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« Lettre à Poutaveri » (éditions Au Vent des îles, 2002) est un long roman (440 pages) censé être une immense lettre ou une suite de lettres écrites ou imaginées par une petite fille de Huahine, Rui, qui, tout enfant, avait rencontré à Tahiti Bougainville (Poutaveri selon la transcription de ce nom en tahitien) et avait éprouvé pour lui une si grande affection qu’elle lui avait rendu compte, durant de longues années, de tout ce qui se passait à Tahiti, Huahine ou Moorea (l’île où elle se trouvait selon les périodes correspondant parfois aux événements historiques).

Ces « lettres » sont d’autant plus fictives qu’elles s’étalent dans le temps entre 1768 (le court passage de Bougainville à Tahiti en avril 1768) et le couronnement du petit Pomare III (qui mourut trois ans après) le 21 avril 1824. Soit sur une période de 56 ans. Or, la narratrice, Rui, censée être une enfant au début du livre, devient à la fin du roman, par un subterfuge littéraire, une adolescente, ayant la particularité de ne pas grandir comme les autres enfants. Elle aurait donc plus de 60 ans dans un roman réaliste. Quant à Poutaveri, il mourut en 1811 !

Le livre, qui comprend cinq parties correspondant au séjour de Rui dans une des trois îles où elle vit durant cette période (Tahiti, Huahine, Moorea, puis retour à Huahine et retour à Tahiti,) est formé de  quarante et un chapitres qui traitent des événements de la vie de Rui mais relatent, puisqu’elle les vit, les événements politiques et historiques de cette époque, en particulier des relations de Pomare Ier et Pomare II avec les missionnaires et avec les autres ari’i rahi (« grands chefs ») des autres îles et de Tahiti (avant que Pomare II n’en devienne le « roi » et après). Il est très souvent question aussi des mœurs comparées des Tahitiens et des missionnaires, des « malentendus culturels », de la différence des mentalités, des ravages des maladies, des changements des mentalités et des mœurs.

La convention littéraire fait que Louise Peltzer (dont le nom tahitien est Rui) ne serait que la traductrice de ce long écrit qui est dédié à Tavi (Davies), le missionnaire préféré de Rui (voir les remarques du « traducteur » pages 7 et 8).

L’utilisation du regard d’une enfant très intelligente permet de donner un caractère spontané et faussement naïf à certains passages.

Le livre est long, la partie sur Huahine est assez longuement consacrée aux relations avec les missionnaires dont on admire les connaissances mais dont on se moque beaucoup (sans méchanceté) à cause de leur maladresse dans la vie quotidienne, et aux tentatives infructueuses de ces derniers pour convertir les habitants en faisant le tour de l’île.

Les péripéties que vit Pomare 1er pour s’imposer et obtenir la possession de l’effigie du dieu ‘Oro qui confère le pouvoir suprême puis, après sa mort en 1803, les nombreux problèmes rencontrés par son fils Tu (Pomare II) avec les autres ari’i de Tahiti à cause de son autoritarisme qui aboutissent à une véritable guerre qui l’oblige à se réfugier à Moorea sont longuement évoqués dans le livre mais ne seront pas l’objet de notre article. Ils sont tout-à-fait explicités dans des livres d’histoire. Ce qu’il faut retenir c’est la main mise progressive des missionnaires sur les esprits dont celui de Pomare II. Comme le dit Ta’aroari’i, le fils du ari’i rahi de Huahine : « […] on doit se conduire avec la plus grande gentillesse (avec les missionnaires) exactement comme on le ferait avec n’importe quel étranger à condition bien sûr qu’ils ne se mêlent pas de nos affaires. » (page 194). Or, justement, plus les missionnaires auront de l’influence, après la longue période où ils sont peu écoutés, plus ils s’en mêleront et surtout plus les Tahitiens convertis épouseront les mœurs des missionnaires.

L’intérêt de ce livre réside donc dans la prise de parole d’une Tahitienne pour parler de sa propre histoire et plus particulièrement, dans certains passages, de la lente démonstration de la prise de pouvoir progressive des missionnaires anglais sur les esprits jusqu’à la conversion de Pomare II et des grands chefs qui lui sont affidés. Après la victoire contre les troupes d’Opuhara en 1815, ils deviennent même plus zélés qu’eux en ce qui concerne les mœurs. Le couronnement du petit Pomare III totalement sous leur influence représente pour eux une apothéose.

