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Après nos portraits consacrés à Titaua Peu (lire le dossier ici), Chantal Spitz (lire le dossier ici), puis à Isidore Hiro (lire le dossier ici), PPM poursuit sa série d’articles grand format consacrés aux auteurs d’œuvres littéraires autochtones ou vivant en Polynésie. Focus ce mois-ci sur Michèle Lewon-Baechtel, une auteure de romans d’origine biographique (L’Envol,…

LA BIOGRAPHIE

Michèle Lewon-Baechtel est née à Strasbourg. Elle a passé son enfance et ses années d’études secondaires et universitaires en Alsace. Après des études de droits avec une spécialisation en droit du travail, elle a occupé des fonctions d’avocate auprès de divers organismes. Depuis 1992, elle vit à Tahiti où elle est devenue professeure spécialisée de droit et d’économie dans les classes de BTS. Un diplôme en droit international lui a permis également d’occuper par la suite à la DGEE (Direction générale de l’éducation et des enseignements) des fonctions de chargée de relations internationales. Michèle a toujours été, depuis son plus jeune âge, passionnée par la lecture et l’écriture.

Grande lectrice, c’est aussi une grande voyageuse. Elle a visité l’Europe, l’Asie, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, en plus de la Polynésie où elle réside. Ses deux passions, le voyage et l’écriture, se sont rencontrées et l’ont conduite à s’impliquer dans l’écriture d’œuvres romanesques fondées sur des biographies de personnes rencontrées lors de ses voyages.

Son premier livre : L’Envol (éditions Elzevir, 2008) est une biographie romancée de l’archéologue Marimari Kellum (mère du sinologue bien connu Hiria Ottino) à qui une grande amitié la lia durant des années. En 2012, elle rédigea le texte correspondant aux photos du livre De Tahiti à Shanghai Dans le sillage des Tupuna (éditions Haere Pō) qui retrace l’exploit de la pirogue « ‘O Tahiti Nui Freedom », qui refit, en sens inverse, avec les méthodes de navigation traditionnelle, le trajet des ancêtres qui vinrent peupler la Polynésie il y a 6 000 ans environ. Les photos furent prises à bord de la pirogue et parfois à l’aide d’un cerf-volant. Le travail d’écriture de Michèle Lewon-Baechtel ne fut pas un travail de simples commentaires des photos, mais un véritable récit reconstitué de cette épopée à laquelle elle n’avait pas participé comme navigatrice, d’après les photos, les notes du journal de bord (dont certaines sont citées) et des témoignages.

Enfin, en 2019, parut, aux éditions L’Harmattan, Le Diable s’est invité à bord un véritable roman à plusieurs voix, d’inspiration biographique, puisque l’auteure travailla à partir d’interviews de tous les protagonistes de l’épopée de « ‘O Tahiti Nui Freedom » et de visites de tous les lieux traversés, pour créer un roman où tout ce qui est factuel est exact mais où son imagination fait vivre les relations humaines, les ressentis, reconstituant dans un récit à la fois poétique et rigoureux cette aventure pleine de suspense, qui est un véritable exploit maritime.

Membre du bureau de l’association Tāparau (association d’auteurs, d’illustrateurs et de compositeurs qui promeut l’art et la littérature), Michèle Lewon-Baechtel participe à ses activités : participation à des salons du livre ou organisation de salons du livre, signatures d’ouvrages, interventions dans des colloques ou dans des classes de collège et lycée etc. Par ailleurs, elle travaille actuellement sur un nouveau projet de roman d’origine biographique.


L’INTERVIEW

Tu as publié ton premier ouvrage relativement tard dans ta vie, mais tu précises dans ta biographie que tu as, dès ton plus jeune âge, été « concernée » non seulement par la lecture mais aussi par l’écriture. Peux-tu nous en dire davantage ?

« J’ai effectivement publié mon premier ouvrage relativement tard par manque de temps : ma vie professionnelle, ma vie familiale et les voyages que j’ai organisés bénévolement pour mes collègues m’ont beaucoup absorbée. Il a fallu trouver le temps de l’écriture.

