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Octobre 2022 : The Metals Company, une entreprise canadienne qui développe la production de métaux pour l’industrie des batteries des véhicules électriques, annonce avoir collecté les premiers nodules polymétalliques dans la zone Clarion Clipperton (voir photo et vidéo ci-dessous). Avec ces images et à l’issue de la COP27, remonte à la surface le sujet brûlant et…

À l’heure où les sources d’énergie fossile sont décriées pour leurs impacts environnementaux et humains, où les gisements terrestres de minerais s’épuisent et où la demande en métaux rares ne cesse d’augmenter, les ressources des fonds marins attirent la convoitise d’un nombre croissant d’acteurs car ils regorgent de métaux précieux indispensables au maintien de nos modes de vie actuels ainsi qu’à la fameuse transition énergétique. Devons-nous exploiter ces minerais au risque de compromettre l’équilibre fragile des écosystèmes océaniques ? Cette question concerne tous les citoyens et au premier chef les Océaniens car, non seulement notre culture est très marquée par l’environnement maritime, mais surtout parce que c’est dans l’océan Pacifique que se trouvent les principaux gisements.

Une planète et des océans en état de surchauffe   

Les Nations unies ne s’y sont pas trompées en consacrant à l’océan un objectif du développement durable spécifique :  la décennie pour les sciences océaniques au service du développement durable 2021-2030 (https://fr.unesco.org/ocean-decade). L’objectif est de renforcer la coordination des différentes actions de la communauté scientifique, des gouvernements, de la société civile, pour « conserver et exploiter de manière durable les océans, les mers et les ressources marines ».

En 2022, les conférences internationales sur l’Océan se sont succédé : One Ocean Summit à Brest en février, Blue Climate Summit à Papeete en mai (lire notre article « Blue Climate Summit » : Dick Bailey, ou le souhait d’un sommet pour de vrai), Conférence de l’ONU sur les Océans à Lisbonne en juin…

COP27 : une nouvelle résolution dans un océan de promesses ?

La COP27, qui a réuni les 196 États engagés depuis 1992 par la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques, s’est tenu au mois de novembre en Égypte. Le sommet a entériné la création d’un fonds de compensation des dégâts climatiques subis par les pays du Sud sans fermer la porte à la consommation d’énergies fossiles.

Le rôle des océans dans la lutte contre le réchauffement climatique y était beaucoup plus visible comparé aux éditions précédentes. En effet, c’était la première fois que les scientifiques avaient décidé de s’organiser pour avoir un « Pavillon Océan » et affirmer ainsi son rôle crucial.

Le 7 novembre, le Président français Emmanuel Macron y a plaidé pour une « interdiction de toute exploitation des grands fonds marins ». Pourtant, fin 2021, il avait annoncé un plan de deux milliards d’euros dans le cadre du programme « France 2030 », pour l’exploration des fonds sous-marins, notamment l’accès aux métaux rares…

Les ressources minières de l’océan : des éléments devenus stratégiques

L’océan renferme nickel, or, argent, lithium, zinc, platine,tungstène… et surtout un potentiel très important pour certains métaux ; « de l’ordre de la moitié des réserves terrestres actuelles de cuivre et dix fois plus pour le manganèse et le cobalt », soulignait en juin 2017 une note de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, NDLR) sur l’épuisement des métaux et minéraux.

Utiles à la fabrication d’objets high-tech (téléphones, tablettes, écrans plats…), de la fibre optique aux batteries des véhicules électriques en passant par les scanners médicaux et les éoliennes, les métaux rares sont au cœur de notre société. Certains, comme le lithium, le cobalt, le nickel et le manganèse sont même essentiels pour relever les enjeux de la transition écologique à tel point qu’ils sont parfois surnommés le « pétrole du XXIe siècle ».

2035, l’avènement de la « watture » 

L’Union européenne s’est engagée à devenir le premier continent à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Dès 2035, la vente de tout nouveau modèle équipé d’un moteur thermique sera interdite (exceptées les « supercars », dont la production se situe entre 1 000 et 10 000 véhicules par an, qui vont bénéficier d’un traitement de faveur). À cette date, les Européens se portant acquéreurs d’une voiture neuve n’auront d’autre choix que la voiture électrique.