L’Histoire décidera autrement du sort de Tahiti et de la Polynésie à cause de la mort de Pomare III remplacé par sa sœur ‘Aimata (la future Pomare IV) et des actions sectaires du missionnaire anglais George Pritchard qui donna, dans un premier temps, un prétexte aux Français pour revendiquer le protectorat de Tahiti et Moorea, malgré l’opposition de Pomare IV (opposition qui d’ailleurs se transforma en conflit armé jusqu’à ce qu’elle ne finisse par signer l’acte de protectorat). La suite tout le monde la connaît. Mais la conversion au christianisme et surtout les changements de mœurs imposés étaient à l’œuvre.

Nous laisserons donc de côté tous les détails complexes des luttes internes entre Pomare I et certains chefs et surtout de Pomare II obligé de s’exiler à Moorea avant sa victoire finale.

Nous évoquerons donc seulement certains passages qui nous renseignent sur la vision que les Tahitiens ont des Européens, sur la différence des mentalités de chacun, l’importance des maladies dans cette période post « découverte » et présenterons les étapes de la progression de l’influence des missionnaires qui est admirablement évoquée dans ce livre ainsi que l’ambivalence des missionnaires les plus investis dans l’étude de la langue mais incapables d’accepter les différences de modes de vie, d’habillement, etc.

I) Une certaine vision des femmes, entre autres, à travers les descriptions des femmes de missionnaires tout au long du livre, donne enfin la vision des Tahitiens, qui forme un contraste saisissant avec la description des femmes de Tahiti par Bougainville dans son fameux Voyage autour du monde (1771), description qui créa le mythe de « Tahiti Paradis ». Alors que Bougainville insistait sur leur beauté mais aussi leur nudité, « Les pirogues étaient remplies de femmes qui ne cèdent pas, pour l’agrément de la figure, au plus grand nombre des Européennes et qui, pour l’agrément du corps, pourraient le disputer à toutes avec avantage. La plupart de ces nymphes étaient nues.[…] » (citation page 5), Rui se livre à plusieurs reprises à des descriptions savoureuses des femmes de missionnaires totalement à contre-pied des descriptions idylliques POUR LE PHYSIQUE des femmes de Tahiti par les « découvreurs ».

Le chapitre II évoque l’arrivée de l’évangile (5 mars 1797) donc d’un bateau qui transportait non seulement des missionnaires mais leurs épouses. D’où l’immense curiosité de toute la population et de Rui qui décrit les femmes.

« Le visage des femmes est encore plus blanc que celui de leur mari, tellement blanc qu’on le dirait comme transparent et leur tête est recouverte d’un chapeau maintenu sous le menton par un large revareva, c’est ravissant.  Ce qui est étonnant c’est qu’elles portent toutes leurs robes en même temps, les unes sur les autres, ça les fait grosses et je me demande comment les hommes vont-ils savoir qu’elles sont belles ? Comment le désir va-t-il naître dans leur cœur ? […] Je ne t’ai pas dit le plus étonnant ! Ces femmes n’ont pas de fleurs dans les cheveux ni autour du cou, ni aux poignets, ni à la taille, nulle part, j’ai bien regardé partout. » (extrait pages 21 et 22).

Lors du couronnement de Pomare III en 1821 (chapitre XXXX) les descriptions des femmes de missionnaires contrastent avec celle des Tahitiennes, elles sont beaucoup plus cruelles pour les épouses de missionnaires que celle du début du livre. D’abord Rui évoque en tête du cortège une jeune Tahitienne :

« La jeune femme était tout près maintenant elle était très belle, grande, élancée, habillée d’une grande robe blanche qui lui tombait jusqu’aux pied et dans ses mains repliées elle tenait un bouquet de fleurs. Marchant lentement, majestueusement, pieds nus, sans bruit, elle semblait ne pas toucher le sol, tant sa silhouette apparaissait légère, ses cheveux relevés en chignon étaient ceints d’une couronne de maire identique à la mienne, elle regardait fixement devant elle sans bouger la tête, ignorant la foule qui l’admirait, un léger sourire à peine perceptible finissait de donner aux spectateurs l’impression d’un rêve. Décidemment il y avait de belles filles à Tahiti aussi, et Tarini (le missionnaire Darling) avait bien fait les choses. » (pages 424-425).

