Si vous suivez l’actualité artistique sur le Fenua, vous avez sûrement entendu parler de cette exposition par l’artiste Gaya, « François Hippolyte, œuvres trouvées 1890-1905 », qui s’est tenue à la salle Muriavai de la Maison de la culture (Te Fare Tauhiti Nui), du 5 au 9 avril dernier (voir notre article ici). Cette exposition se présentait sous…

C’est ainsi qu’est née une petite polémique et un petit scandale dans le monde de l’art local, qui aurait même fait écho plus loin, au Mexique, en France, à Amsterdam, auprès d’experts d’histoire de l’art et de Gauguin. En particulier, un certain Fabrice Fourmanoir, « spécialiste de Paul Gauguin », a fait paraître un article dans Tahiti Infos le 12 avril et explique pourquoi cette enquête par Gaya et Bruno Deval serait une supercherie. Pourtant, l’artiste Gaya-alias-François-Hippolyte affirme avoir tout fait pour informer le public que cette histoire était fictive et n’avait été créée que dans le but de cette exposition, où il avait tout créé lui-même, l’histoire, les œuvres, les éléments servant à la pseudo-enquête, etc. Il affirme aussi que M. Fourmanoir, qui l’avait contacté au sujet de François Hippolyte, avait eu lui aussi toutes les informations sur sa démarche artistique et devrait donc savoir que tout ceci est une fiction, et non une supercherie de faussaire…

Alors, pourquoi tant de bruit ?
Peut-être qu’une partie de la réponse réside dans la personnalité de Fabrice Fourmanoir, ce collectionneur amateur ayant résidé plusieurs années à Tahiti et vivant actuellement au Mexique. Ce Français aurait été le premier à alerter le Getty Museum de Los Angeles en 2002, pour émettre des doutes sur l’authenticité d’une sculpture attribuée à Gauguin, la « Tête à cornes ». Après maints débats et expertises, en 2019, la sculpture fut finalement attribuée à un artiste inconnu, retirée des salles d’exposition et reléguée au fond des réserves du musée. M. Fourmanoir est alors parti en croisade et a déjà pris pour cibles plusieurs musées du monde en remettant en question la légitimité de plusieurs tableaux de Gauguin. Sans remettre en question ses connaissances sur l’œuvre de Gauguin, on peut donc se demander si M. Fourmanoir n’aurait pas pris des vessies pour des lanternes, aveuglé par un mirage et sa passion de chasseur de faux-Gauguin, en lisant en diagonale les articles parus sur l’exposition de Gaya-alias-Hippolyte ? Ou alors, aurait-il eu d’autres motivations en toute connaissance de cause ?
Si on peut s’attendre à un peu de distorsion des informations à la façon « radio-cocotier » ou à un peu de crédulité dans un public de non-connaisseurs, facile à pardonner ou à dissiper, on est en droit de s’étonner d’une démarche aussi peu précautionneuse et aussi prompte au scandale de la part d’un « expert de Gauguin ». Dans ce monde de fous et de fake news, il semble en tout cas que chacun devrait lire plus attentivement et mieux se renseigner avant de lancer des polémiques. À méditer…
Nous sommes donc allés demander le point de vue de Gaya sur cette affaire. Notre artiste local a déjà fait preuve d’excentricité et a pu même choquer par certaines de ses expositions ces dernières années, mais il a la réputation de parler franchement. Entretien pour PPM…
Itere

Interview – Gaya : « Je ne voulais pas tromper le public »
Bonjour Gaya. Il y a une sacrée polémique sur votre dernière exposition « François Hippolyte, œuvres trouvées 1890-1905 ». C’était une exposition vraiment originale. Comment vous est venue cette idée de créer François Hippolyte, cet artiste qui aurait vécu à Tahiti en même temps que Paul Gauguin et qui aurait eu un travail très proche de celui-ci ?