Lors du sa visite au Salon de l’automobile 2022, Emmanuel Macron a rappelé son ambition que 2 millions de véhicules électriques soient construits en France en 2030. Le sujet est particulièrement sensible sur un salon marqué par une forte présence des marques chinoises qui maîtrisent la totalité du process allant de l’exploitation des « terres rares » à la construction automobile en passant par la fabrication des batteries. Consciente très tôt de la valeur de ces ressources, la Chine représente aujourd’hui 60 % de la production mondiale de batteries !

Voici donc l’équation à résoudre : selon les projections de l’IEA (International Energy Agency, NDLR), l’accélération de la numérisation et la transition énergétique telle qu’elle est promue aujourd’hui vont induire une multiplication par trois de la production de métaux dans le monde ces prochaines décennies.

L’exploitation minière des fonds marins ou Deep Sea Mining (DSM) désigne les procédés d’extraction des ressources minérales situées entre 400 et 6 000 mètres de profondeur en milieu océanique.

L’Ifremer recense trois grands types de gisements métalliques marins intéressant particulièrement les États et les industriels

1. Les nodules polymétalliques

Les nodules polymétalliques sont présents dans les plaines abyssales de l’ensemble des océans, à des profondeurs allant de 4 000 à 6 000 m. Ce sont des boules de quelques centimètres de diamètre. Leur taux de croissance est de l’ordre de la dizaine de millimètres par million d’années. Les « champs de nodules » peuvent s’étendre sur des surfaces de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres carrés. Les métaux valorisables sont surtout le manganèse, le nickel, le cuivre et le cobalt.

2. Les sulfures hydrothermaux

Les amas sulfurés, dont la présence est liée à une activité hydrothermale, se rencontrent dans des zones volcaniques et tectoniques actives, à des profondeurs allant de 1 000 à 5 000 m. Les amas sulfurés sont très localisés et couvrent des surfaces de quelques centaines à plusieurs milliers de mètres carrés, avec une épaisseur pouvant atteindre une centaine de mètres. Ils sont riches en zinc et cuivre, mais peuvent également présenter de fortes teneurs en métaux précieux, tels l’or et argent, et en métaux rares, comme l’indium et le sélénium.

3. Les encroûtements cobaltifères

Les encroûtements cobaltifères se trouvent à la surface des monts sous-marins et se forment à partir des métaux présents dans l’eau de mer. L’épaisseur de certains encroûtements est de l’ordre de la dizaine de centimètres. Ils peuvent recouvrir des surfaces de plusieurs milliers de kilomètres carrés et ont été découverts à des profondeurs allant de 400 à 4 000 m. Ils sont essentiellement composés de fer et de manganèse, mais le cobalt constitue la substance principale de ces minéralisations. Il y a près de 2 % de cobalt dans les encroûtements de la Polynésie française.

Si les nodules peuvent être ramassés ou grattés sur le sol océanique, les gisements de minéraux des sulfures et des encroûtements doivent être découpés ou cassés pour être détachés de leur support. Ils nécessitent donc des appareillages plus massifs.

L’exploration pourrait bientôt ouvrir la voie à l’exploitation

Explorer ne signifie pas exploiter. Mais la crainte est que l’on joue de cette ambiguïté entre recherche scientifique et prospection minière pour évaluer un potentiel en ressources minérales, et non acquérir des connaissances sur les écosystèmes marins et leur fonctionnement. Cette démarche conduirait inexorablement à l’exploitation des ressources minérales des fonds marins.

Disposant d’une ZEE (Zone économique exclusive, NLDR) d’environ 5 millions de km2, le potentiel des ressources marines de la Polynésie française ne manque pas d’atouts avec l’un des encroûtements cobaltifères les plus riches du monde.

Il a fait l’objet d’une expertise collégiale commandée par l’État et le Pays à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) en 2017. Celui-ci recense les connaissances et construit un diagnostic nuancé de la situation : Les ressources minérales profondes en Polynésie française / Deep-sea mineral resources in French Polynesia – IRD Éditions (openedition.org)

L’assemblée de la Polynésie s’apprête à voter un moratoire sur l’exploitation des fonds marins

En juin dernier, le ministre de la Culture, de l’Environnement et des Ressources marines, Heremoana Maamaatuaiahutapu, s’est exprimé en faveur de la protection des océans à Lisbonne, lors de la conférence de l’ONU sur la gestion durable des océans.

