Cet article est une reprise un peu « étoffée » d’une courte intervention que j’ai faite en mai 2021 aux côtés de trois autres intervenantes (Simone Taema Grand, Michèle Lewon et Corinne Raybaud) dans le cadre d’une conférence sur le thème du voyage dans la littérature polynésienne organisée par l’association Tāparau à la Maison de la culture. Il est dédié à la mémoire du poète Patrick Araia Amaru qui nous a quittés brutalement en2018 à l’âge de 60 ans.

Le thème du voyage dans la littérature et plus spécifiquement dans la poésie permet de se faire une idée de la relation de l’écrivain avec la société dans laquelle il vit. Dans la société française du règne de Napoléon III, puis sous la IIIe République aux mœurs austères, les poètes français ne rêvaient que de départs, de voyages exotiques, de fuite vers des pays où la nature est généreuse et la vie amoureuse vécue avec simplicité. Durant toute la seconde moitié du XIXe siècle et du début XXe siècle, de nombreux textes littéraires sont marqués par cet éloge du voyage exotique. Historiquement, ces années correspondent à la période des colonisations, au mythe des pays exotiques idylliques, et particulièrement au mythe de Tahiti paradis, largement répandu depuis la fin du XVIIIe siècle par les « découvreurs » et repris à l’envi par les écrivains français.
En Polynésie, ces mêmes périodes correspondent à la mise sous tutelle du pays par les Anglais puis les Français et à l’influence des missionnaires. Si bien que, même lorsque le reo mā’ohi fut transcrit dans l’alphabet européen et enseigné aux Polynésiens, cela n’aboutit pas à l’éclosion d’une littérature polynésienne. Le livre était la Bible, et la culture polynésienne se trouva dévalorisée et les ancêtres présentés comme d’horribles païens, auteurs de sacrifices humains et d’infanticides, voire des anthropophages. Si bien que ce n’est qu’après une grande parenthèse de presque 150 ans, dans les années 1970-1980, que les Polynésiens se mirent à écrire et publier. Et le thème du voyage fut alors traité de manière bien différente de celle que l’on retrouve dans de nombreux textes légendaires et poétiques transmis par la tradition orale d’avant l’arrivée des Européens, qui évoquent les grands voyages héroïques des ancêtres, des dieux et des héros polynésiens.
Quelques rappels sur le contexte d’avant les années 1970
Il convient de préciser un peu plus pourquoi, entre l’arrivée des Européens et les années du « renouveau culturel polynésien », très peu de livres écrits par des autochtones ont vu le jour. Pourtant dès 1797, quand les missionnaires sont arrivés, le reo tahiti, langue orale, fut transcrit par leur soin à l’écrit dans l’alphabet européen et la lecture et l’écriture en tahitien furent enseignées aux autochtones dès 1821. Mais le but des missionnaires à l’époque était de convertir les Polynésiens en leur permettant de lire la Bible dans leur propre langue. On aurait pu s’attendre à ce que malgré tout, cet apport de l’écrit permette à côté l’éclosion d’une production littéraire autochtone mais il n’en fut rien à cause du contexte de l’époque.
En effet, dès 1819, Pomare II se convertit au christianisme, entreprit de traduire la Bible avec le missionnaire Nott, et très vite imposa le Code Pomare qui introduisit de nombreux interdits dans la société polynésienne, interdits qui aboutissaient à un rejet de le culture ancestrale. Même les qualités exceptionnelles de navigateurs des ancêtres étaient mises en doute : l’idée dominante à l’époque était que les Polynésiens étaient arrivés par hasard, poussés par les courants vers les îles polynésiennes. En fait, les ancêtres étaient dénigrés. Il devint interdit de danser, de chanter les chants traditionnels, de se vêtir légèrement, de se tatouer etc.
Bien sûr, la transmission orale de la culture continua dans la population et certains textes, des légendes familiales, des généalogies, des recettes de ra’au tahiti, furent consignées dans des puta tupuna (livres conservés dans les familles) mais cela resta confidentiel. De leur côté les missionnaires et divers étrangers recueillirent des légendes et autres textes qu’ils transcrivirent plus ou moins fidèlement selon des récits d’autochtones. Par contre de nombreux livres : récits de voyage ou fictions furent écrits par les Popa’a (les étrangers à la peau blanche- le véritable terme est papa’a : celui qui « grille » au soleil-). Les textes de fiction exprimaient la vision héritée du mythe de Tahiti paradis et donnaient des autochtones une vision réductrice qui les infériorisait tout en louant leur beauté. Voir l’article de Chantal T. Spitz dans pensées insolentes et inutiles (pages75 à 89) concernant Le Mariage de Loti « Rarahu iti e, autre moi-même »,ainsi que celui de Flora Aurima-Devatine concernant le même roman, paru dans Maruao, page 309 à 317 « Rarahu ou Le Mariage de Loti ».