Gaya : L’idée m’est venue comme ça, comme souvent. En 2017, j’avais commencé à faire un grand tableau dans le style Gauguin avec un cheval, plusieurs personnages et plein de couleurs… Ensuite je me suis dit que ce serait intéressant, artistiquement parlant, d’inventer un artiste fictif qui aurait vécu en Polynésie à l’époque de Gauguin et qui n’aurait jamais été mentionné… Et pour cause, dans cette histoire, Gauguin aurait pillé ou volé plusieurs idées et techniques de Hippolyte pour les reproduire sur ses œuvres que tout le monde connaît aujourd’hui. Tout est parti de là, l’idée de faire à croire à quelque chose d’improbable, de raconter une histoire totalement folle et qui rebattrait les cartes sur Paul Gauguin…
Il restait à développer l’histoire dans le détail jusqu’à la rendre la plus crédible possible, sans quoi il n’y aurait eu aucun intérêt à mes yeux…
En parallèle, ainsi que tout le monde a pu remarquer depuis quelques années, commençaient à s’installer les fake news et aussi des complotistes qui ont débarqué de plus en plus nombreux, avec des thèses plusfolles les unes que les autres : les tunnels avec les pédophiles sous la Maison Blanche, les antivax et la 5 G qu’on nous injectait et qui allait nous télécommander, j’en passe et des meilleures…
Bref, tout ça pour dire que je me suis aperçu qu’avec mon idée de cet artiste fictif du temps de Gauguin, que j’ai nommé François Hippolyte, j’étais bien en phase avec cette époque délirante, un vrai « artiste contemporain », et que ça allait pouvoir servir à quelque chose ! (Rires)

Vous vouliez donc qu’on croie à cette histoire. Avez-vous fait exprès de tromper le public ?
Pas du tout. Comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, dès que j’en ai eu l’occasion, je voulais que le public croie à cette histoire, mais juste le temps de regarder l’exposition, comme on rentre dans une histoire le temps de regarder un film, ou lire un livre, que vous vous sentiez emmené ailleurs, que l’on ait voyagé… tout en sachant pertinemment que c’est une fiction.
Je ne voulais pas tromper le public. J’ai même pris assez de précautions pour que cela n’arrive pas et que le public apprécie cette exposition en toute connaissance de cause.
Il y avait plein d’humour dans l’exposition, plein d’œuvres faisaient allusion à l’actualité du moment. Des œuvres abordaient des sujets plus graves tels que « Balance ton porc » et « ME TOO », un parallèle était fait avec les travaux de François Hippolyte et les premiers jeux vidéo japonais, le cinéma, et même les soi-disant propriétaires des œuvres portaient des noms suspects, tels que cette céramique intitulée « La lutte intestine », propriété de Mme Iris T. Bolkolon (NDLR : en référence à « irritable colon » en anglais = côlon irritable), etc. Les gens ont beaucoup ri.
Puis, vous savez, il ne faut pas être grand clerc pour se dire immédiatement qu’une quarantaine d’œuvres réunies d’un artiste qui aurait été aussi important et qui aurait côtoyé Gauguin, le tout exposé à Muriavai, soit des plus suspects !? (Tout égard à la Maison de la culture, bien-sûr !) Si cela avait été vrai, ça aurait été exposé dans un vrai musée, non ?
Au final, plus c’est gros plus ça marche ! Il y en a quand même, malgré toutes les précautions prises, qui y ont cru ! Cela vous en dit long sur la nature humaine… Regardez et écoutez autour de vous, qui n’a pas un proche de sa famille qui ne part pas dans des délires de théories complotistes ?

Quelles précautions avez-vous donc prises ?
Le service de communication de la Maison de la culture et moi-même avons fait paraître plusieurs articles dans divers médias, avant ou au début de l’exposition. De plus, pour l’exposition, j’ai indiqué clairement aux gens le sens de la visite, avec toute une explication sur ma démarche artistique dès le début de la visite. Tout était bien clair, expliquant qu’il s’agissait de mon travail pour créer ce personnage fictif, avant de dévoiler l’histoire et l’enquête imaginées sur François Hippolyte. J’ai même invité souvent les visiteurs à relire le texte d’introduction qui expliquait que c’était une fiction, quand ils me demandaient si tout cela était vrai. J’ai essayé de donner l’impression que l’on était « un peu » comme dans un musée, il ne manquait malheureusement que les QR codes et les casques pour les explications, ainsi que le catalogue « raisonné » ! (Rires)
Comment a réagi le public qui s’est déplacé pour venir voir l’exposition ?
Quelques connaisseurs et amateurs éclairés de Gauguin sont quand même venus et ont bien apprécié l’expo, une fois qu’ils ont compris la démarche artistique. Par exemple, Gérard Pugin (NDLR : auteur de « Les peintres inspirés par Tahiti »), qui a la gentillesse de m’autoriser à citer ce qu’il a écrit dans le livre d’or. Je vous le lis : « Bravo Gaya pour nous faire ainsi plonger dans l’illusion et les relations de Gauguin. Encore bravo. »
C’est dommage que les autres connaisseurs et experts en Gauguin ne soient pas venus. Comme je disais, la plupart des gens ont beaucoup apprécié l’expo.