Par contre, dès l’âge de 14 ans, j’ai commencé à rédiger de petits romans que je faisais lire à mes amies et mes professeurs. Et j’ai toujours énormément lu. »

Peut-on dire que ton premier livre L’Envol (éditions Elzévir, 2008), qualifié de « récit » dont il est spécifié dans « l’Avertissement au lecteur » (page 11) « que tous les faits et personnages décrits dans cet ouvrage sont entièrement basés sur la réalité », est un récit d’inspiration à la fois autobiographique et biographique dans la mesure où l’auteure intervient, définit sa conception de l’écriture, interpelle le lecteur à divers moments quand elle n’évoque pas Marimari (le personnage central), son fils ou d’autres personnages ?

« Effectivement, ce récit est à a fois autobiographique et biographique, puisque, d’une part, je parle de ma rencontre avec Hiria et de ma relation avec Marimari et que, d’autre part, je donne ma vision de l’écriture et que j’interpelle parfois le lecteur car j’ai le désir de l’inviter dans ce voyage de l’écriture et lui demande de faire appel à son imagination pour interpréter les non-dits. »

Il y a un lien manifeste dans L’Envol entre écriture et voyage, comme si la rencontre avec le fils de Marimari, sorte d’initiateur, avait permis ton « envol » comme voyageuse puis ta rencontre avec Mari, qui t’a encouragée à devenir auteure et fait partager son amour de sa terre. Quel lien fais-tu entre voyage et écriture ?

« Les voyages m’ont permis de rencontrer des personnes différentes et parfois hors du commun et cela m’a stimulée pour mettre mon écriture au service de ces personnes. Le voyage, comme l’écriture, est une évasion par rapport au quotidien et stimule l’imagination. »

Ce récit, L’Envol, n’est-il pas une sorte de récit impressionniste peint par petites touches dans différents chapitres et un patchwork dont les parties sont reliées entre elles, la plupart du temps, par des liens invisibles ? Tu fais souvent des parallèles entre écriture et peinture (et parfois musique). As-tu écrit une sorte de « récit impressionniste » ?

« Le terme de « récit impressionniste » me convient parfaitement en ce qui concerne cette œuvre. En effet, d’une part, j’ai voulu sortir de l’écriture traditionnelle linéaire et, comme je l’ai déjà dit, laisser la place au lecteur. D’autre part, la personne de Marimari, qui est au centre de ce texte, était d’une grande discrétion et d’une grande pudeur que ce soit par rapport à son travail d’archéologue ou par rapport à ses ressentis donc elle ne pouvait être évoquée que par petites touches. »

Dans tes œuvres en général, ton écriture est souvent très poétique. Que peux-tu dire de ton rapport à la poésie ?

« C’est la lecture de la poésie qui a déclenché en moi la passion de la lecture en général et le désir d’écrire. J’ai d’ailleurs commencé très jeune par écrire de petits poèmes que je lisais aux membres de ma famille. Mon père, instituteur, en était ravi et mon grand-père aurait voulu me faire publier. »

Écrire à partir de la biographie d’une ou plusieurs personnes d’autres pays est-il pour toi une façon d’élargir ta vision de l’humanité en général ?

« Oui, tout à fait, car écrire sur quelqu’un, c’est d’abord l’écouter, essayer de le comprendre et lui parler pour qu’il y ait une véritable confrontation de points de vue et que cela permette, par l’écriture, d’être au plus proche de la pensée de l’autre. Cela n’empêche pas, évidemment, que je transmette aussi ma vision du monde. »

L’écriture du récit de l’épopée de la pirogue traditionnelle « ‘O Tahiti Nui Freedom » : De Tahiti à Shanghai – Dans le sillage des tupuna (éditions Haere Pō, 2012) s’est faite d’après le journal de bord de Hiria Ottino et d’après les photos prises à bord par Hiria ou à partir d’un cerf volant. Cela dit, ce n’est pas qu’un commentaire des photos. Tu re-situes les photos dans leur contexte, tu présentes les personnages et tu commentes, tout en citant en alternance des passages du journal de bord. C’est donc un mélange de ton récit et du témoignage du journal de bord. As-tu trouvé difficile cet exercice d’un genre littéraire peu fréquent ?