Il faut noter également que depuis l’arrivée des Européens, 80 % de la population fut décimée par les maladies « importées », entre autres la tuberculose et que la grippe espagnole toucha tous les archipels à l’exception des Tuamotu et fit des ravages : le peuple marquisien faillit disparaître. Les autochtones étaient plongés dans la crainte et le deuil et certains pensaient même que Dieu les punissait.
Il fallut attendre 1919 pour que paraisse un recueil de poèmes d’un Polynésien écrit en français et de facture assez classique qui évoque la Polynésie : L’Ile parfumée. Mais cet ouvrage ne connut qu’un très faible tirage. Et son auteur Ernest Salmon, homme très cultivé, devenu magistrat français n’exerça pas en Polynésie pour des raisons d’objectivité. Donc ce livre, réédité par l’association Littéramā’ohi récemment, n’eut pas un grand écho à Tahiti à l’époque.
C’est seulement dans les années 1970-1980 qu’Henri Hiro et son ami Turo Raapoto, à leur retour de France, écrivirent des poèmes et d’autres textes en reo tahiti et décidèrent de faire revivre leur langue et leur culture. Henri HIRO demanda aux autochtones de faire entendre leur voix en reo mā’ohi, en français ou en anglais mais d’écrire afin de reprendre la parole car les seuls livres publiés étaient rédigés par des Français ou d’autres étrangers. Parallèlement, le mouvement qu’on appelle « Renouveau culturel polynésien » préconisait le port du paréo, le retour à la terre, la valorisation de la pêche de la construction de maisons traditionnelles et préconisait la pratique du reo mā’ohi qui était dévalorisé depuis qu’on interdisait aux enfants de parler reo mā’ohi à l’école sous peine de punitions dégradantes (comme ce fut le cas en France pour le breton, le basque, l’alsacien, etc.).
En effet, entre 1897 (l’école en français étant devenue obligatoire après la cession de la Polynésie à laFrance par Pomare V en 1880) et 1981, les langues polynésiennes furent déconsidérées et interdites à l’école et beaucoup de parents pensèrent bien faire en n’apprenant pas leur langue à leurs enfants afin de valoriser la langue française, langue de la réussite scolaire.
L’incitation d’Henri Hiro et l’exemple qu’il donna en produisant de nombreux écrits en tahitien (ainsi que des pièces de théâtre, des films, des émissions télévisées) eut un effet libérateur et un impact important : de plus en plus de Polynésiens se mirent à écrire que ce soit des poèmes, des romans, des pièces de théâtre. Certains écrivirent en français, d’autres en tahitien, et d’autres dans les deux langues. Petit à petit le tahitien fut enseigné à l’école, le CAPES de français- reo mā’ohi, fut créé en 1997 et actuellement certaines écoles sont bilingues, le ‘ōrero est enseigné dans le système scolaire, une agrégation de français reo mā’ohi a été créée en 2021, etc.
Des années 1970 à nos jours
Henri Hiro, Turo Raapoto, Flora Aurima-Devatine, Charles Manutahi, Hubert Brémond furent des précurseurs mais d’autres écrivains polynésiens suivirent leur exemple : parmi eux, Louise Peltzer, John Mairai, Patrick Araia Amru, Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, Valérie Gobrait, Chantal T. Spitz, Rai Chaze, Jimmy M. Ly, Isidore Hiro, Titaua Peu, Ariirau, etc. La littérature autochtone est en plein essor. Certains auteurs sont primés, traduits, étudiés dans diverses universités. La revue Littéramā’ohi, créée en 2002, permet à de nombreux Polynésiens de s’exprimer.
Comme le disait Henri Hiro, le reo mā’ohi est une langue naturellement poétique et la plupart de ces écrivains rédigèrent des textes poétiques, parfois inclus dans leurs romans, pièces de théâtre ou essais s’ils sont plutôt romanciers, auteurs de théâtre ou essayistes et beaucoup d’entre eux écrivirent des textes pour les spectacles du Heiva.
Le thème du voyage dans la poésie polynésienne

On aurait pu s’attendre à ce que les Polynésiens écrivent de nombreux textes poétiques pour louer les exploits de leurs ancêtres, d’autant plus qu’il a été prouvé que les grands voyages en pirogues doubles furent intentionnels : les Polynésiens se guidaient avec les étoiles, leur connaissance des courants, des vents, des oiseaux de mer, etc.