Après cette jeune beauté arrivent des jeunes filles qui jettent des pétales de fleurs puis les enfants des missionnaires puis leurs épouses.

« Juste derrière venaient les mamans, en groupe compact, apeurées, serrées les unes contre les autres autant que leurs énormes robes le permettaient. Elles marchaient à petits pas hésitants, honteuses et effrayées, semblait-il, d’être l’objet de tant de regards et d’attentions. […] Une ou deux toutefois gardaient la tête haute et leurs regards passaient au-dessus de nos têtes, défiant la bande de sauvages qui les entourait. Leurs robes étaient splendides, et plus d’une femme les enviait, mais elles étaient portées sans grâce et leur démarche était lourde et pesante. »[…]

« Le troupeau multicolore passa laissant derrière lui une traînée de rires égrillards et de mépris. Tarini, pensais-je, a commis une faute. » (pages 425-426).

On voit que ces femmes ne brillent ni par leur beauté ni par grâce. Et le vocabulaire est assez péjoratif (entre autres « troupeau »). Et il faut remarquer le contraste entre les deux remarques de Rui « Tarini avait bien fait les choses. » et Tarini […] a commis une faute. »

En ce qui concerne l’intelligence qui a rarement été accordée aux femmes tahitiennes dans la littérature coloniale, aucune femme popa’a ne se distingue dans le roman (même si la première femme de Tavi qui meurt en couches est décrite très favorablement) et Bougainville a souvent mis en doute dans son livre les capacités intellectuelles des Polynésiens. En ce qui concerne les femmes Pierre Loti fait comparer les femmes de Tahiti par son personnage du Mariage de Loti à « de beaux fruits […] de belles fleurs », comme le souligne Chantal T. Spitz dans son article « Rarahu iti e, autre moi-même », paru pages 75 à 89 dans Pensées inutiles et insolentes (éditions Te Ite, 2006) et Rarahu dans le roman est toujours évoquée comme une créature inférieure. Or dans le livre de Louise Peltzer, c’est Teri’itaria, la première épouse de Pomare II qui assure la régence à sa mort de Pomare et Rui parle du regard de ‘Aimata (la future Pomare IV) : « [..] ses yeux intelligents, gais et rieurs, me plaisaient beaucoup. Son esprit toujours en éveil, prêt à rire à toutes les occasions. » (page 420).

Ce regard assez malicieux d’une petite Polynésienne sur les femmes popa’a et polynésiennes est une sorte de contrepoids à toutes les descriptions réductrices des femmes polynésiennes par les auteurs de la littérature coloniale et même des « découvreurs » pour qui elles n’existent que par leur beauté. Les hommes sont moqués de façon plus indulgente. On souligne seulement la difficulté des missionnaires à s’adapter à la vie dans les îles, leurs maladresses, leur fragilité mais c’est compensé par leur savoir : la lecture et l’écriture.

II) Une part importante est donnée aussi tout au long du livre à la propagation des maladies apportées par les Européens que les Tahitiens ne savent pas soigner (entre autres la variole mais aussi la tuberculose) et à la diminution catastrophique de la population. 

Dès le début du livre (pages 31,32, chapitre III), lorsque les missionnaires s’installent. Le missionnaire Wilson déclare : 

« Je vous annonce, si mes calculs sont justes, que vous avez exactement 16035 brebis égarées à ramener au Père. »  « Bon Dieu, seulement ! » s’exclame Peter effaré, « Pardon Frère Cover, mis comprenez ma surprise, nous m’aviez bien dit que Tute, pardon, Cook, avait recensé à son 3e voyage 204 000 habitants pour Tahiti ? »                                                                               

Pomare lui-même est contaminé mais guérit (page 84) et Rui ne doit sa survie qu’au dévouement de son père qui la soigne jour et nuit d’une très grave maladie dont on ignore le nom. Tout au long du livre des remarques de Rui ou d’autres personnages font allusion à la mortalité vertigineuse du peuple polynésien à cause de l’importation des nouvelles maladies Rui déclare page 209 (chapitre XXVIIII) :

« Je ne parle pas souvent de la mort, à quoi bon, elle rôde en permanence parmi nous et frappe aveuglément, sans distinction d’âge ou de sexe, avec une rapidité foudroyante. »

Page 317 (chapitre XXX) : « Tavi et Turutu ont fait le tour de l’île de Mo’orea il y a quelques jours, ils ont bien compté, comme ils le font d’habitude tous les gens, ils disent qu’il ne reste que mille trois cent soixante-quatre habitants, tous les autres sont morts. »

Ces maladies font jouer un rôle important dans la conversion de certains Polynésiens qui pensent que leurs dieux les ont abandonnés. « Qu’avons-nous fait pour mériter un tel châtiment, que devons-nous faire pour que cesse la tourmente céleste ? », s’interroge Rui page 290 (3e partie Moorea).

