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Portrait d’une écrivaine du Fenua, ancrée dans le milieu littéraire culturel local, qui se définit elle-même comme « métissée de sang mā’ohi et viking ». Ra’i Chaze nous confie également ses nouveaux projets littéraires ambitieux en cours…

I) SA BIOGRAPHIE

Ra’i CHAZE est née à Tahiti, de deux parents métisses, elle se définit elle-même comme « métissée de sang mā’ohi et viking ». Elle passa son enfance et son adolescence à Tahiti, avec de fréquents séjours dans sa famille aux Tuamotu et à Bora Bora durant lesquels elle menait une vie simple mais très heureuse qui la rattacha à sa culture polynésienne. Après le bac obtenu au lycée Paul Gauguin, elle rencontra un Américain, qui devint son mari et ensemble ils partirent faire leurs études aux États-Unis. Elle y vécut une dizaine d’années et y exerça comme photographe de mode.

Liée d’amitié avec le poète, cinéaste et militant Henri HIRO, elle adhéra à son combat contre le nucléaire et en faveur de l’indépendance à son retour en 1980. Elle travailla durant des années comme journaliste au quotidien Les Nouvelles de Tahiti et à la radio anti-nucléaire : Radio te Reo o Tefana. Elle publia son premier livre VAI, la rivière au ciel sans nuage en 1990. Tout en exerçant divers métiers, à partir de 1990 elle ne cessa plus d’écrire dans divers genres littéraires, pour divers publics même si, comme elle le dit dans une interview, son écriture est toujours poétique. Elle se fit connaître comme journaliste puis comme écrivain sous le nom de Michou CHAZE, pour adopter ensuite son prénom tahitien Ra’i lorsque, après le « Taui » de 2004 (NDLR : renversement de Gaston Flosse et prise du pouvoir par les urnes par une coalition d’indépendantistes et d’autonomistes progressistes), l’État français déclara de façon partiale et choquante, par la voix de sa ministre des Outre-mer que « le processus démocratique n’était pas achevé ».

L’engagement de Ra’i CHAZE

C’est un engagement fort mais nuancé que celui de Ra’i CHAZE : elle est indépendantiste mais ne s’implique pas directement dans la vie politique, elle est chrétienne mais surtout attachée à la parole de Dieu (émissions radio en tant que bénévole à MARIA NO TE HAU). Et d’ailleurs, elle précise qu’elle « est engagée avec Dieu plus que pour tout autre chose ». Elle déclare : « Peu de chrétiens lisent la Bible, alors qu’elle est la Parole de Dieu. C’est un héritage de la plus haute importance. Comment la connaître si on ne la lit pas ? C’est comme si par un « testament » quelqu’un vous lègue des biens et que vous le laissez fermé ou n’en lisez qu’une petite partie çà et là. Vous ne connaîtrez jamais l’héritage qui vous a été légué et vous resterez pauvre. »

Mais elle est aussi très investie dans la défense de sa culture et, d’ailleurs, fait partie des fondateurs de l’association puis de la revue Littérama’ohi (créée en 2002) avec Patrick Araia AMARU, Flora AURIMA-DEVATINE, Danièle-Taoahere HELME, Marie-Claude TESSIER-LANDGRAF, Jimmy M. LY et Chantal T. SPITZ. Cette revue permet de faire connaître les écrits des auteurs autochtones, mais aussi de toute personne autochtone qui souhaite s’exprimer sur un sujet (chaque numéro a une thématique et comporte une reproduction d’une œuvre picturale commentée) et publie des ouvrages dont, en 2022, MARUARO, livre très complet (trilingue) sur l’œuvre de la poétesse Flora AURIMA-DEVATINE. Depuis 2011, l’Association organise à la Maison de la culture, un spectacle annuel gratuit PINA’INA’I qui mêle lecture de textes autochtones en reo mā’ohi ou en français, lus par leurs auteurs ou d’autres lecteurs et spectacle dansé, mis en scène par Moana’ura TEHEI’URA (un recueil de textes et photos concernant les performances de cette manifestation culturelle entre 2011 et 2019 est paru en 2019, édité par l’association Littéramā’ohi.)

Ra’i CHAZE a de plus créé un atelier d’encouragement à la lecture pour les enfants d’Outumaoro.

Depuis 2009, après un Salon du livre autochtone au Québec en 2008, suite à la rencontre de l’écrivain amérindien Georges SIOUI qui animait un atelier d’écriture de contes qu’elle suivit, elle commença à publier des contes et de la littérature de jeunesse illustrée.

Elle fut invitée aux USA afin de donner des conférences sur son travail d’écrivain dans diverses universités américaines.

À ce jour, elle participe à de nombreux salons littéraires et manifestations culturelles, a navigué sur la pirogue traditionnelle Fa’afaite et elle a en cours de nouveaux projets littéraires ambitieux.

II) SES PUBLICATIONS

POUR ADULTES

En 1990 : VAI, la rivière au ciel sans nuage, roman intimiste très poétique formé de quatorze chapitres suivis d’un glossaire (éditions Cobalt/Tupuna), réédition en 2013 (aux éditions ‘Api Tahiti). Ce livre qui comporte une courte préface sous forme de poème d’Henri HIRO (traduit par John MAIRAI) fut le premier ouvrage antinucléaire d’un écrivain tahitien.

– En 2000 : auto-édition de TORIRI, recueil de poèmes et de prières

– En 2005 : recueil de poèmes I TE RA’I RA (éditions Toriri), préface de John MAIRAI

– En 2010 : son roman : AVANT LA SAISON DES PLUIES (éditions Présumées)

– En 2014 : un recueil de poèmes illustré par TEHINA, VASHEE et Hina VOISIN, LES AMANTS ET LA MER (éditions ‘Api Tahiti)

– En 2019 : un témoignage de vie :  LES PREMIÈRES PLUIES DE LA MOUSSON. Ce livre évoque un voyage en Thaïlande en 2016 durant lequel elle a vécu l’expérience de la maladie et une guérison « de façon naturelle ».

Il faut rajouter diverses publications dans certains numéros de Littérama’ohi (certains de ces textes font partie intégrante de l’œuvre de l’auteur, qu’ils soient repris ou non dans un recueil.)