De grands navigateurs, après le voyage de 1947 de Thor Heyerdhal reliant en radeau l’Amérique du Sud à Tahiti, refirent des voyages des ancêtres avec les moyens de navigation traditionnels, En 1956, Éric de Bisschop et Francis Cowan firent le voyage inverse de celui de Thor Heyerdhal (de Raiatea à l’Amérique du Sud) sur le radeau Tahiti Nui (celui-ci fit, hélas, naufrage au retour coûtant la vie à Éric de Bisschop). Des années après, en 1985, Francis Cowan relia Raiatea à la Nouvelle-Zélande dans sa pirogue double traditionnelle Hawaiki Nui en n’utilisant que les moyens traditionnels de navigation. Plus près de nous, en 2010, Hiria Ottino accomplit, avec son équipage de Polynésiens francophones et anglophones, l’exploit de faire le voyage inverse des premiers Polynésiens en reliant Raiatea à Shanghai en navigation traditionnelle. Et depuis 2009, la pirogue Fa’afaite a fait de nombreux voyages en navigation traditionnelle et joue un rôle pédagogique important d’initiation auprès des scolaires.
Donc c’est plutôt en renouant concrètement avec la construction de pirogues doubles traditionnelles et la navigation traditionnelle que les Polynésiens rendirent hommage à leurs ancêtres, générant l’admiration de tous les grands navigateurs du monde entier.
En ce qui concerne la poésie, en réalité peu de textes évoquent le thème du voyage mais ce sont des textes d’une grande portée symbolique, d’une grande intensité émotionnelle et certains sont incontournables si l’on veut comprendre le Renouveau culturel polynésien. Ce thème est abordé de deux façons principales.
I) Donc, sauf exceptions, les poèmes sur le voyage ne sont pas consacrés aux navigations ancestrales, ils n’ont recours qu’à des allusions à celles-ci. En fait les auteurs polynésiens abordent le thème du voyage de façon métaphorique : le voyage, c’est le retour à l’identité mā’ohi dont le véhicule principal est la langue d’où la métaphore omniprésente de la pirogue double pour désigner la langue ou la culture et une grande utilisation du champ lexical de la navigation.
II) De façon complémentaire, on trouve l’affirmation de la nécessité d’arrêter le voyage ou le refus du voyage pour s’ancrer dans la terre mère sacrée et pouvoir se consacrer au voyage de la création littéraire et à la divulgation soit d’une poésie autochtone moderne soit de créations de textes poétiques qui respectent les codes formels des textes anciens soit encore en divulguant des textes poétiques venus de la tradition orale et conservés pour embarquer par leur lecture les auditeurs dans le voyage de retour aux origines.
Illustration
1/ La Pirogue métaphore de la langue et de la culture, le retour à l’identité
A) Le thème de la pirogue, omniprésent, désigne à la fois la pirogue ancestrale mais surtout la langue mā’ohi. Le texte de Louise Peltzer, Une Pirogue Nommée Mā’ohi, paru dans Hymnes à mon île (1995), traduction en français d’un texte en tahitien de 1985 en est une illustration. Le texte en reo tahiti n’est pas cité car je n’ai pas pu me le procurer.
Une Pirogue Nommée Mā’ohi
Chevauchant crêtes et vagues de l’océan infini,
Au soleil couchant, elle apparut la pirogue Ma’ohi
Peuplant les îles, les hommes venus du fond des âges
S’installèrent partout sur les plages, les côtes sauvages.
De la pirogue abandonnée
Un peuple était né.
De cet exploit merveilleux, toujours nous garderons la mémoire
Dans nos veines coule le sang chargé de notre gloire.
Ancêtres prestigieux, vous avez su braver les éléments,
Mais que pouvons-nous faire, nous, vos enfants
Pour mériter votre estime et continuer l’ouvrage,
Nous montrer dignes enfin de votre courage ?
Depuis longtemps déjà je m’interroge,
Cherchant, en vain, le message digne d’éloges.
Mon regard parcourt et se perd à l’horizon.
De cette quête, le silence seul me répond.
Mes yeux mouillés implorent mes compagnons.
Débris informes, la pirogue est là pantelante.
Je chasse au loin les souvenirs qui me hantent.
Parle, je t’en prie, j’ai besoin de savoir
Qui je suis, dis-moi où est mon devoir ?
Je t’entends, mon enfant, je suis là et je veille.
Ne crains rien, tes paroles sont douces à mes oreilles.
Le parler Ma’ohi qui est le tien
Sera désormais la pirogue de ton destin.
