L’anthropologue Maurice Godelier vient de publier l’ouvrage Quand l’Occident s’empare du monde (XVe-XXIe siècle), accompagné d’une question essentielle, lorsqu’on observe la géopolitique mondiale actuelle : peut-on alors se moderniser sans s’occidentaliser[1] ? Ce chercheur reconnu, utilisant sa grande connaissance de l’histoire des pays, des empires et des peuples, expose un certain nombre de problématiques de notre monde, tel qu’il a été et devient. Ses opportunes réflexions viennent en résonance avec l’actualité immédiate et nos propres questionnements.
Ce n’est donc pas tant une étude critique du livre qui est proposée ici, que la rencontre d’interrogations communes et contemporaines qui a, bien entendu aussi, pour objectif d’inciter à lire à Tahiti cet ouvrage passionnant et sans concession. Il s’agit ci-dessous de la seconde partie de l’article, lire ici la première partie.
Comment définir le fait d’être occidental ?
Les conséquences sociales du capitalisme mondialisé percutent les sociétés et sont partout visibles, y compris dans les pays européens, où l’industrie a eu de mal à endiguer les concurrences déloyales, et où les politiques sociales sont remises en cause, ne pouvant plus être financées : les inégalités progressent entre le personnel des entreprises et ses dirigeants, et elles sont mises partout au débit de l’Occident qui a initié la mondialisation économique.
C’est essentiellement l’Amérique, son modèle hégémonique et ses pratiques politiques comme militaires qui est visée dans les résistances et le rejet de l’Occident par de nombreux pays. On comprend aisément la critique lorsqu’on a subi les effets de son impérialisme. Et pourtant : quelle différence de nature y a-t-il entre l’agression américaine en Irak en 2003 et les invasions russes en Crimée et récemment en Ukraine de 2022, les futures annexions chinoises ? Et dans cette instabilité mondiale qui se développe, partout dans le monde augmentent les dépenses militaires, comme si l’on se préparait à un conflit inéluctable. On ne peut pas ne pas penser à ce que deviendra demain l’île de Taïwan, revendiquée par la Chine, qui elle aussi étend son influence, notamment dans le Pacifique insulaire, et devient ainsi un empire hégémonique.
Comment définir le fait d’être occidental ? Il n’est pas évident de le réduire à quelques concepts, de plus la perception du phénomène évolue avec le temps. De son côté, Maurice Godelier répond ainsi : « l’adoption du capitalisme, la démocratie parlementaire et, via le christianisme, un certain rapport à la religion ». Cette définition intègre implicitement les droits de l’homme qu’il n’a pas, loin s’en faut, toujours respecté, notamment dans sa lutte contre le communisme.
Ce livre est-il, en définitive, une charge contre l’Occident, au risque de l’affaiblir davantage, comme le titre pourrait le laisser entendre ? En mettant en lumière comment la puissance européenne s’est construite, avec l’exploitation des travailleurs, les expansions coloniales, le pillage des richesses, l’exportation des produits de l’industrie, etc., l’auteur reconnait que l’Europe a ses « failles et ses contradictions ». Et les nouveaux empires ne font pas mieux, pire ils imitent ce qui a fait la fortune passée de l’Occident, il suffit de porter son regard sur la Russie et la Chine, la « coopération » qu’ils établissent, en Afrique ou en Océanie notamment, ainsi que sur leurs présentes et envisagées expansions territoriales.
Mais, a-t-on envie d’ajouter, n’oublions pas que, depuis 1918, époque de la fin de la Première Guerre mondiale où s’impose la suprématie américaine, on enterre régulièrement l’Europe. Pourtant, tel le phénix, elle renait toujours de ses cendres, non seulement parce qu’elle est devenue une communauté économique de 27 pays, où l’on vit dans une certaine aisance plutôt librement, mais parce qu’intellectuellement et culturellement elle produit désir et attirance auprès de nombreux peuples de la planète. L’Europe, au cours des siècles, a incarné autant les moyens de l’oppression (royauté, religion dominatrice, colonisation) que la source de l’émancipation (philosophie des Lumières, révolutions sociales). Il en est aussi de l’idéal démocratique qu’elle véhicule et qui reste un modèle très attractif, mais peut-être pas suffisant. Seulement, estime Godelier, on ne « l’exporte pas, c’est aux peuples de la vouloir ». Sans doute faudrait-il reconnaître que cet objectif est plus difficile à réaliser aujourd’hui, lorsque l’on observe les moyens modernes d’oppression, de contrôle social et politique des États, notamment lorsqu’ils sont aidés par l’IA, la reconnaissance faciale, le numérique falsificateur au service de la sécurité de l’État, des armes en nombre et puissantes, et lorsque les dictatures volent au secours de régimes « frères » (La Russie en Syrie notamment) pour tuer les espérances populaires du printemps arabe. « Une démocratie on la garde et on l’enrichit. On ne permet pas qu’on la piétine et la détruise de l’intérieur », affirme Godelier qui ne dit pas comment combattre Trump, les populismes, les extrêmes-droites algorithmés, bien présents en France aussi, ainsi que les nationalismes agressifs et les partis liberticides « attrape tout ».