III) Un autre centre d’intérêt de ce roman est la différence fondamentale de mentalité entre les Tahitiens et les popa’a (qui à l’époque sont des missionnaires).  Et les souffrances qu’engendreront la colonisation lorsque les mœurs des étrangers seront imposées aux Polynésiens.

La générosité, le sens de l’accueil sont au cœur de la mentalité des Polynésiens. Aussi ils accueillent les premiers missionnaires en mettant à leur disposition beaucoup de terrain et leur apportent toute l’aide possible. Lorsque des cadeaux mesquins (tissu rouge et savons) sont offert à Pomare Ier par King, homme politique britannique, lors du passage du « Porpoise » (chapitre XII), Pomare réagit en redoublant de générosité et offre tant de petits cochons que tous ne peuvent pas être embarqués sur le bateau. Rui commente les pensées de Pomare concernant les étrangers :                                                                                                                                                

« Certes ils étaient mesquins comme le montrait le présent de King, de simples morceaux de savon pensa-t-il avec dégoût. Comme les missionnaires, il faudrait donc les éduquer. Cela prendrait sans doute longtemps, mais il était sûr d’y parvenir. En revanche il se demandait comment les étrangers n’avaient pas encore découvert cette manière simple d’être heureux : partager. »

Rui commente : « Pas de vaines paroles, des actes, montrer avant tout l’exemple. »

Bien sûr, il y a entre les Tahitiens et les missionnaires anglais beaucoup de malentendus : entre autres en ce qui concerne les femmes que les missionnaires refusent de « courtiser ». D’abord blessés les Tahitiens finissent par admettre qu’il y a une forme de « tapu ».Par contre, ils s’efforcent de rester toujours d’une grande politesse quand ils sont heurtés par l’attitude ou les paroles des étrangers. Et donc il y a beaucoup de non-dit entre les communautés.

Les missionnaires sont même stupéfaits lorsque le grand-prêtre Ha’amanimani leur confirme que non seulement ils peuvent prêcher leur religion mais « se proposant même d’aider ses compagnons ». Pour un chrétien cette attitude est incompréhensible : « Il (Wilson) eut la vision de futures relations difficiles avec ce petit peuple qui ne semblait pas vouloir respecter le rôle que les circonstances exigeaient. » (page 30 pour les deux citations).      

Mais chacun y trouve son compte les missionnaires, veulent évangéliser la Polynésie. Pomare est plus fort à cause des armes à feu offertes par les étrangers ou échangées contre des vivres et des cochons. Et les Polynésiens s’aperçoivent que les étrangers, très maladroits dans la vie matérielle ont des savoirs qu’eux ne possèdent pas entre autres l’écriture et la lecture qui vont jouer un rôle immense par la suite. Ils n’ont pas perçu au départ que petit à petit ce seraient les missionnaires qui imposeraient non seulement leur religion mais leurs mœurs après la conversion de Pomare II et de beaucoup de grands chefs.

Il y a des zones d’incompréhension entre les communautés. Même si dans un premier temps les missionnaires ne peuvent pas s’opposer à certaines coutumes tahitiennes : la semi-nudité bien sûr mais aussi la pratique de leur danse, le port de couronne de fleurs, la polygamie ou le changement de partenaire, ils les rejettent. Et cela empirera au fil du temps.