Oublie ta langue et le peuple des piroguiers
Ne sera plus qu’une pirogue sans balancier.
Va, j’ai confiance, aurais-je fait l’impossible voyage
Si j’avais, un instant, douté de ton courage
N’oublie jamais mes paroles, car je le proclame
Ainsi seulement, tu pourras garder ton âme.
Au début du texte, la pirogue traditionnelle apparaît mais dès le vers 5 elle est « abandonnée » puisque les Polynésiens se sédentarisent. Après un bref éloge des « Ancêtres prestigieux » (vers 9) commence le questionnement douloureux de la poétesse (Vers 17 « mes yeux mouillés ») et c’est la pirogue personnifiée qui lui répond. Cette fois-ci elle est une métaphore de la culture délaissée (« Débris informes, la pirogue est là pantelante ». Et la pirogue lui donne sa mission : « Le parler Ma’ohi qui est le tien, sera désormais la pirogue de ton destin » (vers 24 et 25). Cette fois-ci, la métaphore de la pirogue s’applique à la langue.
Le voyage est donc le retour à la culture, à l’identité, qui seul permettra « au peuple des piroguiers » (vers 26) et à l’écrivaine de « garder son âme » (vers 31)
B) Ce poème très fervent n’est pas un texte isolé. Dans Littéramā’ohi N° 2, on peut lire en bilingue le très beau poème de Patrick Araia Amaru To’u reo/ Ma Langue.

Ma langue (To’u reo)
(Traduction en français par l’auteur)
Poème paru in Littérama’ohi N°2, page 77
AMARU Araia
La pirogue double arriva
De la nuit des temps
Elle avait affronté les tourbillons
De la nouvelle société,
Elle s’était ébréchée aux vents
Du dénigrement,
Et elle se tient à présent
Dans le lagon de mon âme.
J’embarquai,
Mon savoir et ma sagesse
Me souriaient.
Mes baillons se délièrent
Les sentiments enfouis prirent jour.
Mon âme s’éclaircit.
Une main paternelle était dans la
Mienne
Je vis mon enfant,
Alors le lien se réalisa.
O ma langue
Pilier de mon âme,
Je te parlerai encore
Afin que mon existence se révèle ;
L’existence de mon pays,
Afin que vivent ma culture
Et mon identité,
Afin qu’elles ne soient pas
englouties
Par l’oubli.
To’u reo
Ua fano mai te vaa tau’ati
Mai te po roa mai,
Ua faauru oia i te iri po
No te faanahoraa api,
Ua faafati hia e te matai
No te faaino,
E ua ti’a mai i teie nei
I te tai roto o to’u ā’au.
Ta’uma tura vau i ni’a iho,
Te ata noa mai ra
To’u ite e to’u paari.
Matara atu ra te nati.
Tau tea atura te manao mo’e.
Teatea atura to’u ā’au .
E rima metua tei to’u nei rima.
Mata atura vau i ta’u tama.
Aue, aue, ua ti’a hia te hono !
E to’u nei reo iti e,
Turu o to’u nei varua
E reo a vau ia oe,
Ia hiti a to’u parau,
Te parau o to’u ai’a,
Ia ora a to’u hiro’a
E to’u iho tumu,
Ia ore e horomi’i hia
E te mo’e.
AMARU Araia
Dans ce texte, la pirogue double représente la culture traditionnelle que le poète va accueillir « dans le lagon » de son âme. Le lien entre les générations est rétabli grâce à la culture : « une main paternelle était dans la mienne », « je vis mon enfant » et la langue est désignée par la métaphore « pilier de mon âme ». Elle révèle l’individu à lui-même (« mon existence ») ainsi que son « identité » et même l’existence « de (mon) pays ». C’est donc ce voyage dans la culture retrouvée « ébréchée aux vents du dénigrement », comme il est dit au début du poème, qui permet au Mā’ohi et à tout le pays de de redevenir eux-mêmes.
Il faut remarquer la force de la passion du poète pour sa langue. En tahitien l’expression que le poète emploie à la strophe 2 « Mon âme s’éclaircit » et beaucoup plus expressive en tahitien puisque le poète écrit « to’u ā’au » : mes entrailles (siège des sentiments et des émotions en reo tahiti). Le dernier vers de la strophe 2 commence par « Aue, aue » (exclamation qui traduit une grande émotion). Le poème en reo tahiti exprime de façon plus puissante l’émotion, la souffrance du poète, la véritable révolution qui se fit dans sa vie lorsqu’il prit conscience (grâce à une remarque que lui fit Turo Raapoto) que sa véritable identité était en lien avec sa langue. Il consacra d’ailleurs sa vie à la transmettre, dans ses écrits, dans son enseignement, dans son engagement auprès des jeunes pour le Heiva.