Littérama’ohi N° 1 : sa présentation et la publication de deux nouvelles parues dans Tahiti Pacifique : « Où vont les oiseaux quand il pleut ? » et « La Ballade de Hambo, pour ceux qui sont à la prison de Nuutania. ».

Littérama’ohi N° 2 : une nouvelle en anglais TATTOO dont une partie est traduite en français par l’auteur.

Littérama’ohi N° 3 : un article sur la guerre en Irak et un article « C’est ça païa le problème » dans lequel elle s’interroge sur le rôle des auteurs polynésiens, la façon dont on donne des étiquettes (y compris le terme « engagé ») et se demande comment être libre en étant auteur à Tahiti.

Littérama’ohi N° 4 : un poème ÉTIENNE, à la mémoire d’un ami mort dans la solitude et le dénuement.

– Littérama’ohi N°9 :  trois poèmes de tonalités très diverses : Le vent, Salle d’attente, Une tasse de thé.

– Littérama’ohi N°16 :  long article autobiographique : « Je me souviens » qui évoque l’enfance, sa famille, les événements de cette époque…

– Littérama’ohi N°17 : Six poèmes.

– Littérama’ohi N°18 : un article « L’après HIRO » qui est une réflexion sur l’étymologie même du mot « hiro » pour mieux expliquer son impact à venir.

LITTÉRATURE DE JEUNESSE

(Nous citerons les titres qui ont fait l’objet de publications et l’interview portera essentiellement sur les œuvres pour adultes qui sont l’objet de notre série d’articles sur les auteurs de Polynésie)

NB : Les contes écrits par Ra’i CHAZE sont tous traduits en anglais.

 – En 2009 : CONTES TAHITIENS (éditions Cornac) Illustré par Cédric Vaheinui DOO (Dit VASHEE).

– En 2011 : IL A NEIGÉ AUX TUAMOTU (éditions Présumées), illustré par VASHEE. Ce conte a été adapté en pièce de théâtre et joué à la Maison de la Culture.

– Entre 2012 et 2013 : publication aux éditions ‘Api Tahiti de 4 volumes illustrés de contes pour enfants : MAHINE ET LA FÉE DES FLEURS (volume1 illustré par VASHEE), LA GARDIENNE DES CHOSES (Volume 2, illustré par TEHINA), HINA ET L’ESPRIT DES ARBRES (Volume 3, illustré par Hina VOISIN), MATAROA ET LE ROI DES OISEAUX, (volume 4, illustré par VASHEE).

– En 2014 : LA REINE DES SIRÈNES (éditions ‘Api Tahiti) : conte écologique.

– En 2014 : La 4ème fille, illustré par Maire BODEREAU.

-En 2020 : HITI, LE RETOUR DU NAVIGATEUR, préface de Loïc PEYRON, illustrations TAFE.

– En 2021 : LA PRINCESSE MOE, illustré par Noah GAUDERMEN

– En 2022 : COQUILLAGE DE LUNE illustré par Tea MAC-CALLUM.

III) L’INTERVIEW (12 octobre 2023)

PPM : Tu écris beaucoup, dans divers genres littéraires depuis des années ; quand as-tu commencé à écrire « pour toi » et qu’est-ce qui t’a décidée à publier pour la première fois en 1990 ?

Ra’i Chaze : « J’ai toujours écrit, depuis l’enfance, et je voulais écrire des contes. Lorsque j’avais huit ans, lors d’un repas de famille mon oncle demanda à chaque enfant quel métier il rêvait d’exercer plus tard. Je répondis « écrivain » et mon oncle se moqua de moi en disant que c’était une profession pour les popa’a !

J’ai décidé de publier en 1990 car, tout en m’occupant de mes trois enfants avec plaisir, je me sentais un peu frustrée : j’avais besoin de trouver un sens à ma vie. Alors j’ai prié et, quelque temps après, je me suis mise à écrire Vai. J’avais besoin d’exprimer mes douleurs, mes expériences. Cela m’a allégée et je me suis souvenue de mon vœu d’enfant : devenir écrivain. »

Tu te définis, à juste titre, comme métisse mais ce qui ressort de tous tes écrits, de façons diverses selon les textes, c’est ton identité mā’ohi, ton amour pour ta culture bien que tu aies vécu longtemps aux USA, beaucoup voyagé, que tu t’inscrives sur le plan de la foi dans un christianisme non syncrétique. Tu ne parais pas « déchirée » entre plusieurs cultures, comme le sont certains métisses. On a au contraire l’impression que tu as intégré toutes tes cultures harmonieusement.  Es-tu d’accord avec cette affirmation ?

« Je ne me suis jamais sentie déchirée entre mes cultures mais je me suis sentie parfois affectée par le regard des autres. Oui, je suis Tahitienne (mā’ohi comme on dit aujourd’hui) mais je suis riche de plusieurs cultures : tahitienne, paùmotu, américaine et française. »

VAI, La rivière au ciel sans nuages

Ton premier ouvrage publié :  Vai, La rivière au ciel sans nuages (1990) est composé de quatorze récits en prose, de facture très poétique pour la plupart et comporte l’insertion d’assez nombreux mot en reo tahiti écrits dans la même police que les mots français sans guillemets (leur sens est explicité dans un glossaire final). C’était très audacieux. Volonté de faire entendre les sonorités de la langue tahitienne, de faire entrer le lecteur, quelle que soit son origine, dans ton univers polynésien, de lui demander s’il ne connaît pas du tout la langue tahitienne de faire l’effort de « s’y mettre » un peu ?

« En fait, écrire les mots tahitiens avec la même police que les mots français et sans guillemets était un petit acte de rébellion, comme d’ailleurs l’ensemble de ce livre. Je tenais à écrire comme on parle en mêlant certains mots tahitiens aux mots français. »

À propos de Vai, le premier chapitre, court, s’intitule Généalogie et met tout le livre sous « la protection » des ancêtres : les « tupuna ». Et beaucoup de récits évoquent les traditions : massages, ra’au traditionnels, pêche lagonaire, calendrier lunaire, ma’a tahiti, les noms des vents, des anciens dieux, et tout le récit du mode de vie de la Polynésie d’avant le CEP et de la vie dans les îles. Havai, l’héroïne du troisième chapitre, rédige un puta tupuna (livre de mémoires où sont consignées des traditions, des recettes de médicaments, des généalogies), etc. Par contre, certaines nouvelles évoquent le mal être d’un enfant tahitien à l’école de la République, la présence d’un étranger (« à la chemise grise ») qui aurait pu bouleverser la vie des enfants et de leur maman, et surtout dans China Blue, les terribles ravages sur la santé de la population créés par les retombées des essais atomiques. Vai : livre d’hommage à ta culture mais aussi de dénonciation de la colonisation et des conséquences catastrophiques des essais atomiques en Polynésie française ?

