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Pourra-t-on un jour parler sereinement des années du nucléaire en Polynésie française ? « Un rêve modeste et fou », aurait écrit Aragon. Modeste, parce qu’on n’arrivera sans doute jamais à connaître « pourquoi, comment, et avec quelles conséquences » pour reprendre le sous-titre du livre que le CEA vient de diffuser sur la période. La lecture des documents n’est…

Le 21 juillet 2021, le président Macron aborda la question nucléaire comme son prédécesseur l’avait fait en 2016 : « Je voudrais qu’ensemble, nous arrivions à écarter ces nuages et cette part d’ombre [il visait ce qui avait été plus ou moins maladroitement caché aux Polynésiens], parce qu’ensemble nous avons une nouvelle page à écrire, faite d’ambition et d’avenir »…

Utiliser le mot objectivement ici et maintenant, est-ce le lieu et est-ce le moment ? Je l’aimerais tant. Alors, mettons sur la table ce qui a changé depuis 2016. La reconnaissance des conséquences néfastes des essais sur la santé, sur l’environnement, sur l’économie et même sur la culture est acquise, en parole du moins, et ce n’est déjà pas si mal. La réouverture des archives après une période invraisemblable où elles avaient été fermées et, plus encore, une ouverture très large est acquise. La mission dédiée à aider à une meilleure indemnisation a produit ses premiers effets positifs. Le système Telsite très sophistiqué permet de surveiller les évolutions géomécaniques de Moruroa et de prévenir un éventuel danger pour les atolls environnants. La dépollution des sites avance, même si elle ne sera jamais totale. La reconversion de Hao entre enfin dans le concret avec le RSMA (Régiment du service militaire adapté, NDLR) qui ne peut être qu’une première étape. Bref, si pour certains ces résultats seront toujours minimisés, ils existent et s’inscrivent dans une dynamique de regard nouveau des autorités de l’État sur la période des essais. Certes, cette dynamique est régulièrement remise en cause par des gestes ou des paroles malheureuses. Je ne citerai que celle-ci : « Les Polynésiens doivent arrêter de psychoter sur les essais ». Les curieux retrouveront facilement qui a lancé cette provocation.

Une overdose de doses

Le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) a voulu aller plus loin, en concrétisant un « dialogue de confiance ». Las ! prétendre qu’on va jouer la transparence et la vérité des faits ne suffit pas à dissiper l’obscurité et les arrangements avec l’Histoire. Le CEA aurait dû s’entourer de personnalités qui aurait donné des conseils sur la façon de s’adresser aux Polynésiens qui ont entendu (E. Macron, dixit en juillet 2021) tant de mensonges.

Première question : si on comprend bien, le livre proposé par le CEA simplifie le rapport de 2006, très indigeste, dans lequel on peut lire à la page 443 : « Personne, à l’exception d’un équipage des pénétrations pilotées dans le nuage, n’a subi une irradiation ou une contamination supérieures aux normes internationales en vigueur pour les professionnels et le public »… En note de bas de page, on trouvait une autre exception, les habitants des Gambier qui avaient subi les radiations du tir Aldébaran (le premier des essais en 1966). Mais si le livre de 2022 est beaucoup plus lisible, est-il adroit de communiquer que cet ouvrage, qualifié « d’institutionnel », met à la portée du public le rapport de 2006 ? En effet, si la conclusion énoncée il y a seize ans en page 443 (citée plus haut) reste vraie, pourquoi les présidents Hollande et Macron ont-ils affirmé que les essais ont eu « un impact environnemental et provoqué des conséquences sanitaires » (2016) et « on ne peut absolument pas dire que les essais entre 1966 et 1974 étaient propres » (2021) ? Et avant cela, il y avait eu la loi Morin, critiquée, certes, mais le ministre avait été clair :

« La France s’honore d’assumer les fautes qu’elle a pu commettre par le passé. Je suis fier d’être le ministre de la Défense qui, au nom du Gouvernement, vous le déclare » (Assemblée nationale, 27 novembre 2008).