« Je n’ai pas trouvé cela trop difficile car j’ai suivi le voyage de très près par le biais d’Internet. En effet, à chaque escale, Hiria m’envoyait des extraits de son journal de bord. Le plus difficile, pour l’écriture de ce livre, a été de reconstituer l’ambiance et d’imaginer les différents pays, que je n’avais pas encore visités à l’époque, à partir des photos et des renseignements pris par Internet. J’ai pu également retrouver dans le journal de bord l’expression de certaines émotions. »

« En réalité, ce voyage, dans ces conditions-là, était un peu une folie, ce que beaucoup de navigateurs chevronnés avaient souligné pour essayer de dissuader Hiria de partir à ce moment-là. »

En 2019 est paru aux éditions L’Harmattan Le Diable s’est invité à bord qui est, cette fois-ci, un véritable roman d’origine biographique inspiré par la même aventure que celle évoquée dans De Tahiti à Shanghai. Mais, cette fois-ci, même si le journal de bord et les photos sont en mémoire, le texte est entièrement rédigé par toi, bien que, de façon fictive, tu donnes en alternance la parole à deux des protagonistes dont les noms sont changés : Noa, le capitaine au fort caractère, et Hiti, l’instigateur du projet. Qu’est-ce qui t’a poussée, après l’expérience réussie du premier livre, à te lancer dans cette aventure littéraire ?

« Je trouvais que le premier livre ne rendait pas suffisamment compte de la réalité des choses. Ce premier livre mettait en relief l’exploit maritime, mais l’aspect humain était à peine abordé. D’autre part, je tenais à ce que les lecteurs puissent découvrir davantage les pays traversés, surtout par le biais de la culture de chaque pays, aspect qui est peu évoqué dans le premier livre. »

Tu as mis cinq ans pour réunir tous les documents nécessaires à l’écriture de ce roman, Le Diable s’est invité à bord, car tu voulais que tout soit totalement exact en ce qui concerne les faits réels, et pour l’écrire. Tu as interviewé en français ou en anglais les protagonistes (car certains ne sont pas francophones même si tous sont Polynésiens), tu as visité tous les lieux, tu as réuni toutes les connaissances possibles sur la navigation traditionnelle aux étoiles, ainsi que les connaissances techniques sur la navigation en général, etc. C’est un travail de titan. Pourquoi as-tu voulu procéder ainsi et qu’est-ce que cela t’a apporté ?

« J’ai procédé ainsi car j’ai effectivement le souci du vrai, y compris dans les détails. Cela m’a permis de découvrir la navigation traditionnelle, de rencontrer des spécialistes à l’Université de la Polynésie qui m’ont éclairée sur de nombreux points, ainsi que les protagonistes de cette aventure, dont notamment Kai, qui était une personnalité extrêmement attachante. Il vivait véritablement en symbiose avec la nature et avec sa culture. De plus, c’était un sage et il me paraissait très important de faire partager ses connaissances. Les autres personnages étaient tous également très attachants, notamment le capitaine qui m’a très bien accueillie et qui m’a appris énormément de choses sur la navigation aux étoiles. La découverte de chaque pays a été pour moi un grand enrichissement culturel et humain. »

Le titre de ce roman est à première vue déconcertant : Le Diable s’est invité à bord et, par ailleurs, tu as changé, à la demande de certains, les noms de tous les protagonistes. Peux-tu nous expliquer le choix de ce titre ?

« Le « diable », c’est le mauvais côté de la nature humaine, qui se manifeste plus facilement dans les situations difficiles ou extrêmes (ce qui fut souvent le cas dans cette traversée très risquée). Bien évidement, selon le caractère de chacun, la violence et l’intolérance s’expriment plus ou moins. Ce qui m’a le plus marquée, c’est de me rendre compte, lors des interviews, que même des personnes aussi sages que Kai pouvaient en arriver à perdre parfois la maîtrise d’eux-mêmes. »

Ce roman, Le Diable s’est invité à bord, est également un roman d’aventure, presque un « thriller », tant les navigateurs ont rencontré de dangers sur leur petite pirogue traditionnelle de 15 mètres de long. Peux-tu nous en dire deux mots ?