« Les récits sont à la fois une recherche sur mon identité et une affirmation de cette identité. Je suis Tahitienne et j’avais besoin de l’affirmer. Il fallait aussi que je témoigne de tous les dégâts qui ont été causés par la colonisation et par le CEP et les essais atomiques : destruction d’une société et terribles conséquences sanitaires et environnementales. »

LA POÉSIE

À propos de la poésie, après Vai, tu as choisi une forme plus habituelle d’expression poétique en écrivant des poèmes réunis en recueil (et certains publiés dans Littérama’ohi).

Mais dans ce domaine aussi, tu as fait entendre ta voix singulière en publiant en 2000 TORIRI, prières, murmures, chuchotements (2000) qui ressemble plus à un livre de louanges et de prières qu’à un recueil de poèmes classique (peu de figures de style, grande sobriété). La tendance est moins marquée dans I Te RAÌ RA (2005) dans lequel certains poèmes sont dédiés à tes petits enfants, à un défunt ami ou à tes « TUAM’S » bien aimés, etc. mais Dieu reste très présent. Cela a surpris après VAI. Cela correspond-t-il à une forme de « conversion » (même si tu n’as jamais été éloignée de la religion), d’un besoin de « témoigner » ou tout simplement d’un besoin d’exprimer ton enthousiasme envers ta foi ?

« Après la publication de VAI, j’ai eu beaucoup de travail mais j’ai eu le temps d’écrire des poèmes et en 1990, après la sortie de VAI, j’ai vécu une expérience de rencontre avec Dieu qui a été le début d’une nouvelle vie et j’ai eu besoin d’exprimer mon amour pour Dieu. J’ai écrit ces poèmes au fil des années et publié en 2000 et 2005. »

Toujours en ce qui concerne la poésie, tu surprends encore tes lecteurs en publiant en 2014, LES AMANTS ET LA MER, vingt-quatre poèmes d’amour, illustrés par trois artistes différents : TEHINA, VASHEE et Hina VOISIN. Ce sont des textes exprimant un amour fusionnel et total, en lien avec la nature polynésienne (omniprésence de la mer), un amour humain et charnel cette fois-ci. Volonté de montrer que l’amour de Dieu et l’amour dans le couple dans toutes ses dimensions ne s’opposent pas ?

« LES AMANTS ET LA MER évoque des moments, comme des instantanés qui concernent des amoureux. Mais l’amour des humains et l’amour pour Dieu sont deux dimensions incomparables. »

LE CONTE, LA LITTÉRATURE DE JEUNESSE

7°) En 2009 tu publies Contes Tahitiens illustré Cédric Vaheinui DOOM puis, de nombreux contes dont Il a neigé au Tuamotu (2011) puis sera adapté en pièce de théâtre jouée à la Maison de la culture, et de nombreux autres volumes cités dans la liste des publications. Dans une interview, tu expliques que le conte t’a toujours intéressée mais que c’est grâce à un salon du livre autochtone au Québec où étaient présents des membres de Littérama’ohi que tu t’es initiée à ce type d’écrit en suivant un atelier d’écriture de contes avec l’auteur amérindien Georges SIOUI. Cela dit, en dehors du plaisir d’expérimenter un nouveau genre littéraire, n’as-tu pas été guidée par une sorte de sentiment d’urgence à faire lire les enfants de ce pays et à leur faire lire des textes qui leur parlent beaucoup de leur culture ? 

Effectivement, j’ai toujours eu envie d’écrire des contes et quand mon petit-fils est entré à l’école maternelle, j’ai pris l’habitude d’aller une fois par semaine dans sa classe raconter des histoires aux enfants, leur lire un livre. Et là j’ai ressenti un désir ardent d’écrire des contes de « chez nous ». Mais il a fallu que je suive cet atelier avec Georges SIOUI pour pouvoir réaliser ce désir.

Depuis 2009, tu n’as d’ailleurs plus cessé d’écrire des contes illustrés. Et ce qui frappe en les lisant c’est toujours ce lien très fort avec un ou des aspects de la culture polynésienne en plus de l’aspect merveilleux et des message éthiques qu’ils contiennent. Dans certains de tes contes il y a la présence d’un marae, d’un tahu’a, de ra’au tahiti, d’objets comme les casse-têtes, les greffeurs de perles, les pêcheurs sont mis à l’honneur, et les illustrations permettent aux enfants de se faire une idée de certains lieux ou objets. Hiti, le retour du navigateur a été inspiré par ta navigation sur la pirogue traditionnelle Fa’afaite. Enfin La Princesse Moe a pour origine l’histoire, bien sûr totalement transformée, d’une de tes grand-tantes de lignée royale comme beaucoup de membres de ta famille polynésienne. Penses-tu que le conte illustré est un très bon moyen non seulement d’éduquer moralement les enfants et de les faire rêver mais aussi de leur transmettre, de façon ludique mais très efficace leur culture de façon progressive ?