La maladresse du CEA est de n’avoir pas vu la contradiction entre le rapport de 2006 et les déclarations des dirigeants français dans les années qui ont suivi.

Ajoutons que si le livre du CEA est plutôt bien conçu, le débat sur la dangerosité des doses reçues et sur les chiffres retenus reste obscur, et la querelle entre le CEA et les auteurs du livre Toxique reste obscure, chacun s’accusant de mauvaise foi sur les données chiffrées. Je reste donc sur mes positions initiales : ce n’est pas en lançant des chiffres qu’on rassurera la population et qu’on tranchera le débat sur ce qui est encore le malheur des personnes qui ont été exposées aux radiations.

Les archives du CEP ne sont qu’un élément pour connaître son histoire

L’historien Dominique Mongin a été chargé d’écrire le livre du CEA. La presse a eu l’occasion de révéler qu’entre lui et moi existaient des liens de respect, ne serait-ce que parce que nous avons été « nourris » par le même professeur spécialiste du gaullisme et du nucléaire (Maurice Vaïsse). J’avais apprécié ses travaux sur l’histoire de la politique nucléaire de la France (ouvrage tiré de sa thèse en 1997) et sur le passage des essais aériens aux essais souterrains (article de 2021). Nous avons l’un et l’autre utilisé nos travaux respectifs en les citant, ce qui du reste change des pratiques de certains universitaires qui veulent faire croire qu’ils ont tout « inventé ».

Je suis actuellement en contact avec D. Mongin et nous partagerons nos analyses sur l’histoire du CEP.

La première chose que je lui ai dite, c’est que cette histoire doit aussi s’appuyer sur les archives autres que militaires (le fonds Foccart et les archives de la Présidence de la République entre autres) qui permettent d’appuyer la thèse selon laquelle, dès 1957, la France envisagea sérieusement de réaliser les essais en Polynésie dès que les conditions seraient réunies. Un peu gêné pour contester cette thèse, D. Mongin écrit que cette possibilité apparaît bien dans quelques documents du CEP, mais c’est pour être écartée par les militaires. Comment pouvait-il en être autrement, tant que l’aéroport n’était pas mis en service et tant que les avions n’avaient pas le rayon d’action nécessaire ?

En fait, D. Mongin s’est focalisé sur les archives qui, fin 1961, annoncent clairement le besoin de transférer les essais en Polynésie. Je compte bien démontrer que c’est une erreur de perspective. Les événements qui ont secoué la Polynésie de 1957 à 1962 (arrestation de Pouvana’a, suppression de la loi-cadre de 1957 sur l’autonomie, encadrement drastique de la population… et les équipements qui préparaient le transfert…) doivent se lire comme une préparation à ce transfert. Je l’avais expliqué dans mon livre Histoire des essais aériens en Océanie (2021) et j’approfondirai les arguments dans la prochaine réédition.

J’apprécie que D. Mongin ait reconnu que le débat historique n’était pas clos et c’est fort heureux. En effet, à son corps défendant, le livre du CEA apparaît, notamment pour les enseignants d’ici visiblement mal à l’aise, comme une sorte de livre « officiel » qui présenterait la vérité historique et sanitaire. En ce sens, le livre ajoute un peu de confusion dans les problèmes douloureux qui ont marqué la période des essais nucléaires. Il ne facilitera pas la tâche des professeurs qui cherchent à enseigner l’histoire de la Polynésie.

En conclusion, toute personne responsable ne peut que souhaiter qu’on tourne la page du nucléaire. D’autres problèmes graves nous attendent dans les mois et les années qui viennent (je vous renvoie aux quatre articles que j’ai écrits récemment dans PPM : « Nous entrons dans un monde nouveau »).  Tourner la page implique qu’on ait soldé si faire se peut les contentieux, en reconnaissant les faits sans les édulcorer.

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