C) Un poème collectif rédigé en 2007 par Patrick Araia Amaru et des maîtres en langues et culture polynésienne Afea tātou e tīfai ai… / Quand allons-nous recoudre… a été publié dans le numéro 13 de Littéramā’ohi. On citera quelques extraits : la première et la dernière strophe. Ce texte comme le précédent est traduit par Patrick Araia Amaru.
Dès les premiers vers, l’identité entre la pirogue et la langue est évidente et source de sagesse.
Hei, hei hēi…
A mau paari te hoe !
E fauraò te reo nō te ìte
E nō te paari òte hōê nūnaa !
Auē ia parau iti i te nehenehe !
Hei, hei hēi…
Tenez fermement la rame !
La langue est le véhicule du savoir
Et de la sagesse d’un peuple !
Que c’est beau !
La strophe 6, elle, propose une solution alors que le reste du poème exprimait l’angoisse voire le désespoir des autochtones à la recherche d’un capitaine, de leur route, des étoiles. Il faut « recoudre la pirogue double cette langue de compassion ». Et c’est le devoir sacré (voir le mot « consacrée ») de tous les Mā’ohi (remarquons en tahitien l’usage du nous inclusif tātou).
Ahē !
I tīfaihia nā te vaa i tahito ra
Afea tātou e tīfai ā i teie vaa,
Te vaa tauàti ò t ereo aroha
I te nape i haapaarihia
I haamoàhia i te taimara,
Afea ?
Hei, hei hēi…
Ahē !
Jadis les pirogues étaient cousues
Quand allons-nous recoudre cette pirogue
La pirogue double, cette langue de compassion
De la cordelette de nape solidifiée
Consacrée dans l’océan
Quand ?
Hei, hei hēi…
4) Dans un extrait de la pièce de théâtre Hō mai na (Donne-moi…), de Henri HIRO, dans le deuxième tableau « L’offre, Discours de la mère de à son fils » la mère incite son fils au voyage : « Il faut partir, pars, tu dois partir maintenant » (A fano ! A fano rā). Dans ce texte, c’est la mère qui métaphoriquement est la pirogue de son fils car elle lui transmet toutes les valeurs de sa civilisation : « Me voici, je suis avec toi pendant ton périple pour t’oindre de l’éclat du guerrier dans la tempête » (« Eie hoi au tei to tere atoà ra no te tāvai ia òe i te hinihinu o te toa ra i te tau vero. ») Le voyage métaphoriquement est celui de la vie d’adulte que le jeune homme peut affronter car il a assimilé les valeurs de sa culture.

D) Dans la pièce de théâtre poétique en neuf scènes, Matarii (adaptation en français en 2008 de Te ‘a’ai no Matari’i, 2000), Valérie Gobrait a transformé un contephilosophique en pièce de théâtre. Le thème du voyage est omniprésent puisque les deux fils jumeaux (mais de mères différentes) du dieu Matari’i : Rautī-tama le belliqueux, et Rereatua le doux sont envoyés par leur père à la recherche du Mata’ura (qui est en fait le symbole de la connaissance et de la sagesse). Ce périple permettra de les départager. Rautī-tama est un guerrier féroce qui va soumettre les peuples qu’il va rencontrer durant son voyage alors que Rereatua, le pacifique, contemple le ciel et apprend à l’enfant du marin qui l’accompagne la navigation avec les étoiles. Lorsque les deux fils arrivent sur l’île où se termine le voyage Rautī-tama veut combattre son frère qui, lui, veut la paix. Alors Matari’i intervient en personne et donne le pouvoir à Rereatua, le sage. Le voyage est donc terminé et les hommes vont se sédentariser et mettre en place leur société, développer leur culture. C’est donc le moment d’arrêter le voyage : « La terre deviendra la mère des hommes. » « Les hommes retourneront leurs grandes pirogues doubles pour toujours. » dit Rereatua au petit garçon qui lui demande : « Que deviendra l’homme sans l’océan ? »
La pirogue double qui a été le moyen de la quête de la sagesse va devenir le marae, au côté du grand marae qu’est l’océan.
Il est intéressant toutefois de noter la belle évocation au début de la pièce (scène I) des voyages des « hommes-pirogues » qui trouvera son écho dans le chant final de la pièce (scène IX) lorsque le voyage prend fin. Au départ c’était l’océan qui « devint leur mère nourricière. » alors qu’ensuite ce sera la terre quideviendra la mère des hommes.

