Nous entrons dans un monde nouveau (3) – Géopolitique et géostratégie s’invitent dans des perspectives déjà peu réjouissantes

En septembre, j’abordais le phénomène de la hausse des prix et des pénuries à venir (lire le dossier ici). En octobre, j’attirais l’attention sur les conséquences du changement climatique, avec la double ou triple peine qui frappera nos îles (lire le dossier ici). Ici, j’aborde les changements géopolitiques et géostratégiques qui menacent nos libertés.

I/ Les prétentions de la Russie

La Revue de Défense nationale (été 2022) s’intéresse aux conséquences de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, en particulier pour l’Indo-Pacifique. L’Occident et ses alliés sont face à une puissance (la Russie) qui veut reconstituer son (ou ses) empire(s) passé(s) et qui méprise profondément les régimes démocratiques. Le discours de Poutine du 30 septembre dernier sur la « décadence de l’Occident » est significatif. Le quotidien Le Monde avait déjà mis en garde : « Face à Poutine, il faut maintenant choisir » (22 septembre). Nous allons tous être amenés à choisir, y compris dans notre région. 

Le dirigeant russe entretient des rapports complexes avec la Chine et avec le Japon, ce qui nous amène à considérer les prolongements pour l’Asie-Pacifique du conflit en Europe de l’Est.

Le problème japonais est préoccupant. Le Japon a, face à lui, trois pays hostiles : la Russie (problème des îles Kouriles), la Corée du Nord (voir les tirs de missiles insensés lancés par le dictateur du pays) et la Chine (qui fait de fréquentes incursions sur les îlots Senkaku). 

Les relations entre la Russie et la Chine sont empreintes de méfiance et de coopération, mais les deux États ont la même aversion pour les États-Unis et le monde occidental en général.

II/ La Chine du soft power au hard power

         II/1 Une rapide évolution

Il y avait, malgré les discours officiels de part et d’autre, une sorte de coopération entre la Chine et les États-Unis, mais depuis la guerre russo-ukrainienne, les deux puissances sont en état de quasi-guerre froide, « la Chine optant de facto pour une alliance anti-occidentale avec la Russie » (Le Monde, 15 octobre 2022).

L’Université de la Polynésie française (UPF) avait consacré deux colloques en 2016 et 2019 aux relations internationales dans le Pacifique. Dans l’ensemble, celui de 2016 voyait dans l’avancée chinoise en Océanie une manifestation du soft power, même si la méfiance n’était pas absente.

Trois ans plus tard, une tout autre approche domina. Entre-temps, la « concurrence » entre la République populaire de Chine (RPC) et les États-Unis s’aggrava, et la France chercha à faire prévaloir sa conception de l’Indo-Pacifique : à la fois un endiguement de l’Empire du Milieu et un refus de la confrontation, une position quelque peu difficile. La Chine avait considérablement augmenté son influence dans le Pacifique Sud, sur le plan économique avec des aides au développement et des prêts bilatéraux ; sur le plan militaire grâce à une marine qui avait bénéficié d’une modernisation en profondeur.

Pascal Boniface écrivait en 2019 : « La Chine veut prendre la première place et dominer le monde et le dit très franchement, Deng Xiaoping le cachait, Xi Jinping l’affirme désormais » et cela malgré les diplomates chinoises invitées au colloque de l’UPF qui tentèrent de donner une coloration « humaniste » au projet des Routes de la soie.

II/2 Le problème de Taïwan et de Hong Kong

Lors du XXe congrès du Parti communiste chinois qui vient de se réunir, Xi Jiping a été clair sur le cas de Taïwan : « Nous ne promettrons jamais de renoncer à l’usage de la force et nous nous réservons l’option de prendre toutes les mesures nécessaires ». Or, dans un article de la Revue des Deux Mondes (novembre 2020), Jean-Pierre Cabestan (chercheur résidant à Hong Kong) souligna que les deux sociétés démocratiques (Taïwan serait devenue un modèle en la matière, et Hong Kong) représentaient tout ce que Xi Jinping détestait, mais la grande majorité des Taïwanais ne s’identifie plus à la Chine continentale, ce que confirme Le Monde (10 octobre 2022).

