Depuis quelques années, on peut observer dans la société polynésienne une forme de salutation qui est venue prendre la place de la poignée de main d’origine européenne et l’embrassade tahitienne. Elle se concrétise par l’échange répété de petits coups de poings ou de tapes avec la paume ouverte. La poignée de main avait trouvé son…
Elle signifie à la fois une salutation et un accord, matérialisés par la main ouverte qui ne porte pas d’arme, en même temps qu’elle s’assure de la même privation offensive chez l’autre. Plus qu’un acte formel, comme la signature qui vient parapher un accord conclu, la poignée de main est « forme de culture », dans laquelle se manifeste l’ouverture à l’autre. Ses nombreuses variations, de la main molle et indolente à la poignée ferme et affirmative, des doigts dédaigneusement offerts à la chaleur caressante de la main, montrent qu’il ne s’agit pas d’une rencontre entre des corps, mais un échange de chair, une confirmation d’une nature commune de l’humanité. Le bras tendu, la main qui s’ouvre et se ferme, ne miment pas d’abord une identité, ils signifient surtout qu’un espace, une frontière se dessine entre ceux qui viennent se rencontrer, une mise à distance et un accueil se conjuguent dans l’acte de la salutation. L’ouverture à l’autre et la présentation de soi sont indissociables d’une ouverture de l’autre, d’une prise en compte de son altérité.

L’épidémie du Covid a mis à distance les embrassades et la poignée de main au profit de la nouvelle forme de salutation qui s’est généralisée dans la population tahitienne et adoptée rapidement par les nouveaux arrivants et qui trouve sa source effective dans la salutation des gangs des grandes métropoles contemporaines, associant l’esprit de la phratrie à l’« esprit guerrier », deux références majeures de la culture tahitienne d’aujourd’hui, comme des cultures urbaines du monde entier. Même la commission des affaires européennes de Bruxelles a mis en place un étrange ballet à base de coups de poing, de coups de pied, de coups de coude, où il ne manque que les coups de fesse.
Le sens de la rencontre des êtres
Dans ce rituel nouveau se conjuguent une signification contemporaine d’importation, qui relève de la mondialisation des signes grâce au cinéma et aux médias, et une autre beaucoup plus ancienne, plus archaïque : la venue au premier plan du rapport guerrier à l’autre, mimé par le combat en miniature, une affirmation de l’altérité absolue et irréductible. Un élément local, le mode où les êtres se rencontrent (frottement des nez chez les Inuits et dans l’Ancien Monde maori, courbettes et mains jointes dans les cultures orientales, baisers sur la bouche des dirigeants de l’ancien Bloc soviétique, etc.), dépendant de l’histoire des coutumes et des conventions plus ou moins récentes de la « culture » au sens restreint, entre en relation avec un élément plus général, qui appartient à l’histoire des profondeurs de l’humanité, le sens de la rencontre des êtres. Si la poignée de main signifie un accord trouvé, la naissance de la possibilité d’une autre histoire dans la réciprocité de l’échange, la tape des mains évoque un autre mode de la rencontre, la reprise du symbole de la violence comme fondement des origines de l’humanité.
Nous avons ici le simulacre du combat des chefs qui hante la culture océanienne depuis longtemps, le symbole d’appartenance à une lignée de dieux et de chefs totalement imaginaire : « tous nés de la cuisse d’Oro » est le mot d’ordre de ralliement identitaire qui procède ainsi à un raccourci sémantique, où les chefs et les manants d’antan, ceux qui possédaient le pouvoir et ceux qui en étaient privés et qui appartenaient à la même communauté tribale, se retrouvent aujourd’hui démocratiquement aristocratiques. Ce paradoxe vivant du monde polynésien, qui répond toutefois à une stratégie de pouvoir bien précise, fascine les occidentaux récemment venus sur le territoire, dans leur rêve à eux d’associer la culture médiatique, fille de la démocratie, et les fantômes de l’aristocratie primitive.