Il faut d’ailleurs souligner les dernières paroles du papa de Rui à la fin du livre quand elle lui demande voyant l’affluence des missionnaires qui disent être des « messagers d’amour » : « Dis-moi, papa, crois-tu que nous soyons un peuple méchant ? » (Pour avoir besoin de tant de missionnaires !). La réponse du père est explicite et exprime le drame que fut au bout du compte pour les Polynésiens la colonisation qui les déposséda beaucoup de leur culture puis en partie, par la suite, de leurs langues :

« Mais non […] bien sûr que non nous ne sommes pas méchants, en tout cas pas plus méchants que d’autres ! ». Il resta un petit moment silencieux, puis ajouta tristement : « Vois-tu, nous sommes différents…et je crois que c’est pire ! »

IV) Le livre montre d’ailleurs comment petit à petit, au travers de la progression du récit et de certains passages clés, grâce au soutien de certains chefs et, pour finir, à la conversion de Pomare II, les missionnaires vont gagner la bataille idéologique et imposer leur vision du monde avant même que ne soient imposés le protectorat puis la colonisation.

Au début du livre, il s’agit de visites de navires et d’échanges souvent plus ou moins aux dépens des Polynésiens d’ailleurs (voir les « perles » sans valeur et les clous échangés contre de nombreux cochons) !  (Cela paraît sans danger-même si Wallis fait tirer sur les autochtones lors de sa première visite). Puis à l’arrivée des missionnaires anglais l’installation d’un petit groupe de personnes qui semblent inoffensives ne perturbe pas beaucoup les mœurs même si elle a une réelle influence politique qui profitera à Pomare Ier, puis à Pomare II quand il se rangera de leur côté après les avoir méprisés.

Pendant dix longues années, le récit montre que les missionnaires ne rencontrent aucun succès notable dans leur entreprise d’évangélisation mais petit à petit, grâce à des gens comme Nott et Davies qui apprennent la langue et enseignent aux enfants comment lire et écrire en tahitien en adoptant l’alphabet européen, puis petit à petit traduisent la bible, cela évolue. Pour les enfants au départ l’écriture et la lecture sont des « jeux ». D’ailleurs Tavi parle d’aller « jouer » quand ils vont en classe. Mais en 1817 un abécédaire est imprimé (Page 337) et la conversion de Pomare II en 1819 (après sa « victoire en 1815 sur le héros ‘Opuhara à la bataille de Fei Pi, grâce aux armes à feu), va entraîner la conversion de la plupart des personnes et surtout l’adoption du mode de vie préconisé par les missionnaires. Au chapitre XXXIV il est question des « lois » promulguées par Pomare II, devenu roi chrétien qui vont heurter beaucoup de Polynésiens. Il est, entre autres, interdit de danser. Et le pire est que les grands chefs convertis, comme Mahine, le grand chef de Huahine, rajoutent encore plus de sévérité à ces lois en infligeant des punitions à ceux qui les enfreignent.                                                        

C’est ainsi que Ta’aroari’i, le fils de Mahine et ses amis vont désobéir à la loi (malgré les appels à la prudence de Rui) et recevront un châtiment très sévère pour avoir organisé une fête durant laquelle, ils dansaient, chantaient, vêtus de costumes traditionnels. Ta’aroari’i mourra de ses journées de travaux forcés consécutifs à son « crime ».  Le chapitre XXXVII (page 389) s’intitule « La Tragédie ». Son père, Mahine est désespéré de la mort de son fils unique mais c’est lui qui a exigé le châtiment.

Et quand Rui, qui est malade de chagrin de la perte de son meilleur ami se rend à Tahiti pour demander de l’aide à Tavi (5e partie « RETOUR à TAHITI », chapitre XXXIX), ce dernier très affecté par la mort de Ta’aroari’i, essaye de consoler Rui en lui parlant de la nécessité de se soumettre à la volonté divine. Mais lorsqu’elle évoque les raisons de la mort du jeune homme, liée à son désir de danser malgré l’interdiction, lui, qui aime les Polynésiens et est le plus ouvert des missionnaires ne semble pas comprendre.

Passage page 411 :

« Nous avons parlé de bien des choses avec Tavi, en particulier des danses, parce que c’est pour s’être révolté contre l’interdiction des missionnaires que Ta’aroari’i est mort. À mon avis les missionnaires étaient dans l’erreur en agissant ainsi, aucune de nos coutumes ne trouvait grâce à leurs yeux, même pas celle-là. L’idée même d’interdire les danses nous est insupportable dis-je à Tavi, autant nous interdire de parler, de rire ou de pleurer !

