Le mois dernier, PPM révélait en exclusivité une situation grave à Huahine, où des patients et le Syndicat de la Fonction publique (SFP) s’inquiètent quant aux « méthodes peu orthodoxes » utilisées notamment par l’un des médecins en poste, responsable du dispensaire. Suite à plusieurs décès, une pétition réclamant le départ du taote circule sur l’île et…

Dans une lettre adressée le 23 mars dernier à la Direction de la Santé, le Syndicat de la Fonction publique (SFP) rappelait qu’il avait déjà eu l’occasion de lui « signaler les pratiques » du responsable du centre médical de Huahine (que nous nommerons Docteur X), « qui, pour ne pas se déplacer, pré-signe des ordonnances qu’elle enjoint aux infirmiers d’astreinte d’utiliser ». Et d’expliquer : « Nous ne cessons de recevoir de nouvelles attestations de patients ou de personnels faisant état de ces faits et de leurs conséquences plus ou moins funestes, des patients ayant été renvoyés chez eux avec de mauvais diagnostics ou sans prise en charge du tout. Plusieurs décès s’en sont suivis ou ont été évités de peu par l’intervention salutaire d’un tiers. » Le SFP dénonçait par ailleurs comment l’audit interne avait été effectué par la Direction de la Santé : « Sur place, plusieurs infirmiers n’ont pas été auditionnés lors de l’audit, ce qui interroge sur la méthodologie retenue. Il semble que le responsable du dispensaire a imposé ce mode de fonctionnement (ordonnances pré-signées à compléter par les infirmiers) à ses collègues permanents ou itinérants (…). Je vous joins cinq attestations de patients ou de professionnels exposant ces faits susceptibles de relever soit de faux ou de complicité de faux, de mise en danger de la vie d’autrui, voire d’homicide involontaire. » (Lire le précédent article ici)
Aussi, il aura fallu plusieurs courriers alarmants dans lesquels étaient signalés les comportements inquiétants de certains agents du centre médical pour que la Direction de la Santé s’intéresse enfin au problème. Un audit a d’abord été réalisé le 8 octobre 2021 par la directrice des soins et responsable qualité et gestion des risques de la Direction de la Santé. Parallèlement, le responsable de la subdivision santé des Îles Sous-le-Vent a été saisi afin qu’il apporte « les éléments nécessaires à l’analyse de cette situation ». Ce dernier a ainsi effectué plusieurs missions au dispensaire de Huahine. Un déplacement a également eu lieu le 20 avril dernier, en présence d’un représentant du bureau des affaires juridiques de la Direction de la Santé.
Suite à son « enquête », la Direction de la Santé a répondu au SFP dans une longue missive envoyée le 4 mai dernier, qui aboutit à la synthèse suivante : « Les résultats montrent un fonctionnement efficace du centre et une sécurité dans les parcours de prise en charge de la population. La filière urgence tant dans son organisation que sa gestion est remarquable. » (Lire la réponse officielle en intégralité en fin d’article)
Une pétition signée par plus de 1 130 habitants

Pourtant, la pétition réclamant le départ du taote qui circule dans l’île enregistre de plus en plus de signatures et a été paraphée, à ce jour, par plus de 1 130 personnes sur une population qui compte environ 6 000 habitants, soit par environ le quart des résidents adultes ! Il est notamment reproché au Docteur X de « manquer d’empathie », de faire preuve de « négligence » envers ses patients et de « prendre du retard dans leur prise en charge », tandis qu’une infirmière est particulièrement visée pour son « incompétence ».
Plusieurs attestations de patients font froid dans le dos. À l’instar de cette femme, qui s’est présentée avec de grosses céphalées, mais le médecin a considéré que c’était « de la comédie et qu’elle n’avait même pas mal ». Elle est tombée dans les pommes le soir-même, puis est décédée le lendemain au Taaone. Elle a fait un AVC hémorragique. Comment supporter de telles situations ? Il y a plein d’exemples comme cela : un patient qui avait la leptospirose avec les yeux jaunes, à qui on administre « juste des antibiotiques » ; une patiente positive au Covid-19 qui s’étouffe et finit décédée car elle « n’a pas reçu d’aide du médecin », etc. Sur les réseaux sociaux aussi, les messages des familles victimes sont électriques et ne mâchent pas leurs mots !