« Je pense qu’effectivement le conte permet une transmission de savoir. Pour écrire mes contes je fais souvent des recherches, par exemple j’ai découvert dans TAHITI AUX TEMPS ANCIENS que les fées existaient dans les récits de l’ancienne Polynésie mais elles étaient très différentes des féees occidentales : c’étaient de petits lézards ailés, vert-émeraude et aux yeux bleus. C’est ainsi que je les décris dans mon livre MAHINE et la fée des fleurs et les illustrations de VASHEE correspondent à cette description. (Il faut noter que, dans la réalité ces petits lézards vert-émeraude qui vivent dans les fleurs existent mais pour les anciens Polynésiens ils étaient des fées). Dans le même conte est évoqué un gardien de marae royal, TUAREA pour qui MAHINE ressent un amour très fort et réciproque. Mais leur union est impossible car être choisi par les prêtres comme gardien d’un marae royal, comme le fut TUAREA était un grand honneur dans l’ancienne Polynésie mais obligeait l’homme « élu » à rester célibataire. Donc MAHINE va solliciter l’intercession de la fée des fleurs afin que tous deux soient délivrés de cet amour qui les tourmentait et qu’il se transforme en amitié fraternelle. »

LE ROMAN : AVANT LA SAISON DES PLUIES

Penses-tu que ton roman Avant la Saison des pluies, paru en 2010, peut presque faire figure, treize ans après sa sortie, de roman historique tant il est inscrit en arrière-plan dans l’actualité du Taui du 23 mai 2004 et de toutes les péripéties qui s’en sont suivies : motion de censure, combat pour obtenir de nouvelles élections, occupation de la Présidence et d’autres bâtiments, retour du TAUI, etc. etc. On y aperçoit en filigrane les figures des principaux hommes politiques, il y est question aussi de sombres « affaires » encore non résolues, de filatures, de poses d’écoutes téléphoniques, de meurtres et de milice.

Pourquoi as-tu éprouvé le besoin d’écrire ton roman avec cet arrière-plan aussi réaliste ? As-tu voulu écrire un témoignage sur cette époque et son ambiance en même temps qu’une œuvre de fiction qui évoque l’itinéraire de vie de tes trois héros principaux ?

« Ce livre est un témoignage sur cette époque que j’ai vécue de près. Effectivement il y a un arrière-plan historique très fort mais un roman historique demeure un roman. Il permet de connaître l’Histoire mais n’empêche pas la création de personnages qui ont leur propre itinéraire. »

Tu évoques aussi dans ton roman sur la Nouvelle-Calédonie et rapidement les luttes des Kanak à travers le personnage de Jo qui, adolescent, se joint à eux et prend conscience de son identité de Tahitien et de son désir d’indépendance (même si à son retour à Tahiti sa trajectoire dévie du fait de funestes rencontres). Est-il important à tes yeux de mettre en relation les luttes de ses deux pays victimes de la colonisation ?

« Il y a un historique de relation avec la Nouvelle-Calédonie et avec le peuple kanak. Cette relation a forcément eu des répercussions pour les deux peuples. Et c’est aussi grâce à ce contact que le personnage de Jo découvre son identité de Tahitien et son désir d’indépendance. »

En fait, on a le sentiment que tous ces événements si denses précipitent le destin de tes trois héros, la belle photographe métisse Te Ua, Hiva, « le déclassé » au grand cœur, rattrapé par les carences affectives de son enfance malgré son amour partagé pour Te Ua, et Jo, le jeune homme embrigadé par des hommes sans scrupules jusqu’à ce qu’il trouve la force de redevenir lui-même en disant la vérité quel qu’en soit le prix à payer. Le deuxième axe de lecture de ton roman n’est-il pas le récit de l’aboutissement de trois destins ? Chacun trouvant sa « voie ».

« Tout ce contexte très dense, entre autres le contexte politique, pousse chaque héros du livre à aller au bout de lui-même et les oblige à se confronter à leur destin, pour le meilleur ou pour le pire. Jo pour le meilleur, Hiva pour le pire et Te Ua, malgré le deuil, trouve son salut dans sa culture. »

Peut-on dire que, dans ton roman, il y a deux autres « personnages » essentiels » : Dieu qui va guider Jo vers la rédemption et panser les blessures de Te Ua et la culture polynésienne qui sert de refuge à Te Ua, près de sa famille et que Hiva, élevé dans la solitude à Nouméa par un père « absent » n’a pas pu suffisamment connaître ?

« Effectivement, Dieu et la culture polynésienne interviennent fortement dans le livre et dans le destin de chaque personnage. »

Dans ton roman, comme dans certains de tes poèmes tu évoques souvent, avec une grande tendresse les personnes de la rue. Peut-on dire que tu as eu à cœur de leur redonner aux yeux des lecteurs leur dignité, souvent bien supérieure à celle « d’adorateurs du veau d’or » ?

« J’ai eu l’occasion de travailler avec les gens de la rue avec Pepe, de l’association LE BON SAMARITAIN et de bien les connaître et j’ai ressenti le besoin de les faire découvrir aux lecteurs pour qu’ils prennent conscience que ce sont des êtres humains comme les autres, qui ont, pour beaucoup d’entre eux, des aspects très positifs. »

UN RÉCIT AUTOBIOGRAPHIQUE QUI EST AUSSI UN TÉMOIGNAGE : LES PREMIÈRES PLUIES DE LA MOUSSON

Ce long récit autobiographique est-il, à tes yeux, un témoignage que chacun peut se guérir de façon naturelle, d’autant plus important en Polynésie où beaucoup de personnes sont malades ? Puisque partie en 2016 dans un piteux état, lié aux séquelles du chikungunya mais aussi peut-être à celles des radiations atomiques, tu revins en Polynésie en bonne santé après un long voyage en Thaïlande où tu as de la famille et au Myanmar ?

« Je suis partie effectivement malade en 2016 puisque les médecins n’arrivaient pas à me guérir et j’ai découvert, avec un médecin hindou, que c’était probablement lié à des effets indirects des essais nucléaires et donc c’était très important que je transmette mon expérience pour aider la population. »

Ce livre n’est-il pas aussi un hommage rendu à ces pays traversés et au mode de vie très différent de celui de la Polynésie « moderne » malgré des parentés ? La douceur des habitants ne fait-elle pas partie intégrante du soin ?

« Ce livre est aussi un hommage à ces pays, bien sûr. Et le dépaysement fait du bien surtout lorsqu’on est entouré de personnes bienveillantes. »

Peux-tu, enfin en quelques mots nous dire les principaux « remèdes » naturels auxquels tu as eu recours ? 

« J’ai eu recours d’abord au sport en m’achetant un vélo pour me déplacer, puis au jeûne intermittent, à l’alimentation végétarienne et enfin à la méditation. »

L’AVENIR

Peux-tu nous dire quels sont tes projets littéraires pour les temps à venir ?