Tavi, malheureusement, ne semblait pas comprendre. J’étais, hélas, moi-même incapable de lui expliquer ce que la danse représentait pour nous, justement parce que nous exprimions par la danse ce qu’il nous était impossible d’exprimer par la parole, non seulement notre joie, nos peines mais surtout nos sentiments profonds dont la pauvreté des mots est incapable de rendre compte ! Je savais que malheureusement Tavi ne pouvait pas me comprendre. Je lui dis que la danse était, pour nous, un langage aussi important que le langage des mots, parce qu’elle habillait la pensée d’une robe de beauté et que, étant moins précise que les mots, elle révélait, elle magnifiait, pour le danseur ses propres sentiments. En somme, c’était un langage pudique, un langage qui aidait au langage, qui permettait de communiquer avec soi-même. J’aurais pu parler longtemps de la danse mais je savais que cela ne servirait à rien pour exprimer la danse, il faut danser soi-même. Le langage des mots est grossier et limité., la danse seule exprime tout le reste. »

Les paroles prêtées à Rui expriment à la fois, de façon très touchante, ce qu’est la danse pour les Polynésiens et le fossé qui existait entre les missionnaires pudibonds qui voyaient le péché partout et ce mode d’expression essentiel pour ce peuple.  D’ailleurs quand Rui propose à Tavi de de danser pour lui pour qu’il comprenne ce qu’est la danse pour elle. Il refuse, « horrifié » (page 412). Et même s’il concède que les missionnaires ont peut-être eu tort de supprimer la danse, « en tout cas aussi brutalement. ». Il reste sur sa position, lui qui est exceptionnellement ouvert. Et l’arrivée de Pritchard à Tahiti (page 439) met Rui, qui croise son « regard gris et froid », si mal à l’aise qu’elle déclare à son père : « J’ai froid, Père, je t’en prie, partons ! ».

L’emprise des missionnaires, de toutes les religions d’ailleurs, ne fera que s’accentuer. (Puis c’est l’État qui par la suite, minorisera les langues polynésiennes jusqu’à les mettre en danger pour une meilleure « assimilation ».) Il est très important de comprendre que la bataille de Fei Pi n’est pas seulement la victoire d’un grand chef contre un autre ni même d’une religion contre une autre mais la victoire des mœurs des Européens sur celles de la civilisation polynésienne qu’incarnait ‘Opuhara. ‘Opuhara ne disputait pas le pouvoir à Pomare II, il ne souhaitait pas être « roi », il n’aurait pas persécuté les chrétiens si ces derniers avaient eu leur communauté et avaient partagé leur savoir sans imposer des LOIS aux Tahitiens qui les privaient de leur culture, de leur essence même. La mort d’’Opuhara c’est la mort d’un héros mais aussi la mort de l’ancien mode de vie des Polynésiens, du moins dans un premier temps à Tahiti et ses satellites. Tout le monde est bouleversé lorsqu’il périt (même ses « ennemis ») brandissant sa lance contre des armes à feu. Ta’aroari’i a du mal à continuer son récit tant il est ému.  Rui commente (page 309, chapitre XXIX) cette émotion :

« Il m’a fallu, il nous a fallu de longues années pour comprendre que ce n’était pas un homme qui venait de mourir. Peu importe qu’il fût un ami ou un adversaire, ces notions disparaissent avec le temps.’Opuhara, chef de Atahuru, comme son frère Tati, chef de Papara, dont la noble généalogie remontait aux dieux créateurs de nos îles, pouvait, tout comme Pomare et plus légitimement que lui, sans doute, prétendre au pouvoir suprême mais il ne l’avait pas voulu, moins ambitieux que son vainqueur, plus sage, diront d’autres.

« Le cadavre d’’Opuhara venait justement de tomber en travers du chemin que le Dieu créateur de toutes choses, un jour, avait montré à notre peuple. ».

[…]

La rivière tahitienne allait changer de cours, suivre un nouveau tracé. »

Il faut toutefois reconnaître que Pomare II, chrétien, a fait grâce à ses ennemis qui auraient été massacrés femmes et enfants compris dans les guerres traditionnelles après la bataille. Cela fait partie, en positif, du nouvel ordre des choses.

V) Un autre aspect important dans ce livre est l’évocation de la langue tahitienne et de ses qualités, d’ailleurs tout à fait reconnues par Tavi qui s’est passionné pour son étude et ne l’a pas travaillée que dans un but de prosélytisme religieux, même si c’était l’idée de départ.