Scène I :
NARRATEUR (adaptation)
Dans les temps immémoriaux, des hommes bravèrent le grand océan. Ils avaient quitté Hava’i, leur terre d’origine, pour partir sur de hauts vaisseaux vers l’inconnu.
Dans une nuit abyssale, ils avançaient vent arrière, vent debout ils avançaient, la proue étant la poupe face au danger imprévisible, ils avançaient.
Et de génération en génération, les hommes-pirogues traversèrent ce vaste désert inspirant la frayeur et la mort. Certains furent engloutis devenant ainsi des ancêtres et, prenant le chemin du retour, leurs esprits guidèrent les vivants vers cette quête sans relâche vers l’inconnu, tout en leur offrant la Mémoire, la Vision, L’Éveil et le Respect du monde des quatre éléments. L’océan devint leur mère nourricière. Il enseigna les temps mouvants et les espaces infinis aux pirogues hésitantes lesquelles sombrèrent. Les générations suivantes qu’on avait initiées à l’envol par-dessus les flots poursuivirent les expéditions. Berceau des sanctuaires, l’alpha poussait loin les limites de l’oméga, vers le Levant. […]
Scène IX
(Chant final) ‘E MATARI’I Ē (adaptation en français par l’auteure)
C’est l’histoire d’un peuple
des mers du sud
En quête du Soleil Levant
De leur navigation ancestrale,
Il ne leur reste que le sanctuaire mouvant
Et les pirogues retournées
Et figées à jamais en temples de paix.
Matari’i, avec Te-uru-meremere
Ta’urua, l’étoile qui court le matin
Et exulte la vie jusqu’au crépuscule,
Tauhā, la Croix du Sud
Tous sont devenus des ancêtres divinisés
Chamans et prêtres, dompteurs
Des murailles d’écumes
Ils ont tressé la longue natte mouvante
Des liens immortels avec le Couchant
Afin que se tissent
Des généalogies sans fin
Avec les générations à venir
Mata’ura
Il faut noter un autre voyage que propose à ses spectateurs Valérie Gobrait : la pièce est parsemée de nombreux poèmes à forme fixe, écrits par l’auteure mais qui respectent absolument les règles de la poésie traditionnelle issue de la littérature orale : ‘ōrero, pata’u ta’u (chant rythmé), pehe oto (chant de lamentation), tarava, ‘ōrero haere pō (chant de généalogie). Cette œuvre est donc aussi un voyage à travers les différentes formes poétiques traditionnelle. Certains textes étaient récités, d’autres chantés lors de la représentation devant les scolaires et le public en 2000.
II) On arrive donc à l’autre aspect du thème du voyage dans la poésie polynésienne contemporaine. Le but des Polynésiens n’est plus de découvrir et conquérir de nouvelles terres mais de retrouver leur identité, leurs traditions et de s’ancrer dans la terre mère qui a été colonisée et dont beaucoup ont été spoliés. Il s’agit d’offrir aux lecteurs une image de l’écriture comme un voyage intérieure qui va dépayser le lecteur ou de faire retrouver à ses auditeurs autochtones leur identité à travers l’art oratoire traditionnel qui leur fait retrouver leur langue et leur culture donc leur identité.

1) Le refus du voyage
Un des aspects du « Renouveau culturel polynésien » est le désir de se réapproprier sa terre, en vivant en harmonie avec elle. Henri Hiro abandonna ses fonctions à la Maison de la Culture pour débroussailler sa terre de Huahine, y construire une maison traditionnelle, y planter des arbres fruitiers et vivre de la pêche et de l’agriculture.
Ce poème de Flora Aurima-Devatine exprime de façon plus symbolique ce refus d’abandonner sa terre, plus précieuse à ses yeux que tous les autres lieux au monde à cause de l’amour qu’elle lui porte et qui est le lieu de son identité. Obligée de quitter sa Polynésie natale pour faire des études lorsqu’elle était étudiante, ayant beaucoup voyagé, elle manifeste dans ce texte son besoin de retour au pays avec le « Je ne veux plus partir »
Il s’agit bien de retrouver et d’affirmer son identité.
JE NE VEUX PAS
Flora AURIMA-DEVATINE in « Humeurs » extrait du recueil Au vent de la Piroguière –Tifaifai, 2016 (Prix Heredia de l’Académie française), éditions Bruno Doucet.
Je ne veux pas partir
Je ne veux plus partir.
Je veux vivre dans mon île
Sans avenir
Dans mon île.
Trop petite
Tout le monde
N’y a pas sa place
Au soleil.
J’y suis.
Qu’irais-je faire au loin,
En un ailleurs
Qui ne m’est rien ?