« J’ai commencé à écrire deux romans historiques. L’un d’eux se passe dans les années 1800 à Tahiti, Raiatea et dans le Pacifique. J’ai eu envie de réconcilier les gens d’ici avec leur histoire. Je veux redonner vie aux Polynésiens qui ont participé à l’Histoire, certains ont eu des rôles très importants, mais on ne parle jamais d’eux. Le deuxième roman, je voulais l’écrire pour mes enfants et mes petits-enfants. Mais en fait, je me suis rendu compte que l’histoire de ma famille, c’est aussi l’histoire du pays donc ce livre sera public. »

IV) LES EXTRAITS D’ŒUVRES

1) EXTRAIT DE VAI, la rivière au ciel sans nuages

Roman intimiste en 14 courts chapitres de facture poétique parus en 1990 (Éditions Cobalt/Tupuna, épuisé. Réédition en 213 aux éditions ‘Api Tahiti). Les mots tahitiens, insérés dans les textes ne seront pas mis en italique pour s’intégrer avec les mots français. Nous avons respecté cette graphie de l’auteur qui a un sens symbolique très fort.

« Assise sur le peu’e, Havai regarde la mer. Des yeux elle suit la vague qui roule et frémit sous le vent. Le soir est là, teinté par la grève noire de la nuit prochaine, mais Havai n’allume aucune lampe.

Il fait bon dans la pénombre du jour qui s’apaise. Il fait bon avec eux autour d’elle. Ils sont tous là. Ils murmurent. Ils chuchotent. Ils lui sourient. Dehors, Ahurai, déesse du mara’amu, caresse les plages de son souffle. Goût d’automne éphémère. Sur l’herbe, les feuilles de autera’a sont tombées dorées.

Avec la nuit qui descend, la rosée se dépose et les parfums montent, pénètrent le fare : les pitate, le moto’i et le miri dans le vent. Des senteurs belles et gaies, des odeurs rouges et chaudes, des parfums qui deviennent de plus en plus heureux, de plus en plus enivrants à mesure que la nuit s’installe.

Ils sont tous là. Ils murmurent. Ils chuchotent. Tehapai, son grand-père, debout près de la fenêtre, Taurua, sa mère, assise dans le rocking-chair et Tahiti, son époux auprès d’elle.

Havai aime la fraîcheur de l’été tropical, mais cette fois le froid semble plus violent et plus sec. Frileusement elle serre contre elle le tifaifai.

Il faut partir.

Un grillon chante dans un coin de la maison, on ne sait où. Son chant envahit la nuit qui s’installe.

Le chat s’est lové sur le coussin près d’elle et ronronne. Havai tend la main et caresse la douceur.

Le chien est sur le taupe’e derrière la maison. Assis, il regarde la montagne et les premières étoiles qui scintillent. Les oreilles bougent dans le vent, le museau hume l’air. Soudain il se dresse et aboie. Son cri déchire la nuit. Ce n’est rien, rien qu’un rat qui s’en va dans la déchirure.

Le temps s’écoule et la nuit pénètre. Havai la regarde envahir les choses, ronger l’heure tissée d’or jusqu’au fare, jusqu’à elle.

Elle la regarde pénétrer son corps, ses pieds nus, ses jambes maigres, ses mains enflées de veines, ses cheveux blancs, ses yeux, ses yeux qui respirent la nuit. Bientôt elle n’est plus rien, plus personne et plus rien, une ombre dans l’ombre.

Il faut partir.

Ils sont tous là. Chaque soir ils lui font des signes et lui montrent la pirogue sur la plage.

Près du chemin de corail qui mène à la route, Havai entend la rivière courir, nue et lisse comme une peau de bébé. Elle entend sa voix murmurer des questions d’enfant.

Au loin, le roulement quotidien et rassurant de l’océan sur le récif. Au loin un bébé pleure dans la nuit. Au loin une branche tombe.

Ils sont tous là. Ils murmurent. Ils chuchotent. Ils lui font des signes et lui montrent la pirogue sur la plage.

C’est drôle, Havai rit toute seule en pensant aux autres, ceux qui rendent visite à la vieille dame, ses amis, sa famille. Lorsqu’elle leur raconte qu’elle a vu Tahiti, qu’elle a vu Tahapai et Taurua, ils l’écoutent d’un air étrange. Ils se lancent des regards en coin en haussant le sourcil. Ils chuchotent qu’elle est retombée en enfance. Havai sourit : « Ils pensent que je suis gaga. »

Elle se lève et sort sur le taupe’e devant la mer. Elle marche sur la terrasse, lève les yeux vers le ciel et regarde la lune. La lune ronde et plate comme l’hostie que l’enfant a dessinée sur sa page de catéchisme puis gommée et redessinée. Havai descend les marches, foule l’herbe mouillée par la rosée jusqu’au sable humide. »

[…]

2e texte :  extraits de CHINA BLUE

Au début du texte la narratrice évoque China, une adolescente dont la maman est chinoise, qui mène avec ses amis une vie insouciante, attrape les chevrettes la nuit, a peur des revenants et des tiki vivants, joue au cerf-volant (pauma) avec son ami Kitty. Mais des événements vont tout bouleverser.

[…]

« Un jour, un monsieur grand comme le roi fou vient à Tahiti. Il dit qu’il faut construire un aéroport. Et durant des années, jour et nuit, les camions draguent les pierres et la rivière. Ils réveillent les bébés et leurs familles. Et les tupapau s’enfuient.

Le monsieur au grand nez parle de force et de pouvoir, de défense et de bombe. Il vient avec d’autres personnes de son pays voir la bombe exploser dans le ciel pacifique des îles de la nuit. Et les hommes chefs de guerre, regardent, le dos tourné, la beauté dans l’extase de la violence.

Vite ! China ! Vite ! Il faut aller jusqu’à la rivière se laver les yeux. De l’eau ! De l’eau ! Mais les yeux ouverts, partout on voit le feu. Ce qui n’est pas caillou est amadou, le monde étincelles et flammes, le dessin entier rouge de feu depuis le big bang, depuis le verbe être.

À l’école la pluie traverse la cour par bourrasques. Elle soulève les voiles blancs et mouille les jupes.

– « E ua hurue roa

parau aera o papa

e tupita ia tei pa’a’ina aenei. »

C’est une drôle de pluie, Papa dit que c’est encore une bombe qui a sauté.