Dans la Troisième partie MO’OREA, Chapitre XXVI, lorsque Tavi retrouve ses élèves favoris : Rui et Ta’aroari’i, il évoque la langue tahitienne et l’importance pour un peuple de conserver sa langue même s’il en apprend d’autres.

Page 266 : « […] nous nous étions fait une fausse idée sur votre langue Nous pensions qu’elle en comprenait qu’un nombre réduit de mots, ce qui la rendait, de ce fait inapte à l’enseignement […] Après avoir travaillé de longues années, je me suis rendu compte de mon erreur, et plus j’apprends votre langue, plus j’en suis persuadé, à tel point que maintenant ma première idée me semble ridicule ! »

Page 267 « Langue et peuple ne font qu’un, l’un et l’autre sont indissociables, les séparer serait un crime. Parmi toutes les œuvres créées par les peuples dispersés à la surface de la terre, la plus belle, la plus grandiose, la plus intime, la plus noble, celle que chaque génération façonne inlassablement, c’est sa langue. La langue est un outil, un moyen de communication disent certains, quelle gigantesque erreur ! La langue d’un peuple c’est son âme, son passé, son histoire et el ferment de son avenir. Aimer un peuple c’est avant tout respecter sa langue. […]

Davies (Tavi) étant Gallois a connu l’obligation de parler anglais plutôt que sa langue maternelle le gallois (langue celtique), très différente de l’anglais. Cela explique peut-être en partie sa grande ouverture d’esprit dans certains domaines.

Page 351 Encore à Mo’orea pour l’impression de la Bible, Tavi dit à Rui son admiration pour la langue tahitienne.

« Tu sais Rui, je vais te dire, plus j’étudie votre langue, plus je suis étonné, je devrais direémerveillé. Dans certains domaines, je ne peux pas dire dans tous, je n’ai pas encore assez travaillé, la langue tahitienne est d’une richesse incomparable, là où nous avons un seul mot ou deux dans le langage « paratane » (anglaise), vous en avez cinq ou six, parfois plus, chacun ayant sa nuance propre.]

On retrouve donc dans ce roman la préoccupation de l’auteure de valoriser sa langue, qui fut le combat de toute sa vie. Et le roman permet, à travers les dialogues, de faire comprendre l’ambivalence de certains Européens, capables, pour les plus éclairés, d’admirer la langue du pays mais pas de respecter ses mœurs.

CONCLUSION

Ce livre est l’œuvre d’une Tahitienne, éprise de sa langue et de sa culture qui, à travers le personnage de Rui, nous offre SA vision des Européens, de l’évolution de son pays, du rôle des missionnaires anglais, de l’importance aussi des maladies qui ont engendré chez beaucoup d’autochtones la peur d’être abandonnés de leurs dieux et aussi la culpabilité qui les a poussés, pour certains, à la conversion. C’est un discours différent du discours « officiel ». Rui traduit sa pensée en déclarant après la mort de Ta’aroari’i, puni pour avoir dansé :

« Les hommes sans s’en rendre compte, que Dieu leur pardonne, ont mis en route une lourde machine dont ils n’aperçoivent pas encore la marche inexorable qui finira par les broyer. » (Chapitre XXXVII, Tragédie, page 390)

Le fait que le livre soit un roman, permet au lecteur de ressentir de l’empathie pour les personnages et de mieux comprendre le ressenti des Polynésiens. Sa présentation des personnes de son peuple est illustrée par des anecdotes qui rendent plus vivantes les évocations de leurs caractères et de leurs mœurs et les font mieux comprendre. On a l’impression d’entendre des témoignages même si le livre est une fiction. Et quelle belle revanche en ce qui concerne les femmes par rapport aux descriptions insipides et humiliantes des femmes polynésiennes à qui n’était accordées qu’une beauté « animale » et aucune intelligence véritable dans les « romans coloniaux ».

On voit bien à quel point la littérature est complémentaire d’une approche historique ou anthropologique. Le bel éloge de la langue tahitienne présent dans la bouche de Tavi n’est pas inutile car on entend encore des réflexions du genre : « Ces gens ne parlent qu’au présent » (méconnaissance de l’absence de flexion mais de la présence de particules et d’adverbes), cette langue est pauvre. Etc.

Tels sont les centres d’intérêt de ce livre.

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