« Effectivement, il y a du suspense tout au long du récit : ils ont frôlé la mort ou le naufrage à plusieurs reprises. Déjà, ils ont construit leur pirogue en hâte et n’ont pris que peu de temps pour la tester et sont partis en pleine saison des cyclones à cause de la date de l’Exposition universelle de Shanghai (ils voulaient arriver pour sa clôture). Pour la même raison, l’équipage a été constitué très rapidement et il était composé de personnes qui, pour la plupart, avaient des compétences, mais qui ne se connaissaient pas et dont certains avaient un passé problématique. En réalité, ce voyage, dans ces conditions-là, était un peu une folie, ce que beaucoup de navigateurs chevronnés avaient souligné pour essayer de dissuader Hiria de partir à ce moment-là. »

Dans ce roman en particulier (Le Diable s’est invité à bord), tu apportes aux lecteurs un éclairage sur de nombreux aspects de la culture polynésienne et de celle du Pacifique Sud, vu le nombre de pays traversés et où les navigateurs font escale. Par ailleurs, les deux principaux personnages de L’Envol : Marimari et son fils sont des Polynésiens. Peut-on dire que tes écrits marquent ton attachement à la Polynésie où tu vis depuis trente ans ?

« Bien évidemment, il m’est apparu naturel d’écrire en priorité à partir de rencontres exceptionnelles que j’ai faites ici et dans le Pacifique Sud. Je reste cependant très consciente que je ne peux cerner toute la complexité de la pensée polynésienne et je le regrette parfois. C’est une des raisons pour laquelle je prends énormément de temps pour faire vérifier tout ce que j’écris par des autochtones. »

As-tu un nouveau projet d’écriture ? Si oui, peux-tu nous en dire quelques mots ?

« Oui, je travaille sur un nouveau roman d’inspiration biographique. Mais, cette fois-ci, le personnage central est une Chinoise et l’action se passe en Chine. J’ai rencontré cette personne au cours d’un de mes voyages dans ce pays. J’ai découvert, grâce à elle, une période de l’histoire de la Chine que je ne connaissais pas. Une période, après la Révolution culturelle, durant laquelle on envoyait de jeunes étudiants dans les campagnes sous prétexte de leur faire « éduquer » les paysans. En réalité, c’était pour les éloigner des villes où la montée du chômage inquiétait les dirigeants. »


LES EXTRAITS D’ŒUVRES

I) L’ENVOL (éditions Elzevir, 2008)

1er extrait : pages 13 et 14

 « Écrire, vider son énergie, vider sa pensée, évacuer ses silences. Qui suis-Je ? Je ne suis pas celle que l’on croit. Je suis celle que je me suis imaginée, celle que j’aurais aimé être. Écrire sans penser, les yeux fermés, juste en sentant les touches sous ses doigts.

[…]

Écrire, en empruntant le langage de l’âme, écrire en pillant les mots. Écrire en les secouant et les regardant vibrer et chanter, en leur donnant la clarté de la lumière.

[…]

…et tout est arrivé il y a de cela deux ans, deux ans qui ont fait basculer mon destin. »

2e extrait : pages 19 et 25 – Rencontre avec Hiria et premier voyage en Chine

« Je ne sais comment expliquer cette rencontre. Les forces du destin, un concours de circonstances, une prédestination, je ne le sais.

Un sentiment de peur m’envahit. Peur de sa présence. Je n’ose le regarder. Je vois ses mains courir sur le papier et y esquisser des mots que je ne comprends pas. Je l’entends poser des questions, dans cette langue où tout est dessin.

Je ne sais même pas son nom. On me l’a bien donné, un nom d’ici, mais, comme à mon habitude, je n’ai pas pu le retenir.

Pourquoi ?