Laissez-moi me lever
Au milieu de la foule,
Avec les pieds sur terre
Et les yeux sur la mer,
Pour attester que je suis.
Ici,
Tout me retient ;
Là-bas,
Au bord du vertige,
Je ne serai plus rien.
À ton insécurité
Parfaite
Je préfère
Mon imparfaite sécurité.
J’ai passé l’âge des concessions.
La 5e strophe illustre remarquablement sa résistance « Laissez-moi me lever » et son identité de Polynésienne « les pieds sur la terre » et les yeux sur la mer ». Pour la piroguière, l’océan n’est jamais loin, il symbolise à la fois le passé (les grands navigations), le présent (la pêche, les promenades en mer) et il est aussi le plus grand marae. La terre et la mer sont les deux dimensions indissociables de l’identité des Polynésiens elles constituent leur identité. Rien n’est oublié, le lien aux ancêtres et le lien au présent (le placenta est enterré sur la terre familiale).
2) Un autre texte de Flora Aurima-Devatine présente dans plusieurs strophes l’aventure de l’écriture comme un voyage (et aussi comme un travail de tressage). Nous allons le montrer en citant les six premières strophes, ce texte, écrit pourtant entièrement en français ne peut être que l’œuvre d’une Polynésienne.
A chacun son récit à tresser à l’envi (Au vent de la piroguière-Tifaifai « Patchwork »)
La vie dans tous ses sens était tournée vers l’intérieur.
À chacun d’inventer
de retourner la terre.
vers le ciel je m’élance
vers les étoiles je plonge,
Croix du Sud
Ceinture d’Orion.
J’ai le vertige au milieu de la Voie lactée.
Sous le dôme bleu,
j’aspire, j’aspire,
la fraîcheur de la nuit,
les yeux fermés je tremble,
on dirait bien
que j’ai peur.
Je rejoins aussitôt la terre ferme,
des émotions
de l’écriture ratiocinée,
une trouvaille
l’oiseau rare en vol.
Au-dessus de mon clavier,
j’erre les yeux en buée,
dans l’impatience,
les doigts en suspens,
dans l’indifférence.
J’ai solitude à cran,
tristesse à cœur
bonheur à tort,
j’ai nostalgie à fond,
vie de travers.
J’ai secoué la tête
pour balancer,
par l’écriture,
mes tresses en vers.
[…]
Le titre mentionne une activité artisanale traditionnelle : le tressage. Et l’auteure dès le 1er vers indique qu’elle est tournée « vers l’intérieur » Pourtant les vers suivants évoquent un envol avec un curieux mouvement inversé « vers le ciel je m’élance » / « vers les étoiles je plonge ». On peut penser à l’envol de Maui qui s’élance vers la voie lactée pour affronter son ancêtre la déesse de la mort Hine-Nui-Te-Po et gagner l’immortalité pour lui et les humains, mais l’opposition entre s’élancer et plonger fait penser aussi à un navigateur qui, sur son bateau en pleine tempête, cherche les étoiles et perd l’orientation entre le haut et le bas. Les thèmes du « vertige » et de la « peur » dans la strophe 2 connotent l’angoisse de la création mais aussi un voyage périlleux. La strophe 3 indique le retour à la terre ferme mais une terre « des émotions » en même temps que de « l’écriture ratiocinée », et c’est seulement dans la strophe 4 que l’auteure se retrouve dans un monde quotidien « au-dessus de mon clavier ». Ce début du poème ne peut être écrit que par quelqu’un qui a un rapport familier avec les étoiles, de même qu’avec le tressage (que l’on retrouve dans la strophe 6 avec l’ambiguïté du mots « tresses » : des cheveux tressés, des vers ?)
La création littéraire est donc bien pour l’auteure un voyage et aussi un travail minutieux d’artisanat. C’est une Tahitienne qui s’exprime, la « piroguière » descendante des grands navigateurs.
C’est le voyage d’une écrivaine du monde contemporain qui porte dans son imaginaire les légendes mais aussi tout le savoir de ses ancêtre navigateurs.
Écrit en français ce poème ne peut être écrit que par un Polynésien ou une Polynésienne. On voit bien en quoi la demande d’Henri HIRO avait du sens. Flora Aurima-Devatine a écrit des textes en tahitien mais celui-ci, pourtant, écrit en français, porte totalement la marque d’une auteure autochtone.
3)Un autre texte extrait du même recueil de Flora Aurima-Devatine (dans la section « Poèmes en archipel ») pourrait s’intituler « Le temps retrouvé » car il décrit un moment de grâce où, grâce à un ‘ōrero, les Mā’ohi retrouvent leurs racines.