Mais malgré toutes mes précautions, c’est vrai que j’ai été très surpris des réactions de certaines personnes qui semblaient croire à cette histoire, même après avoir lu l’introduction explicative. On a l’impression qu’ils lisaient en diagonale, ou qu’ils voulaient vraiment y croire, alors que j’insistais pour dire que c’était faux… C’est amusant au premier abord, mais finalement, c’est assez effrayant de voir comment les gens peuvent croire tout et n’importe quoi pour diverses raisons. Peut-être que certains voulaient juste continuer à rêver… Un peu comme ces fans de « Da Vinci Code » qui font des enquêtes sur le terrain, alors qu’on sait que c’est un roman, donc une fiction. Peut-être qu’ils se disent qu’il y a quand même une part de vérité…
Qu’avez-vous à répondre à Fabrice Fourmanoir, qui vous accuse, vous et Bruno Deval, d’avoir menti ?
Quand cette personne, qui se disait expert en Gauguin, m’a contacté sur Facebook, je l’ai gentiment redirigé vers l’article sur mon expo dans Pacific Pirates Média, ainsi que sur mon site Internet, histoire qu’il y voit plus clair sur mes intentions, puis je lui ai demandé de me contacter quand il viendrait à Tahiti pour que l’on se voit et que l’on en parle, en espérant avoir un retour intellectuel.
Mais n’ayant plus de nouvelles de sa part, j’ai pensé qu’il avait été vexé d’avoir cru à l’histoire de Hippolyte et que le chapitre était clos. De toute façon, j’étais très occupé par mon expo.
Dans le même temps, j’étais un peu embêté que ce pauvre homme ait pu pendant plusieurs heures croire que tout cela était réel… Alors même qu’il aurait fallu tout simplement contacter (enfin je pense) la Maison de la culture afin de leur demander si tout cela était vrai ou non ? Point !
Au lieu de cela, il a contacté le Musée d’Amsterdam, dérangé du monde, brassé plein de choses jusqu’à menacer le journal de Tahiti Infos et moi-même d’intenter un procès, tout cela n’est pas très gentil et un peu déraisonnable…
Puis sort cet article dans Tahiti Infos le 12 avril, alors qu’il savait que tout était faux ? Ou il n’a pas lu l’article complet, ou il n’a rien compris ? Ce n’est pas très sérieux pour un soi-disant expert…
Vous avez donc bien informé Fabrice Fourmanoir que les œuvres de votre exposition sur François Hippolyte sont vos propres créations, et que cette histoire est bien une fiction ?
Oui et je peux le prouver. Je répète, je lui ai envoyé le lien pour l’article déjà paru dans Pacific Pirates Média le 1er avril (ce n’est pas une blague), qui explique toute ma démarche avant de dévoiler l’histoire fictive de François Hippolyte. Alors, soit il a lu là encore en diagonale et n’a rien compris, soit il a compris seulement ce qu’il a voulu comprendre, soit il a compris et il est de mauvaise foi… Je laisse le public juger de son attitude et de ses réelles motivations…
Et qui est alors ce Bruno Deval qui aurait fait cette enquête avec vous sur François Hippolyte ? Existe-t-il vraiment ?
Oui, Bruno est un ami, il a été un des premiers à être dans le coup. Je lui ai parlé du projet et il a tout de suite trouvé la chose intéressante. Mais évidemment, il n’existe que pour la photo, en tant qu’« acteur » et rien d’autre, puisque cette enquête est fictive. D’autres personnes ont aussi joué le jeu pour les photos telles que la pseudo-rénovation d’un tableau, ou les photos des faux collectionneurs. Puis par la suite, j’ai aussi contacté l’architecte Xavier Dogo, qui lui aussi a répondu favorablement pour participer bénévolement à cette exposition en réalisant les plans d’un vrai-faux « Musée François Hippolyte » qui verrait bientôt le jour…
Donc les soi-disant collectionneurs de François Hippolyte n’existent pas ?
Bien sûr que non, rien n’est vrai !
L’aspect vieilli et ancien de nombreuses œuvres et des éléments d’enquête qui étaient exposés était très crédible pour le public. On peut se poser la question, pardonnez-moi d’insister, qu’il y a peut-être des choses vraies ? Est-ce vraiment vous qui avez créé tout cela ?
Oui, j’ai tout réalisé tout seul comme un grand, les peintures dans différents styles, les sculptures, gravures, cadres, tout sauf les plans du vrai-faux futur Musée François Hippolyte.
Concernant les courriers de Van Gogh, il avait visiblement plusieurs écritures car les lettres dont je me suis inspiré sont tirées d’un catalogue de vente de chez Christie’s. La lettre que j’ai écrite est plus proche de ce catalogue que celle parue dans le Tahiti Infos du 12 avril. Quoi qu’il en soit, je pense que comme nous tous, en fonction du support sur lequel on écrit, la qualité du papier ou de la plume, ou de notre état psychologique ou fatigue, ou la nature du sujet sur lequel on écrit, l’écriture peut varier. Bien-sûr, je ne suis pas un expert graphologue ! Mais j’ai essayé de copier l’écriture de Van Gogh que j’avais en exemple, pour rendre crédible l’histoire, le temps de la visite, je n’avais nullement l’intention de faire des faux en écriture… (Rires)
Mais je me doutais bien que n’importe quel professionnel de l’Histoire de l’art pourrait voir tout de suite que ce sont des faux. Je répète, le but n’était pas de tromper le public, mais de le faire rêver le temps de cette exposition.