Peut-être par crainte de me lier et être déçue. Je n’ai jamais su retenir le nom des personnes, c’est leur nom qui s’impose peu à peu à moi, si la relation perdure au-delà de la première rencontre. »

[…]

« …en débarquant à Pékin.

 Quelles ont été mes premières impressions ? Je ne m’en souviens pas distinctement…La foule, ce monde, encore partout et toujours…

Sera-t-il là ? Il l’est fidèle à lui-même.

Sérieux, tellement impressionnant et tellement fascinant.

Découvrir ce pays qui vit dans mes rêves. Être là, le voir évoluer, le voir bouger. La rencontre de l’extraordinaire et du quotidien. J’ai en moi l’excitation des histoires lues – Pearl Buck, Victor Segalen, la croisière jaune…- le parfum des grands espaces imaginés, la muraille de Chine, les palais aux toits courbés, la nourriture aux mille saveurs, et cette culture si différente.

Un mur est tombé, des portes se sont ouvertes et la vie m’a permis d’y pénétrer. »

3e extrait : page 65 – Rencontre avec Marimari

« Kaina…C’est ainsi que tu me l’as décrite. Que veut dire ce mot ? Amour de la terre, indifférence de ce que peuvent penser les autres, vie…Vie !

Lorsque je l’ai rencontrée, discrète et souriante, attentive à tes regards, douce et malicieuse à la fois, j’ai voulu entrer dans son histoire, dans ton histoire.

Mari, le nom de ta mère. Reflet de la pleine lune sur l’océan calme. Elle vit dans son monde, elle vit en marge du monde, sans eau chaude, sans que rien n’ait jamais changé depuis des générations. Sans que rien ne change.

Mais le monde s’est imposé à elle. Femme à la fois forte et fragile, forte dans sa conquête du quotidien, forte dans sa recherche du passé, fragile à travers le regard des autres. Je me sens proche d’elle.

J’ai écouté le chant de son arbre, la voix de son ami, le son de son passé, et ton âme d’enfant pour faire rejaillir ses souvenirs et poser ton avenir. »

4e extrait : pages 125 et 126

« Ce soir, tu es bien seule, Mari auprès de ton banian.

La vie a tracé ta route et t’a emportée dans son bouillonnement. Tu as poursuivi ta quête aux Marquises, tu as même laissé l’empreinte de tes recherches dans ton livre…

Le village de Hane, avec sa petite baie bordée de dunes de sable blanc, les contreforts de la montagne qui s’étirent le long de la mer, est sorti de sa torpeur. Tu as su faire revivre les âmes de ce passé. Au son des to’ere, les pahu se sont animés. Les esprits de la nuit y ont dansé comme autrefois. »

[…]

« Des moments de bonheur, des moments de tristesse, des moments de folie aussi.

Tu as mis au monde ton fils, Mari, et planté l’enveloppe qui l’a protégé au pied de son arbre. »

[…]

 « Ce soir tu ne sais plus trop où tu en es. Les fleurs de ton jardin exhalent leur dernier parfum avant de s’assoupir pour la nuit. Déjà le chant des grillons remplace les trilles des oiseaux de paradis. La terre tremble sous les vibrations du banian. La maison verte disparaît peu à peu sous le voile de la nuit.

Ton choix était-il le bon Mari ? »

II) EXTRAITS DE DEUX LIVRES INSPIRÉS PAR L’ÉPOPÉE DE LA PIROGUE TRADITIONNELLE « ‘O TAHITI NUI FREEDOM » QUI RELIA TAHITI À SHANGHAI EN 2010.