L’art du pariparifenua
Sur la place qu’évente
la fraîche rosée des vallées,
c’est l’heure du pariparifenua,
espace de ressourcement,
chant-poème
au ras de l’île.
En quête
de la pure harmonie
des voix s’élèvent, sourdes , graves
hymnes à la terre, au ciel,
à ceux des temps anciens :
Les hommes scandent sur les corps
et dans les esprits martèlent, enracinent
puis mesurent, équilibrent
les perçantes, haut perchées
des femmes qui, ce faisant, rendent la consonnance
tandis que de timides, juvéniles,
s’exercent à prendre place.
Scansion, détresse
et nostalgie, sonorités immémoriales,
pont passé-présent
pour remonter le temps et conforter,
Sur les gradins
désertés, les Anciens se taisent,
langueur et méditation
dans l’attente d’un baume à l’âme.
Tous, sur la place, corps, chœur, et âmes.
Par le rythme, l’acceptation,
et la portée des sons, chant, musique
et poésie, vibrent, ravi , à l’unisson,
dans l’harmonie saisie au fort
par étapes, portée, légère,
éclatante, dans les hauteurs de la mélopée.
Le passé retrouvé, ils s’en reviennent
ressourcés, pacifiés,
enhardis, vivants.
Dans ce poème, c’est un voyage dans le passé et même dans le passé lointain qui fait partie du patrimoine ancestral (« hymne [… ] à ceux des temps anciens ») qui est évoqué par Flora Aurima-Devatine. Le pariparifenua est un des aspects du ‘ōrero polynésien, texte récité ou chanté qui fait à la fois la description précise et l’éloge d’une terre. Tous les patronymes sont cités, parfois explicités.
Ce sont les « Anciens » qui sont cités et l’expression « dans l’attente d’un baume à l’âme » (strophe 4) montre bien la souffrance d’avoir perdu leur culture qui est aussi leur identité (leur âme). La strophe 1 évoquait le « ressourcement », la dernière le bonheur, le soulagement de se sentir réunifiés : « le passé retrouvé » (strophe 6) et le dernier mot « vivants » exprime l’importance de leur langue et de leur culture pour être et se sentir pleinement eux-mêmes :donc « vivants ». Dans ce texte ce sont les récitants qui sont les « passeurs » qui momentanément effacent le temps grâce à leurs « sonorités immémoriales, pont passé-présent ».
L’attachement à la terre mère est rappelé par l’expression « au ras de l’île » (strophe 1).
Ce poème est en écho avec les textes de Louise Peltzer et Patrick Araia Amaru qui évoquent la souffrance d’être amputé de sa langue et de sa culture et l’importance vitale de les retrouver pour, non seulement se réconcilier avec soi-même, mais aussi les transmettre aux autres.
Conclusion
On voit donc que le thème du voyage dans la poésie polynésienne contemporaine est avant tout traité comme l’éloge du voyage de la réappropriation de ces pirogues doubles que sont la langue et la culture : ces pirogue doubles qui mènent le Polynésien à la réconciliation avec ses origines donc avec son identité, son âme. Le voyage peut être aussi celui de la création poétique bercée par les thèmes immémoriaux. Et l’attachement à la terre mère même si l’on a « les yeux sur la mer » s’oppose au voyage artificiel. L’être humain ne peut partir, comme dans le poème d’Henri Hiro, que s’il est réconcilié, en harmonie avec sa propre identité donc avec sa culture transmise par les ancêtres (ici la mère). Même si l’on évoque les temps héroïques des grandes traversées (comme dans Matari’i de Valérie Gobrait au début de la pièce ou rapidement dans le poème de Louise Peltzer), le terme du voyage est la culture polynésienne avec « le sanctuaire mouvant » de l’océan et « les pirogues retournées » à proximité.
On peut remarquer combien d’émotion et de souffrance transparaissent dans ces poèmes (particulièrement ceux de Patrick Araia Amaru), combien d’amour pour leur langue et leur culture dont les auteurs ont été dépossédés durant des décennies.
Nous sommes dans le mouvement inverse de l’éloge du voyage lointain des poètes français d’après 1848 qui s’exclamaient comme Mallarmé « Fuir ! là-bas fuir ! […] je partirai ! Steamer balançant ta mâture, lève l’ancre pour un exotique nature. » […] (Brise marine, 1893) ou qui louaient comme Baudelaire le voyage exotique. Ces poètes n’étaient dépossédés ni de leur langue, ni de leur culture, ils fuyaient l’oppression politique, se tournant vers les pays colonisés, idéalisés.