-« China ! On ne parle pas tahitien ! Tu écriras cent fois, je ne parlerai pas tahitien. »

[…]

Tu es fatiguée, tu ne vas plus au collège. Ta maman t’aide à t’allonger près de l’eau. À l’ombre des aito qui gémissent leur parfum de Noël, Kitty te parle de boum, de surf, de promenade en montagne et de pêche au large quand tu iras mieux.

Le docteur veut t’hospitaliser. Kitty te tient la main, si dorée dans la chambre coloniale de dentelle et de coton blanc.

– « Regarde mes mains, elles sont si maigres qu’on n’en voit que les veines. L’infirmière m’a dit que j’ai la leucémie. »

– « Tu sais ce que c’est cette maladie ? il paraît que c’est incurable. Tu sais, toi ? »

Kitty ne sait quoi répondre. Il n’est pas sûr. Il a peur de se tromper et te prend dans ses bras. Il passe une main sur tes longs cheveux noirs et dépose ses lèvres sur le front, les paupières, les joues, les lèvres…

China s’est endormie.

Kitty la pose doucement sur le coussin blanc.

Dehors dans la nuit bleue, la pluie tombe.

Encore cette damnée bombe… »

3e texte :  extraits de LA RIVIÈRE

« La rivière ! rire, Liberté, joie, fraîcheur, une vie qui s’écoule, tantôt douce et calme, tantôt bruyante et violente, surprise par l’incontrôlable gonflement de ses remous, puis tarie, desséchée, triste de quelques ruissellements qu’ont fui les chevrettes, puis doucement, sans miracle, dans le cycle normal de la nature, l’éclosion de milliers d’êtres dans l’eau claire et pure qui remplit à nouveau les creux tapissés de pierres.

Quelques heures avant de mettre mon enfant au monde, j’allège le poids de mon ventre dans cette rivière que connaît ma grand-mère depuis toujours. Pendant que Pierre attrape des chevrettes avec son pareu pour aller plus vite qu’avec son patia aura, ma grand-mère allongée sur son peu’e attend que le a’hima’a soit prêt pour l’ouvrir.

Terai, mange bien tout ce que j’ai préparé ; le ma’a tahiti est non seulement une nourriture mais aussi un ra’au ; il nettoie le corps. Puis allonge-toi sur le peu’e et repose-toi en écoutant la rivière. Si tu es bien ivre de ma’a tahiti, tu pourras l’entendre chanter. Écoute sa chanson ! Peut-être entendras-tu un message !…

[…]

J’essaie d’entendre la chanson de la rivière. En vain !

Mais doucement, sans m’en rendre compte, une note, deux notes d’un instrument que je ne connais pas, un rire étouffé, une voix, des voix magiques qui semblent monter jusqu’au ciel, m’emportant dans le plus profond des sommeils…

Une dame aux longs cheveux noirs, nattés jusqu’aux reins, marche dans le jardin. Elle n’est pas très jeune ; quelques cheveux blancs adoucissent les fines rides qu’a dessinées la vie sur son visage. Elle attend un enfant, le onzième, le dernier sans doute.

Malgré sa grossesse avancée, elle se déplace avec beaucoup de grâce, une démarche presque féline. Comme tous les jours, en fin d’après-midi Tuarua va donner à manger aux petits poissons de la rivière. Derrière des auti qui bordent l’eau, il y a un petit promontoire de pierres sur lequel elle s’avance. Ils sont déjà là.  Ils l’attendent. D’une main elle relève sa jupe, s’accroupit et leur lance doucement, une à une les miettes de nourriture. Lorsque soudain elle a l’impression que l’eau lui coule le long des jambes, que son ventre se déplace vers le bas. Le temps de comprendre ce qui se passe, ses mains accueillent l’enfant qui vient de naître, presque en souriant à sa mère qui ne ressent que douceur et étonnement.

Le long du bras de sa mère, le bébé baigne dans l’eau de la rivière encore tiède d’un ciel sans nuages. Puis Taurua dénoue le pareu qu’elle a ceint aux hanches sur sa robe, et enveloppe son bébé comme dans un lange ; elle le met au sein et s’allonge sur l’herbe.

Lorsque le bébé s’est endormi, Taurua se dirige lentement vers la maison. Son mari est déjà rentré. Il est assis sur la véranda envahie par les jasmins.

– Taurua !

– Here ! C’est une petite fille ! Elle est née dans la rivière au ciel sans nuages. Si tu veux bien, j’aimerais l’appeler Teraimateata.

Un pincement vif au niveau des reins me réveille brusquement. Je dormais si bien. Il faut rentrer à la maison, préparer le panier du bébé pour le petit séjour que nous allons faire à la clinique.[…] »

2) EXTRAITS DE POÈMES

– Poème extrait du recueil TORIRI (2000)

 « ENTENDS MA VOIX »

« Si mon père et ma mère

M’abandonnaient

Toi, Seigneur, Tu me recueillerais

Si je t’appelle au secours

Entends ma voix

Fais-moi la grâce de me répondre

Si mon père et ma mère

M’abandonnaient

Toi, Seigneur, Tu me recueillerais

Ta parole me dit :

Tournez-vous vers moi !

 Et je me tourne vers Toi

 Si mon père et ma mère

M’abandonnaient

Toi, Seigneur, Tu me recueillerais »

– Poème extrait du recueil I TE RAÌ RA (2005) 

« TUAM’S »

 à mon père koko  qui m’a transmis son amour des Tuamotu.

« Je suis née aux Îles du vent

Mon cœur aux Tuamotus

Île de mes ancêtres

La douceur de soie de la brise du soir

Sur mon visage

Dans ma chevelure

Le chant d’une vague qui s’écrase sur le récif

L’éclat de Mahinatea

Sur les palmes des cocotiers et sur la mer

Un oiseau qui glisse

Dans le courant du vent

Les éclairs et le tonnerre courent

À même la terre corailleuse

Plate et collée à la mer

Emportez mes sentiments

Au vent, à la lune

À la mer et aux îles éblouissantes des Tuamotus

Emportez mes rêves

Aux vagues, aux oiseaux… »

– Poème extrait du recueil LES AMANTS ET LA MER (2014)

« LA VIE EN BAMBOU » (Illustration de VASHEE)

« Les amants sont enlacés

dans leur vie en bambou

souple et ferme

comme la forêt

lorsque la tempête

siffle dans les arbres.