Quelques précisions : en 2010, à l’initiative de l’anthropologue et sinologue  Hiria Ottino une pirogue traditionnelle à voile et à balancier, « ‘O Tahiti Nui Freedom » fut construite sur le modèle de celles utilisées par les ancêtres des Polynésiens (les tupuna). Et six navigateurs, tous Polynésiens, mais de divers îles et pays, embarquèrent pour faire, en sens inverse, le chemin emprunté 6 000 ans auparavant par leurs ancêtres : 13 000 kilomètres, en respectant la navigation traditionnelle aux étoiles. Donc ils relièrent en 123 jours Tahiti à Shanghai, échappant à maints dangers sur leur petite embarcation basse de quinze mètres de long (en pleine période des cyclones) et découvrant lors de leurs escales de nouveaux pays. Ce périple extraordinaire inspira deux ouvrages différents à Michèle Lewon- Baechtel. Elle rédigea des commentaires et son propre récit à partir des photographies du livre et en plus des extraits du journal de Hiria Ottino dans un premier ouvrage et un roman inspiré de la réalité mais qui demeure une fiction.

  • Itinéraire de la pirogue : Tahiti-Raiatea-Iles Cook-Tonga-Fidji-Vanuatu-Salomon-Papouasie-Palau-Philippines-Chine.
  • Origine des navigateurs : Moorea (l’instigateur), Rangiroa (le capitaine), les Marquises, les Iles Cook (le spécialiste de la navigation aux étoiles), Rarotonga pour deux participants. Seul Hiria Ottino était bilingue, l’équipage était formé de Polynésiens francophones et anglophones.

1) EXTRAITS DE DE TAHITI À SHANGHAI – DANS LE SILLAGE DES TUPUNA (éditions Haere Pō, 2012)

Un exemple des commentaires de Michèle Lewon- Baechtel pages 108 et 109 : après le passage de l’Equateur et juste avant l’arrivée au Philippines, à Aparri de la pirogue qui a échappé à de nombreux dangers avant d’en rencontrer d’autres. Les relations humaines à bord n’ont pas toujours été faciles mais l’équipage parviendra à surmonter les difficultés.

« ‘O Tahiti Nui Freedom,depuis près de trois mois, donne à leurs vies un parfum d’aventure. Emportés dans son sillage, ils ont découvert des îles familières où les autochtones sont leurs cousins. L’équateur franchi, c’est la rencontre ‘un monde nouveau où le présent et le passé s’unissent. Sur les traces de leurs ancêtres, ‘O Tahiti Nui Freedom renoue avec le peuple des Philippines, à Palau et à Aparri […]

Hommes des îles, hommes de la mer, les navigateurs de ‘O Tahiti Nui Freedom surfent entre les typhons. Megi, qui a tué 36 personnes, les a précédés pour atteindre l’île de Taiwan et la Chine. Sixteen les accompagne à tribord et Seventeen se forme au large. Ils se côtoient, certes, mais sans jamais se rencontrer.

Hommes de Tahiti, Marquises, Tuamotu, Tonga – si différents dans leurs histoires, dans leurs parcours, ils sont partis sans se connaître. Affronter le vent, l’océan, c’est le lot des navigateurs. Le danger les rassemble, les problèmes humains les éloignent. Mais l’aventure n’est-elle pas avant tout humaine ? Pour la réussir, il faut, certes, faire confiance au hasard, à la chance, au destin, mais il faut aussi […] tendre à l’autre la clef de la réussite. […]                       

Sur la pirogue on oublie son ego, on fait partie intégrante de l’aventure, on forme une équipe gagnante pour aller jusqu’au bout des rêves et de gagner le respect des autres. Il ne faut jamais l’oublier. On gagne le respect, on ne le demande pas. »

2) EXTRAITS DU DIABLE S’EST INVITÉ À BORD (éditions L’Harmattan, 2019)

Rappel : les prénoms des protagonistes ont tous été changés pour bien signifier qu’il s’agit d’un roman même s’il est inspiré de faits exacts.

1er extrait : pages 67 et 68 – Extrait du journal fictif de Hiti, l’instigateur du projet

Ils viennent de quitter Rarotonga. Hiti interroge Kai, le spécialiste de la navigation aux étoiles. Deux hommes d’équipage les rejoignent.

« – Parle-moi des étoiles, Kai. Explique-moi en quoi consiste ce chemin céleste que tu as inscrit dans ta mémoire. Comment suis-tu ton cap ?