La Direction de la Santé répondant point par point au courrier du SFP, nous relayerons, nous aussi, point par point les doléances de certains personnels du centre qui ont eu le courage de s’exprimer… Vous découvrirez également les témoignages poignants d’un infirmier et d’une mère de trois enfants.

> Sur les griefs relevés à l’encontre de l’infirmière
Dans un courrier du SFP datant du 24 juin 2021, Madame X, affectée au centre médical de Huahine au mois de juillet 2019, est décrite comme une « infirmière incompétente et médisante que ce soit vis-à-vis de ses collègues ou des patients » avec, à l’appui de ces affirmations, un tableau relatant plusieurs faits imputables à cet agent.
La Direction de la Santé reconnaît que « lors de sa prise de fonctions, des difficultés à gérer les premiers soins urgents avaient été décelées par les médecins du centre » et que pour y remédier « cet agent a suivi une formation de préparation à l’emploi au sein du centre médical de Moorea du 23 septembre au 4 octobre 2019 ». Elle admet également : « L’intégration de Madame X à l’équipe du centre médical s’est effectivement avérée difficile en raison d’une plainte pour vol qu’elle aurait déposée à l’encontre d’un agent de la structure. » Elle omet, par contre, qu’elle a aussi à son actif une « plainte contre diffamation » de la part d’un personnel du dispensaire.
« Dans une optique d’actualisation et d’acquisition de nouvelles compétences, Madame X, qui bénéficie d’un accompagnement dans la réalisation des gestes d’urgence dispensé par le Dr X (praticien hospitalier urgentiste), participera également aux sessions de formation proposées dans le cadre de la formation continue », justifie encore la Direction de la Santé. Cependant, toujours selon nos informations, elle n’aurait pas encore reçu de formation à ce jour.
> Sur l’audit réalisé le 8 octobre 2021
Dans son courrier du 23 mars 2022, le SFP affirmait par ailleurs que lors de l’audit du 8 octobre 2021, plusieurs infirmiers n’ont pas été auditionnés et s’interrogeait sur la méthodologie retenue.
La Direction de la Santé répond : « D’une part, l’audit s’est basé sur la procédure de certification d’établissements et de structures de prise en charge de patients établie par la Haute Autorité de Santé (HAS). D’autre part, au cours de cette mission d’audit, un entretien collectif et des entretiens individuels ont été réalisés avec l’ensemble du personnel présent ce jour-là. »
Pourtant, nos sources ne comprennent pas que l’audit se soit déroulé autour d’une seule personne, celle mise en cause ! Tous les agents n’auraient pas été entendus, ce qui semble rendre difficile le recueil suffisant de témoignages en interne…
> Sur les griefs relevés à l’encontre du Dr X
Dans son courrier du 16 août 2021, le SFP évoquait l’utilisation d’ordonnances vierges présignées par le Dr X à destination du personnel paramédical pendant les périodes d’astreinte. Il indiquait également que le Dr X ferait preuve « d’autoritarisme envers les agents du dispensaire par des attitudes arbitraires et par diverses manipulations ». Quant à la lettre du 23 mars 2022, elle relatait de « mauvais diagnostics », des absences de prise en charge, des faits susceptibles de « relever soit de faux ou de complicité de faux, de mise en danger de la vie d’autrui, voire d’homicide involontaire ».
Sur l’utilisation d’ordonnances vierges pré-signées, la Direction de la Santé affirme que « cette pratique a eu cours de mars à juin 2021 ainsi que pendant le mois d’août 2021 » dans un contexte de « mesures dégradées » en raison de la crise Covid, dont l’objectif était « d’éviter d’épuiser le seul médecin de la structure dans un contexte d’exercice isolé permanent » et a « cessé dès le mois de septembre 2021 ». Cependant, il est étonnant d’apprendre qu’une réunion devait avoir lieu à ce sujet fin février 2022, soit plus de cinq mois après… Réunion qui aurait été finalement annulée.