L’amant chante

Avec les bambous

Longue aubade

Complainte d’amour

Et d’extase.

Je ne sais lequel

de la mer ou de l’amour

est le plus terrifiant,

dit la femme

je ne sais. »

– Poème Extrait de Littérama’ohi N°17 (2009) pages 122,123.

« LA PLUIE »

« La pluie chaque jour

Pendant toute la saison de Matari’i i ni’a

Et chaque jour j’entre dans la pluie

Mon intimité avec elle est devenue si grande

Que je pourrais être maintenant

Une fleur, un palmier

Une crevasse dans le trottoir                                                            

L’homme de la météo l’a dit :

Nous sommes au cœur

De la dépression, au sein même

De la saison d’abondance

Un temps pour se reposer

Faire des siestes et réfléchir

Tandis que d’autres

Creusent leur désespoir

Mais moi, j’apprends la pluie                                                                                                     

Comme une religion

Exigeante et sauvage

Laver mes pieds dans les eaux intangibles

Incliner la tête

En accepter toute la violence

Entendre son chemin jusqu’à la mer

Aujourd’hui pendant ma marche dans la pluie

La pluie s’est arrêtée de tomber

Comme un soupir                                                                                                                              

Un gémissement bref

J’ai fait une pause

Regarder les hommes

Creuser des tranchées

Tomber amoureuse de celui

Qui a une barbe

Qui ne relève jamais la tête

Et qui sifflote

La pluie chaque jour

Pendant toute la saison de Matari’i i ni’a

Et chaque jour j’entre dans la pluie »

3) EXTRAITS DU ROMAN AVANT LA SAISON DES PLUIES (2010)

– 1er extrait (chapitre I)

En ce début de roman, Hiva, indépendantiste convaincu se rend à l’Assemblée de Polynésie afin d’écouter les débats après le dépôt de motion de censure. Il est censé surveiller la salle pour éviter tout débordement. Il aperçoit une inconnue qui soutient aussi le parti indépendantiste.

« Puis, je me suis tourné vers la salle. Il y faisait bon, Sombre. Bien climatisé. Une foule attentive.

C’est à ce moment-là que j’ai vu Te Ua. Elle était là, debout, devant moi, comme si elle ne savait pas quoi faire : s’asseoir ou s’en aller. Je l’ai regardée longtemps. Elle me tournait le dos. Il y avait quelque chose de sensuel dans sa façon de se tenir, mais ce qui m’a surpris, c’était sa chevelure. Une chevelure de Paùmotu, épaisse et frisée qui, contrairementà celle des Paùmotu n’était pas noire, mais dorée comme le soleil. Elle était si belle que j’ai senti mes orteils se recroqueviller et s’enfoncer dans mes chaussures rien qu’à la regarder. Je suis tombé amoureux d’elle rien qu’à la regarder. Je suis tombée amoureux d’elle : de dos ! Je ne sais pas pourquoi. J’ai eu envie d’elle, là, en cet instant !

Lorsqu’elle est allée s’asseoir, je suis resté longtemps debout derrière elle, dans le noir, à la contempler. Je regardais ses longs cheveux dorés, sa respiration calme et apaisante. Mêmes sa façon de se tenir était belle et simple. Alors j’ai décidé de m’asseoir près d’elle.

– Je peux ?

Elle a retiré son sac en s’excusant. J’ai vu son visage éclairé par la lumière de l’écran. Elle était magnifique : des traits fins, une peau très claire et des yeux de métisse, immenses et verts. La métisse dont j’avais toujours rêvé.

À ses côtés je me sentais bien ! En paix…

J’avais complétement oublié la foule et la surveillance ! Je m’en foutais ! Je ne voulais plus qu’une chose : rester près d’elle.

J’ai dû la quitter avant la fin de la séance pour retrouver mon rôle à la sécurité. […] »

– 2e extrait (chapitre VII)

Te Ua se souvient de son enfance auprès de ses grands-parents paternels aux Tuamotu. Ce sont eux qui l’élèvent selon la coutume. Elle évoque tout un mode d’éducation et également des croyances à un certain surnaturel. (Te Ua, par la suite, entendra d’ailleurs le chant de l’oiseau.)

 « – As-tu entendu le chant de l’oiseau ? me demanda grand-mère un matin.

– Non !

– Écoute bien. C’est un oiseau qui ne parle qu’aux tahuà et aux arii. Tends l’oreille et écoute ! Tu es une enfant arii.

J’apprenais à ses côtés à entendre le silence et à l’écouter parler.

– Cet oiseau est un esprit. Il vient annoncer les grands événements. Si tu entends son chant à l’extérieur de la maison, la nouvelle est pour le pays. Si tu l’entends à l’intérieur, la nouvelle est pour la famille. Il est important que tu saches être à l’écoute.

Elle m’apprit que le silence enseigne plus de choses que ne le fait le bruit. Entre le silence de ma grand-mère et la guitare de mon grand-père, je pris mes repères. […]

Maman venait me voir régulièrement. Lorsqu’elle ne travaillait pas elle venait à bicyclette jusque chez mes grands-parents. Elle était souvent seule. Papa partait en mer de plus en plus souvent et je ne le voyais presque jamais. […] Lorsqu’il me voyait, il disait :

– Ma sirène ! Que tu es belle ! Viens dans mes bras !

– Je m’y jetais avec bonheur. J’aimais sentir l’odeur de sa peau salée et, l’oreille collée à sa poitrine, la sentir vibrer sous ses immenses éclats de rire.

– Alors, il m’emmenait avec lui dans le lagon où, avec lui, je nageais, je plongeais…Il m’enseigna les noms des poissons, ceux que l’on pouvait pêcher et manger, et ceux auxquels il ne fallait pas toucher. Il me montra comment choisir le poisson que je voulais déguster en le pêchant au fusil. Il me fit aussi une planche et me montra comment glisser sur les vagues. Il m’a appris l’intimité avec la mer. »

– 3e extrait (chapitre XXXVIII  -3e partie)     

Hiva vient de fêter, avec ses compagnons, le vote de la nouvelle motion de censure qui va ramener au pouvoir ses amis après des mois de lutte. Au lieu de rejoindre Te Ua, il se rend, alors qu’il a beaucoup bu, au bord de la mer. Il a l’intention de pêcher un poisson et de le faire cuire sur place avant de dormir sur la plage. Il pense à sa mère qu’il n’a pas revue depuis qu’il dort dans sa voiture après son divorce et la perte de son travail.