– Première chose, j’ai appris à connaître le ciel petit à petit. Ce sont les anciens qui m’ont égrené sans fin le nom des constellations. Je suis à la fois dans et sous le ciel. Regarde l’alignement des étoiles. Si la pirogue penche vers le nord c’est que je suis trop au sud ou l’inverse. Teiki et Jami viennent de nous rejoindre pour admirer une pluie d’étoiles filantes. Leurs jambes balancent dans le vide tandis que leurs visages se tournent vers le ciel.

– Ce ne sont pas des étoiles, j’observe et elles ne filent pas. Ce sont de minuscules poussières extraterrestres qui pénètrent dans notre atmosphère, elles s’échauffent et se consument en une fraction de seconde en dessinant des stries lumineuses dans le ciel. Pour certains peuples, elles représentent l’âme des défunts.

– Pour nous, Polynésiens, dit Kai, ce sont des princes issus de l’union de Rua Tupua Nui, la source de grande croissance dans le centre de la Terre et de Atea Ta’o Nui, le vent divinisé.

– C’est une représentation poétique de la création de l’univers, dis-je.

– Oui, répond Teiki, les yeux perdus dans les étoiles.

La discussion se poursuit sur le mythe de la création. La nuit est si calme que personne n’éprouve l’envie de rejoindre la cabine. »

2e extrait : pages 123, 124 – Extrait du journal fictif de Hiti

Lors de l’escale au Vanuatu. Les six navigateurs sont conviés à une visite du Musée et assistent à des manifestations culturelles qui les bouleversent.

« Cinq jeunes hommes, entourant deux personnages plus âgés, nous accueillent. Et, soudain, un chant monte vers nous, un chant inscrit dans la mémoire du début du monde, lorsque Dieu sépara les éléments, le ciel de la terre et de la mer, lorsque apparurent les premiers humains.

Le son, émanant comme du plus profond des entrailles de la Terre, s’élève doucement, repris par une deuxième voix, et une troisième, m’évoquant le Boléro de Ravel. Un premier instrument s’y ajoute, puis un second et un troisième, jusqu’à l’apothéose. Nous découvrons, époustouflés par la prestation, qu’il n’y a qu’un seul instrument, un to’ere en bambou tenu d’une seule main. Les autres instruments ne sont que les pas cadencés des danseurs. Des sons venus d’ailleurs, faits de muscles et de chair dans un ensemble parfait.

La ligne droite se mue en un petit cercle et se déploie autour de nous, nous incluant peu à peu dans cet univers sonore, nous transportant l’espace d’un instant dans un ailleurs insoupçonné.

Et soudain tout d’allège : ce poids de l’existence dans le corps qui brise tous les élans ! Où est-il projeté ? Dans un autre espace-temps ?

Les vibrations sonores nous mettent dans un état proche de la transe.

Nous restons sans voix pendant un long moment. C’est Francis qui brise la magie de l’instant et qui nous entraîne vers un personnage, lui aussi hors du commun.

Le vieux sage, garant de la coutume et du savoir ancestral, exécute des arabesques sur le sable. Lui seul connaît les symboles des signes qu’il trace. Les lignes courbes s’enchevêtrent sous ses doigts agiles.

-Voici la tortue et le début du monde…Là c’est l’amour, précise-t-il avec un sourire en dessinant un cœur, mais ça vous le saviez déjà !

Une fois le dessin achevé, il est immédiatement effacé. Éphémère. Telle est la caractéristique des dessins sur le sable du Vanuatu, classés patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO, telle est la caractéristique de la vie. Ici à tout moment tout peut disparaître.

Savoir écouter, savoir regarder, se laisser imprégner par une vérité qui n’est pas la sienne, c’est se rapprocher de l’autre. Une journée vécue comme un cadeau, une ouverture ! »

3e extrait : pages 247 et 248 – Extrait du journal fictif de Noa

Des ennuis avant l’arrivé à Palau, dernière étape avant la Chine. Tensions à bord.

« – Tout le monde sur le pont ! je hurle, nous arrivons à Palau !