Sur les attestations relatant les prises en charge du Dr X, la Direction de la Santé se décharge, n’ayant reçu « aucune plainte officielle », et conclue qu’il n’existe « pas d’éléments factuels susceptibles de remettre en cause la prise en charge de ces patients ». Elle tient à préciser toutefois que « ces déductions ont été faites au regard des informations disponibles et que seule une expertise médicale diligentée par un médecin agréé permettrait de faire la lumière sur chacune de ces accusations, le secret médical empêchant en effet une consultation des dossiers des patients ». On peut comprendre que le SFP ne soit pas convaincu par ces « précisions ».
Sur la réglementation relative au médecin traitant, au parcours de soins coordonnés et au panier de soins, la réponse officielle pour expliquer le refus du Dr X de prendre en charge ou de délivrer des médicaments aux patients qui sont suivis par les médecins libéraux de l’île est la suivante :« La loi du Pays n° 2018-14 du 16 avril 2018 et ses arrêtés d’application imposent à tout ressortissant des régimes de protection sociale polynésiens de désigner un médecin traitant. » Comprenez que « lorsque ces actes, prescriptions et prestations n’entrent pas dans le cadre du parcours et du panier de soins, leur prise en charge par les régimes de protection sociale est moindre sauf exceptions et hors cas d’urgence avérée ». Sauf que, dans une île, lorsque son médecin traitant n’est pas là, quel autre choix que d’aller aux urgences et donc au dispensaire ? Qu’en est-il du Serment d’Hippocrate ?
Sur le management du Dr X, qualifié d’autoritaire, « des recommandations lui ont été faites à l’issue de l’audit d’octobre 2021 et un accompagnement lui a été fourni par le subdivisionnaire des ISLV ». La Direction de la Santé reconnaît néanmoins : « Il reste quelques tensions interprofessionnelles manifestées au cours des entretiens individuels n’ayant pas d’impact pour la coordination de l’équipe. » Avant d’informer : « Une mission sera prochainement organisée afin de réévaluer la situation. »
« Jeter le discrédit sur les services de Santé »

Dans notre précédent article, PPM dévoilait par ailleurs qu’un signalement a également été opéré au conseil de l’ordre des médecins, étant donné « la gravité et la persistance des faits ». Vraisemblablement, celui-ci n’a pas jugé utile de donner suite à cette affaire. Peut-être que la lettre reçue de la part du responsable de la subdivision santé des Îles Sous-le-Vent, qui dénonçait, d’après nos renseignements, « une cabale » à l’encontre du Dr X pour le retour de l’ancien médecin en poste, l’aura dissuadé d’intervenir.
Pourtant, le mois dernier, le SFP alertait la Direction de la Santé en ces termes : « Je ne vous cache pas que vu la tournure que prend cette affaire, le défaut de diligence de l’administration pourrait être de nature à jeter le discrédit sur les services de Santé ». D’ailleurs, selon nos dernières informations, une série de plaintes sont sur le point d’être déposées à la gendarmerie de Huahine, qui doit s’organiser rapidement pour réaliser une audition de toutes les victimes. L’affaire semble donc loin d’être bouclée.