Les membres du CESEC (Conseil économique, social, environnemental et culturel, NDLR) viennent de rendre un avis favorable sur la mise en place d’un moratoire sur l’exploitation des grands fonds marins, une position qu’Édouard Fritsch, le président du Pays, avait partagée au lendemain du 12e Forum des îles du Pacifique.

Le 9 novembre 2022, le moratoire sur l’exploitation minière des grands fonds polynésiens a été transmis à l’assemblée. Il prend la forme d’une déclaration solennelle permettant à la Polynésie française de se positionner fermement en faveur de la protection et la gestion durable de ses espaces et de ses espèces.

Des permis d’exploitation qui mettent à mal le fameux « Pacific Way »

À contrecourant de la Polynésie française, Mark Brown, Premier ministre des Iles Cook a qualifié les nodules polymétalliques de « pommes dorées » lors d’une cérémonie officielle durant laquelle 3 sociétés ont reçu un permis d’exploitation minière des fonds marins. Mark Brown compare la situation des Iles Cook à celle de la Norvège, un pays qui jouit de l’un des niveaux de vie les plus élevés au monde, rendu possible grâce à d’abondantes ressources naturelles offshore.

D’autres États insulaires (Papouasie-Nouvelle Guinée, Kiribati…) voient une importante manne financière dans l’exploitation des ressources minérales de leurs eaux territoriales ou de concessions en haute mer obtenue auprès de l’AIFM (Alternative Investment Fund Managers, NDLR), dont ils confient la gestion à des entreprises privées.

Dernièrement, Nauru faisait part à l’ONU de sa volonté de commencer la collecte de métaux en profondeur. L’extraction prévue se déroulerait dans la « Zone », un terme juridique faisant référence au fonds marins situés au-delà des limites des juridictions nationales que sont les ZEE.

La position ambigüe de la France

Début 2022, le premier Ministre, Jean Castex, a validé la Circulaire de l’Assemblée Nationale « Stratégie nationale d’exploration et d’exploitation des ressources minérales », qui a pour but d’encadrer l’action publique et d’orienter l’action des opérateurs privés sur les dix prochaines années. https://www.legifrance.gouv.fr/download/pdf/circ?id=45199

L’été dernier, une mission d’information du Sénat, dont le rapporteur est le sénateur Teva Rohfritsch, vient de publier un rapport intitulé « Abysses : la dernière frontière ». Elle estime prématuré de se prononcer sur la prospection et l’exploitation des ressources minières des fonds marins, en l’absence de connaissances scientifiques suffisantes sur les grands fonds et leurs écosystèmes et propose une série de recommandations https://www.senat.fr/rap/r21-724/r21-724-syn.pdf

Forts des connaissances et du savoir-faire qu’ont acquis les laboratoires et les sociétés minières françaises sur les environnements profonds, le ministère chargé de l’Écologie et le ministère chargé de la Recherche ont confié au CNRS et à l’Ifremer la réalisation d’une expertise scientifique collective (ESCo) sur les impacts environnementaux pouvant résulter de l’exploration et de l’exploitation des ressources minérales profondes.

Après s’être prononcé en faveur de l’exploration des fonds marins, qualifiée de « levier extraordinaire de compréhension du vivant et d’accès à certains métaux rares » fin 2021, Emmanuel Macron vient de déclarer lors de la COP 27 : « La France soutient l’interdiction de toute exploitation des grands fonds marins ». Une position qu’il portera dans les enceintes internationales.

Le Tavini n’a pas manqué de réagir à cette déclaration la qualifiant de « double langage diplomatique défavorable au Peuple de Maohi ». Et accusant la France de s’octroyer « le droit, sans consulter préalablement le Peuple polynésien, de créer une jurisprudence internationale sur nos propres ressources sous-marines ».

À qui appartient l’Océan ?