Dans un livre récent, Valérie Niquet explique pourquoi l’île de Taïwan est pour Xi Jinping, la « mère de toutes les batailles ». Lors du XIXe Congrès du PCC, il avait lié « la renaissance de la nation chinoise » à la réintégration de Taïwan. Sur le plan stratégique, la chute de Taïwan permettrait à la Chine de franchir ce qu’on appelle la première ligne d’îles pour avoir accès à la haute mer, ce qui présenterait un grand intérêt pour ses sous-marins.

Quant aux États-Unis, ils défendront un partenaire essentiel et engloberont le cas de Taïwan dans la défense de la démocratie.

Côté français, avant de quitter ses fonctions, l’amiral Jean-Mathieu Rey exprima son inquiétude : « Il y a un risque de dérapage dans la zone ». Il rapporta que, selon les services américains, les Chinois envisageraient un conflit avec les États-Unis autour de 2025. (Tahiti Infos, 7 juillet 2022)

II/3 Les « avancées » chinoises en Océanie

J-P. Cabestan montra aussi une Chine de plus en plus active dans le Pacifique insulaire depuis 2006, ralliant à sa cause des États qui soutenaient Taïwan jusque-là. Il donna l’exemple des îles Salomon : « Pékin a clairement acheté sa normalisation avec Honiara ». Il passa en revue les Tonga, le Kiribati et les pressions exercées sur les îles Marshall et Palau, le Vanuatu où la Chine aurait des projets stratégiques jusqu’ici démentis, les Fidji où la Chine profita de l’isolement diplomatique de ce pays après 2006, les îles Cook même et aux Samoa. Il affirma que « tous les États insulaires du Pacifique qui reconnaissaient la RPC faisaient face à des degrés divers à un problème d’endettement à l’égard de la Chine ».

De plus, la Chine est régulièrement accusée de ne pas respecter la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982.

III/ Autonomie et souveraineté aujourd’hui

Le cas des îles Salomon montre clairement la vanité de la souveraineté des petits États (et pas seulement) dans le monde actuel. Le Gouvernement salomonais peut prétendre prendre des engagements librement, comme écarter Taïwan au profit de la Chine, les grandes puissances s’ingèrent dans le processus et défendent leurs intérêts, bien loin des intérêts des populations concernées, même quand elles prétendent le contraire. Quand Joe Biden réunit à Washington les représentants des États et territoires insulaires d’Océanie (28-29 septembre 2022), il s’agissait pour lui de reprendre pied dans la région pour contrer les avancées chinoises. Ainsi, les Salomon se trouvèrent contraintes de participer à cette réunion. À son issue, le Premier ministre Manasseh Sogarave s’engagea à ce qu’il n’y ait pas de présence militaire chinoise dans les îles. Sans doute le président Biden lui avait-il fait comprendre que ce serait intolérable. Que pèse la souveraineté salomonaise dans les grands enjeux géostratégiques ?

De même, le président Fritch pouvait déclarer en novembre 2019 : « Pour nous, il est aisé de construire des relations d’amitié et de coopération avec une Chine qui n’est en conflit avec personne… ». Trois ans plus tard, le 24 mai 2022, le Président a convenu (entretien avec la ministre de l’Outre-mer) que l’Indo-Pacifique passait par un renforcement de la présence française dans la région face aux périls nouveaux. Paco Milhiet (docteur polynésien en science politique) constatait : « La Polynésie ne semble pas armée pour affronter et contrôler les différents modus operandi des investisseurs chinois, à base de surendettement ». Devant la force de la Chine, la négociation virerait au cauchemar. Certes, les indépendantistes ont raison de penser que les États de Mā’ohi Nui ou de Kanaky internationalement reconnus pèseraient dans les votes à l’ONU le même poids que les États-Unis, la Chine ou la France. Il n’en serait pas de même lors de négociations de partenariat. Ce sera toujours le plus fort et/ou le moins scrupuleux qui l’emportera (provisoirement du moins).

Conclusion : devant les grands changements du monde, il est nécessaire de repenser complètement les « certitudes », les idéologies et le vocabulaire habituel. Ce sera l’objet du prochain article.


Note de la rédaction :

Les trois articles (et le quatrième qui paraîtra en décembre) sont extraits d’un article paru en octobre dans la Revue juridique, politique et économique de Nouvelle-Calédonie.

Jean-Marc Regnault publie également début novembre un opuscule qui développe les mêmes thèmes et intitulé : Ne vous laissez pas submerger par le monde qui vient, édité par Pacific Diffusion. Une mise en garde solennelle à tous les Océaniens. Lire notre article ici.