvelle-Zélande contre les essais nucléaires français alors qu’ils sont « du même côté », Russel Marshal, ministre néo-zélandais des Affaires étrangères, affirmait : « Nous ne sommes plus anglo-saxons, mais un mélange d’Européens et d’Océaniens. Nous vivons dans une société biculturelle. Nous nous sentons de plus en plus Océaniens. Nous vivons dans une région différente de l’Europe… »

Ce souhait de faire entendre un discours océanien ancré dans leur réalité régionale, pourrait être partagé, et pas seulement chez ceux que l’on qualifie d’indépendantistes ou de souverainistes.
La marche à petits pas de la Polynésie vers un référendum d’autodétermination qui aboutirait à l’indépendance se fera avec ou sans la France et sans aucun doute avec de nombreux pays de la région à ses côtés : peut-être une sortie honorable pour consolider une fraternité océanienne sur l’échiquier des grandes puissances mondiales qu’est le Pacifique.