Un peu plus de la moitié des fonds marins mondiaux sont sous la juridiction de l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM), qui dépend de l’ONU. Le reste se trouve dans les Zones économiques exclusives (ZEE) des États, et donc sous leur contrôle direct.

D’un point de vue juridique, hors minerais ou produits utiles à l’énergie atomique, la Polynésie française est compétente en matière de droit minier.

La mine bleue est-elle plus verte ?

Les sociétés minières vantent les vertus écologiques des ressources des fonds marins, futur moteur de la transition écologique. Elles affirment que l’extraction des métaux des fonds marins est nécessaire pour des solutions énergétiques propres.

Dans leur communication à destination des gouvernements, des associations, des leaders d’opinion et des populations, l’exploitation des fonds marins est présentée comme une méthode écologique permettant de répondre à la demande mondiale croissante en métaux précieux et soutenant la croissance économique.

L’Agence internationale de l’énergie (AIE) va dans le même sens en estimant que des approvisionnements insuffisants en minéraux critiques, comme le nickel, le cobalt, le cuivre ou le manganèse, pourraient compromettre un renforcement des actions en faveur du climat.

Quant à l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM), elle n’a encore jamais rejeté une demande de licence d’exploitation.

Les fonds marins sont aujourd’hui moins bien connus que les reliefs de Mars ou de la Lune

L’une des principales sources d’inquiétude, c’est que l’on ne sait presque rien des fonds marins et que l’on pourrait provoquer des dégâts en cascade sans en avoir conscience.

« Des espèces plus proches de nous pourraient également souffrir de ces perturbations. Baleines, tortues et thons sont connus pour réaliser régulièrement des plongées profondes. De telles espèces pourraient être exposées aux effets acoustiques et aux déchets miniers fuitant au long de la colonne d’eau », souligne l’association Deep Sea Mining. Cela peut aussi entraîner des conséquences à plus grande échelle, les résidus miniers pouvant voyager vers d’autres environnements et empêcher la photosynthèse dans les couches d’eau supérieures.

Un constat alarmant : le secteur minier est l’industrie qui produit le plus de dégâts humains, sanitaires, environnementaux et sociaux

Comme le rappelle Aurore Stephant, ingénieure géologue, spécialisée dans les risques environnementaux et sanitaires des filières minérales, les métaux ne se trouvent pas sous forme pure. Ils présentent généralement des teneurs très faibles car ils sont disséminés dans des volumes de roche gigantesques (cobalt = 0,5 à 2,5 % ; cuivre 0,3 à 2 % ; or = 1 g/tonne !)

Les métaux sont donc toujours associés à d’autres minéraux. Pour les séparer, deux techniques principales existent : soit la flottation fondée sur les réactions hydrophobes ou hydrophiles des particules minérales par rapport à l’eau, soit des procédés chimiques comme les traitements au cyanure ou au mercure. Les deux méthodes sont complexes et longues, très consommatrices d’eau et d’énergie, et génèrent des quantités considérables de déchets affectant tous les milieux (eau, air, terre).

Comme le précise le rapport d’études « Controverses minières »réalisé par Syst ext en novembre 2022, « il ne suffit pas d’annoncer des quantités gigantesques de métaux théoriquement présents, mais bien de les mettre en parallèle avec des superficies à exploiter pour les récupérer (par exemple, les presque 4 millions de km² pour les 21 milliards de tonnes de nodules estimés dans la Zone de Clarion-Clipperton) ».

Le fait que les sites soient éloignés et inhabités semble sans conséquences potentielles. Cependant, contrairement à ces idées reçues, l’exploitation soulèverait probablement des problématiques plus complexes encore que l’exploitation terrestre.

Le développement de l’activité minière en eaux profondes paraît incohérent avec l’urgence de protection environnementale.

Pour les États du Pacifique déjà utilisés comme terrain d’essai (Compagnie française des phosphates de l’Océanie à Makatea, Rio Tinto à Bougainville, Centre d’expérimentation du Pacifique à Moruroa…), les enjeux écologiques et sociétaux ne sauraient être ignorés malgré les potentielles retombées économiques.  Les impacts de l’exploitation minière des océans risquent d’être supérieurs aux effets que l’on a voulu éviter afin de lutter contre le réchauffement climatique.

Alain Raveleau

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