« Il entendit māmā chantonner une complainte maori […] Pourquoi chantait-elle en maori ? Il fallait vraiment qu’il aille la voir. Il irait dès le matin.

Une plainte sur la mer…Hiva vida une bouteille de bière, puis il prit sa ceinture de plomb, la passa à ses hanches, mit son masque et son tuba et marcha dans l’eau. Il vit les cheveux hinahina de māmā flotter là-bas, tout au loin vers le large. Il irait la chercher. Il la ramènerait sur le rivage.

Māmā !

Hiva entra dans l’eau et plongea. Sous l’eau il vit les cheveux gris flotter, puis s’enrouler aux coraux et se mêler aux poissons qui passaient par là. Il vit quelque chose teinter le lagon qui en devint rose, puis rouge, puis rouge foncé. C’est à ce moment-là que Hiva entendit sa mère l’appeler : Haere mai ! Haere mai rā, e taù tamaiti ! Haere mai ! (Traduction : viens ! Viens maintenant mon enfant ! Viens !). Il sentit ses cheveux hinahina le toucher, puis l’envelopper, le tirant vers elle, comme on remonte un poisson dans le filet. Le lagon se teinta de noir… »

– 4e extrait (chapitre XLIV- 3e partie)

(Jo, qui s’était laissé embrigader dans une milice, a appris par d’autres membres qu’ils avaient commis un meurtre et a tout raconté à la police car il ne veut pas être complice de crimes. Il s’est ensuite rétracté à cause des pressions qu’il a subies mais se retrouve face à sa conscience et prend sa décision.)

« À partir du moment où j’ai décidé de dire toute la vérité sur tout ce que j’avais vu et entendu, j’ai senti une chaleur m’envahir. Et j’ai su que c’était bien ce que je devais faire. Lorsque j’ai menti aux gendarmes de la Brigade de recherches puis signé la déposition qui disait que tout ce que j’avais déclaré jusque-là était faux, j’ai senti cette chaleur me quitter…

Quelque chose de froid est venu prendre sa place !

En prison, j’ai réfléchi et je me suis demandé ce qui se passerait si je ne faisais pas appel. Que se passerait-il trois mois plus tard lorsque je sortirais de prison ? Peut-être que je serais abattu ? Ou peut-être que je mourrais dans un accident de voiture ? Ou peut-être encore périrais-je noyé au large, là où on ne retrouverait jamais mon corps ?

« Vous connaîtrez la vérité et elle vous affranchira. »

Ce verset de la Bible s’allumait dans mon cœur et semblait me confirmer ce que je devais faire. Lorsque j’ai pris la décision de revenir sur ma seconde déposition et de dire, une fois pour toute, la vérité, la flamme est revenue dans mon cœur. J’ai su alors que cette flamme était mon bouclier : c’était mon Dieu. […] »

EXTRAITS DU LIVRE DE TÉMOIGNAGE : LES PREMIÈRES PLUIES DE LA MOUSSON (2019)

1er extrait : (chapitre 1) SEPTEMBRE 2016

« Mes pieds sont endommagés. Je ne fais plus de randonnée depuis deux ans. J’en faisais deux fois par semaine à raison de quatre à six heures par jour. Je parcourais les vallées, rivières et montagnes de Tahiti et de bien d’autres îles. Mon bonheur a disparu. Mes jambes sont enflammées. Un mal brûlant. Je les arrose d’eau froide plusieurs fois par jour. Je les masse à l’huile de fleurs. Une fièvre envahit en permanence mes jambes, la peau de mes mollets et pieds a pelé. Je les ai nettoyés de leurs lambeaux et je les ai massés, tantôt avec du mono’i, tantôt avec des eaux ou des gels rafraîchissants.

J’ai arrêté d’aller en mer sur Faafaite, notre pirogue de navigation ancestrale. Mes mains sont enflées, chacun de mes doigts est douloureux. Et, même si je ne me sens bien qu’en mer, je n’ai envie de faire aucun effort.

Je suis écrasée par une fatigue permanente. La moindre activité est devenue une tension et un effort immenses. J’ai arrêté chacune de mes activités physiques au fil du temps ; je n’arrive pas à récupérer ni à retrouver la forme que j’avais. Terminé le ki-aïkido. Terminé la gym en salle. Terminé la navigation. Terminé la randonnée.

Je supporte mal de manger. Tout repas me dérange, me fatigue. Je ne me sens bien que lorsque je m’abstiens, même si j’ai faim.

Je continue à travailler et à écrire. Mais j’ai du mal à me concentrer. Mon esprit est dans un brouillard. Je me lasse vite de tout, d’écrire, de bavarder, d’écouter et même de lire.

Que m’arrive-t-il ? Pourquoi suis-je si malade depuis près de deux ans ? J’ai consulté quelques médecins qui n’ont rien trouvé. Ils m’ont prescrit des traitements qui se sont avérés inefficaces.

J’ai lu que voyager aide à guérir. Je prends l’avion. Je m’en vais loin. Je pars pour l’Asie du Sud-Est, un monde différent du mien et cependant très proche par bien des points communs. »

[…]

2e extrait : (chapitre 82)

« Chaque aurore qui se lève me frappe d’émerveillement. Je suis en train de recouvrer la santé. C’est loin d’être parfait mais je me sens revivre. C’est extraordinaire de se sentir bien dans son corps. Quelle libération !

Cette sensation est en contraste avec ce que je vivais il y a encore quelques mois.

[…]

Avoir une vie équilibrée, spirituelle, intellectuelle, alimentaire, exercice et sport, amitiés et liens familiaux, tout y contribue !

[…]

Le matin en m’étirant, je sens mon propre corps tonifié, je rends grâce à Dieu. J’ai hâte de prendre une douche froide, de boire ma tasse de café. Et j’espère plus que tout au monde que ce livre et mon expérience aideront des personnes à croire en leur guérison, à décider de se prendre en charge en changeant leurs habitudes. »

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