Le point de mouillage indiqué sur la carte semble parfait. Parfait, certes, encore faut-il y arriver ! Le vent de face est si puissant qu’il nous pousse alternativement à bâbord et à tribord et le moteur est trop faible pour nous permettre d’avancer. Il faut prendre une décision.

– Capitaine, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? On continue à avancer, toute la nuit, jusqu’au point de mouillage ? demande Jami.

– Non, je pense que nous allons attendre. Il est plus raisonnable de tourner en rond cette nuit. Nous prendrons la décision demain au lever du jour.

– Nous sommes trop fatigués, objecte Hiti, pourquoi s’imposer tout cela ? Nous avons un GPS, un sondeur. Mouillons, faisons des quarts si tu estimes que cela est nécessaire pour contrôler le mouillage mais reposons-nous.

– Trop de fond, lui réponds-je, on doit avancer.

La nuit s’écoule. Les quarts se succèdent tandis que la pirogue tente de remonter vents et courants pour rejoindre son mouillage. Je vais me coucher tandis que Teiki s’allonge sur le plancher. Autoflagellation oblige.

Une pluie battante s’abat, tandis qu’Hiti assure son quart en compagnie de Jami. Je les entends claquer des dents.

– Bon sang, qu’est-ce qu’il fait froid ! se plaint Hiti. Pourtant j’ai enfilé le pull et deux cirés.

– Moi aussi je me caille gémit Jami, qu’est-ce que ça va être plus au nord ?

Ils se rassurent mutuellement. « Nous ne sommes plus loin », « Il faut juste passer cette nuit ». De temps en temps, je les entends se lever pour faire quelques exercices, histoire de se réchauffer. Je me retourne. Le froid m’empêche de dormir. Jami brûle cigarette sur cigarette. L’aube qui se lève nous retrouve transis.

Avec le jour, les bruits sont différents, plus réels et les querelles reprennent. Soane qui vient de se lever, jette dans un accès de colère, bouilloire et bol dans le cockpit.

– Qu’est-ce que tu fous ? je demande.

– Je cherche mon putain de briquet ! hurle ce dernier.

– Tu es complètement cinglé, oui, soupire Teiki.

– Laissez tomber, nous avons un problème plus important. Le moteur vient de lâcher. On dérive.

– Qu’est-ce qu’on fait ?

– On jette l’ancre.

– Ici mais c’est nul, il n’y a rien ici, grogne Soane, toujours aussi querelleur. »

4e extrait : page 273 – Extrait du journal fictif de Hiti

Une catastrophe évitée. Alors que la veille la pirogue a croisé la route d’un pétrolier qui aurait pu entrer en collision avec eux sans les voir, une menace bien plus grave se profile.

« Soudain à bâbord se profile à nouveau la masse imposante d’un pétrolier, il est si près de nous que je peux voir qu’il est immatriculé à Hong Kong. Il avance à vive allure, droit sur nous, à un angle de 90°. Je me redresse et fixe sa masse sombre qui fonce vers nous. Toute couleur s’est retirée de mon visage. Le désespoir s’abat sur moi, si près du but, si près du but, ne puis-je m’empêcher de murmurer. Et soudain, jaillissant du plus profond de mes entrailles un cri, le cri du désespoir :

  • Un navire ! Un navire ! Il nous fonce droit dessus !

Jetant un coup d’œil par-dessus mon épaule, Kai se pétrifie.

  • Non, la pirogue ne peut pas finir ainsi, rugit-il en se précipitant à l’avant. Non, ce n’est pas possible, Bon sang, ce n’est pas possible ! D’où est-ce qu’il sort ? Il court vers la cabine. Capitaine ! capitaine ! il faut affaler.

Ses cris alertent le restant de l’équipage qui se rue sur le pont. La masse sombre et imposante qui se rapproche nous terrifie. Nous la fixons un long moment sans pouvoir prononcer une parole, les yeux exorbités.

– Non, répond le capitaine calmement d’un ton sec, nous allons descendre sous le vent.

La pirogue vire à bâbord tandis que le pétrolier passe à une centaine de mètres de nous. Nous a-t-il vus au dernier moment ? Je ne le saurai jamais. »

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