TÉMOIGNAGE
Infirmier au centre médical de Huahine : « Le tétanos chez le nourrisson, il n’y a rien de pire… »
« Les conditions de travail au dispensaire sont de plus en plus inacceptables. Pendant longtemps, il n’y avait aucun contrôle sur le nombre d’ordonnances délivrées par les infirmiers. La responsable parle mal aux gens, manque d’empathie et fait preuve de négligence et de retard dans la prise en charge des patients. L’infirmière mis en cause dans le rapport du SFP est, elle, porteuse de sous-entendus, traite les patients comme des animaux, des « côtelettes ». Cette dernière a donné à un patient atteint de tuberculose un traitement contre la filariose ! Il s’agit d’une grave erreur de traitement, mais « ce n’est pas grave », selon le médecin. La même infirmière encore ne respecte pas l’ordre dans les vaccins imposés aux enfants et nourrissons. Le tétanos chez le nourrisson, il n’y a rien de pire…

Pour une campagne de vaccination, on peut même la voir sur une photo en train de vacciner une personne avec le téléphone à l’oreille, au risque de casser l’aiguille dans le bras du patient… C’est dire son sérieux et son professionnalisme. Elle donne un traitement antibiotique de 2e intention au lieu de 1re intention. Quant à la secrétaire, elle est si désagréable que les patients viennent consulter le week-end pour ne pas avoir affaire à elle.
« Lorsque la Direction de la Santé assure que tout est encadré, cela nous fait bondir ! »
En fait, pour décharger les médecins, on se permet des protocoles adaptés. Mais c’est une aberration, et les conséquences sont dramatiques. Autre exemple, l’infirmière sur appel téléphonique au médecin délivre une ordonnance à un patient où il est marqué « qsp 10 jours » c’est-à-dire « quantité suffisante pour 10 jours », sauf que si la personne prend ce traitement pendant dix jours elle peut avoir de très graves effets secondaires ; en outre, la codéine est super addictive et mettre 1 gramme, c’est en réalité prendre deux comprimés matin, midi et soir. Voilà pourquoi c’est un médecin qui doit faire les ordonnances… Alors, lorsque la Direction de la Santé assure que tout est encadré, cela nous fait bondir ! »
TÉMOIGNAGE
Mère de famille, trois enfants : « En deux semaines, ma fille n’a pas été vue par un médecin ! »
« Je ne suis pas du tout contente du dispensaire de Huahine. J’ai emmené ma fille au centre médical à trois reprises et, en deux semaines, elle n’a pas été vue par un médecin ! Un jour, en rentrant de l’école, ma fille a fait un malaise, elle est devenue toute bleue, alors je suis allée aux urgences. Une infirmière l’a accueillie et a constaté que son rythme cardiaque et sa tension étaient anormales. Une fois ma fille stabilisée, on nous a dit de rentrer à la maison. Mais trois jours plus tard, elle a fait un deuxième malaise et nous sommes retournées au dispensaire. Là encore, elle n’a pas été prise en charge par un médecin. On lui a fait passer des tests cardiologiques, avant de nous expliquer qu’il fallait voir notre médecin de famille et personne d’autre. Une semaine après, un dimanche soir, ce sont mes trois enfants qui étaient malades, se plaignant de fortes fièvres, vomissements, diarrhées… Je me suis beaucoup inquiétée car ils souffrent tous d’asthme à un niveau élevé. Nous n’avons toujours pas pu voir de taote. Mon mari et moi avons veillé toute la nuit sur eux, et même fait le tour de l’île pour trouver un médecin disponible. Finalement, notre médecin de famille a pris des rendez-vous en urgence avec un neurologue et un cardiologue sur l’île de Raiatea. Ils avaient tous contracté la nouvelle épidémie qui touche uniquement les enfants.
« Il y a plein d’histoires comme la nôtre, beaucoup de gens se plaignent et expriment leur mécontentement sur les réseaux sociaux. »
Il y a plein d’histoires comme la nôtre, beaucoup de gens se plaignent et expriment leur mécontentement sur les réseaux sociaux. Comme le matahiapo en fauteuil roulant, qui a attendu devant le centre médical tout le week-end pour être pris enfin en charge par un médecin le lundi suivant. Ou la personne à qui on a répété qu’elle n’avait rien et qui a été ensuite opérée en urgence de la vésicule biliaire à Tahiti. Plusieurs plaintes vont être déposées à la gendarmerie de Huahine, on attend notre convocation pour l’audition. Il semblerait que de nombreuses plaintes ne sont pas allées jusqu’au bout, c’est bizarre, vu que la pétition qui circule a déjà recueilli plus de 1 130 signatures…
La réponse officielle de la Direction de la Santé