Donc la pierre tombale de François Hippolyte n’existe pas ?
AaaHHHH, ça c’est à vous de voir maintenant… La réponse est dans cet entretien. Vous voyez que vous aussi, vous venez de vous faire avoir ! (Rires)

Comment se fait-il qu’il y ait autant de différences de style d’une toile à l’autre ? Est-ce vraiment vous qui avez fait tout ça ?
Je vous répète que François Hippolyte, c’est moi ! Et oui, c’est tout à fait possible qu’une même personne ait fait tous ces différents tableaux, puisque c’est moi ! J’invite les experts de tous poils à se rendre sur mon site web pour en juger sur pièces. Je suis un peu schizophrène en matière artistique, je n’aime pas me répéter, j’aime la variété, l’éclectisme, mais mon fil rouge reste la Polynésie… Donc n’en déplaise aux « experts en quoi que ce soit » qui pensent qu’avoir plusieurs « styles » n’est pas possible…
Pour cette exposition, il était intéressant de faire une digression du japonisme réinterprété par Hippolyte, en passant par un travail proche de celui de Gauguin, tels que certains tableaux ou la « Boîte du jouir », pour finir sur un travail plus contemporain.
Pour en revenir à l’article de Tahiti Infos du 12 avril, je pense que juger sur la seule photo de l’autoportrait de Hippolyte, parue dans le journal, et dire que NON ! Ce n’est pas un tableau de Hippolyte, un personnage fictif, est des plus étranges…
La réputation de la Maison de la culture (Te Fare Tauhiti Nui) n’est-elle pas entachée par ce scandale ?
Je ne pense pas, bien au contraire. Je trouve que ce monsieur Fourmanoir, qui se dit expert en Gauguin, aurait dû prendre plus de précautions avant de faire toutes ces déclarations, c’est-à-dire bien vérifier ses sources, comme il dit, et mieux communiquer avec moi en tant qu’artiste et commissaire d’exposition, et avec la direction de la Maison de la culture, avant de se lancer dans cette polémique.
Encore une fois, on se demande quelles sont vraiment les motivations de M. Fourmanoir dans le fond de cette histoire, qui ressemble plus à une tempête dans un verre d’eau, ou plutôt un cyclone dans une cuillère à soupe… (Rires)
En conclusion, qu’est-ce que le public devrait retenir de cette histoire, d’après vous ?
Tout d’abord, merci à tous ceux qui sont venus voir cette exposition, qui l’ont appréciée et qui me l’ont fait savoir. Pour les autres amateurs d’art, j’espère qu’à l’avenir les gens seront plus curieux et viendront voir sur place mes futures expositions pour se faire leur propre opinion, plutôt que de porter trop d’importance aux rumeurs et autres fake news.
Faites attention à vérifier les infos, et aussi les compétences et le sérieux de ceux qui essaient de crier plus fort que les autres. Que le méchant et le plus retors n’est pas forcément celui qu’on veut nous faire croire. Qu’il faut aller au plus simple, bien vérifier, lire et relire s’il le faut, être intelligent, vérifier ses sources !
Je n’ose imaginer ce qui se serait passé si je n’avais pas prévenu les gens avant l’expo que tout cela était faux… À l’heure qu’il est, la meute affamée de scandales aurait lâché les chiens, on m’aurait déjà pendu, lapidé, crucifié ! (Rires)
Propos recueillis par Itere
Pour en savoir plus :
- www.gayafrenchartist.com (site web de l’artiste Gaya)
- Facebook : L’art de Gaya
- https://www.pacific-pirates-media.com/exposition-francois-hippolyte-oeuvres-trouvees-1890-1905-par-gaya/
- https://www.pileface.com/sollers/spip.php?article2338
- https://www.lejdd.fr/Culture/la-folle-affaire-gauguin-dont-lauthenticite-dune-vingtaine-doeuvres-est-remise-en-cause-3984972
- https://www.vanityfair.fr/culture/voir-lire/story/fabrice-fourmanoir-lhomme-qui-passe-sa-vie-a-traquer-les-faux-gauguin/12231
- https://www.lefigaro.fr/culture/deux-tableaux-de-gauguin-soupconnes-d-etre-des-faux-dans-des-grands-musees-americains-20200803