Cela dit, et pas si accessoirement que cela, lorsque l’on observe les objets nécessaires ou utiles dans la vie quotidienne moderne, on s’aperçoit que la créativité économique est d’abord américaine et asiatique, et que l’Europe devient de plus en plus un marché de consommation et non d’inventivité et de production, mis à part quelques domaines que le temps fragilise néanmoins (transport, lancer de satellites, mode, culture, etc.). Sa dépendance économique à l’étranger l’appauvrit et l’affaiblit sur la scène mondiale. On est plus puissant avec une forte industrie (l’Allemagne) qu’à recevoir des hordes de touristes… Ses admonestations éthiques agacent ou amusent plus qu’elles ne sont craintes (on pense à l’Angleterre vis-à-vis de la main mise chinoise sur Hong-Kong, bien prévisible depuis le début de la rétrocession, on pense au Thibet dominé ou à l’exploitation des Ouïgours…). Le rêve d’une Europe non impérialiste qui influence positivement les pays grâce à son mode de vie, au commerce voire au tourisme, parait une grave naïveté qui s’éloigne au fur et à mesure que le bruit des armes se rapproche.

On peut « s’occidentaliser sans devenir occidental » écrit Godelier, s’appuyant sur des exemples historiques comme le Japon, mais la question que les dictatures mettent en œuvre est plutôt : peut-on se « désoccidentaliser et réussir à le faire » comme de nombreux pays souhaitent l’effectuer, pour éradiquer les valeurs dites occidentales (individualisme, liberté, démocratie…), et faire triompher des régimes s’appuyant souvent sur des religions ou des partis (re)devenus totalitaires ? La volonté de « désoccidentoxiquer » une jeunesse voire une population entière avide de liberté comme en Iran, en Afghanistan, etc. ne doit pas nous faire oublier que le danger pour la démocratie se situe d’abord au sein même des pays occidentaux, Etats-Unis en tête, en particulier avec le récit trumpiste qui s’est révélé catastrophique pour l’Occident lorsque le président républicain a dirigé, de 2016 à 2020 la -encore- première puissance mondiale. Le repli identitaire, érigé en pratique politique, où qu’il soit dans le monde, ne conduit qu’à un déclin et à une perte d’influence. Malheureusement, il semble avoir encore de beaux jours devant lui…
L’auteur aborde une autre question, sacrément importante, qui est celle de la situation de la nature et de l’environnement dans le devenir des sociétés humaines, la grande absente des conflits géopolitiques actuels. Le réchauffement climatique serait-il ravalé au rang d’avatar de l’histoire humaine ?
Enfin, reprenons les derniers mots du livre qui se lisent tel un testament : « Ne rêvons plus. Regardons les faits en face, sans écran idéologique et toujours à la lumière de l’histoire des peuples et des sociétés. Et pour nous Occidentaux, n’oublions jamais les sources, les étapes, les formes et les conséquences de la domination de l’Occident sur le reste du monde qui dure depuis cinq siècles ».
Et après ? L’Occident peut-il encore ou à nouveau pour certains pays constituer une espérance pour les peuples dominés de la planète ? Saura-t-il surmonter son « courtermisme » et son intrépidité mercantile afin d’offrir un cadre d’épanouissement sociétal aux populations ? Ou bien l’Occident s’est-il déjà mis quasiment hors-jeu ?
La Polynésie est-elle concernée et présente dans ce débat ?
Godelier n’aborde pas la question, mais on peut l’évoquer. La Polynésie n’est ni absente ni hors de ce débat, du fait de son histoire particulière : de protectorat et colonie d’abord, puis de TOM enfin actuellement de POM aux statuts qui ont évolué et parfois involué (sous le régime de De Gaulle, à l’époque des essais nucléaires), et qui continueront à le faire, même si l’identitarisme actuel, omniprésent, a tendance à masquer les enjeux réels et essentiels quant à l’avenir et la viabilité de ce pays en devenir, qui est situé dans une zone géographique de plus en plus convoitée[2]. Cela dit, les habitants de Polynésie ont tout intérêt à se demander dans quel système politique et quels types de structures économiques et sociales ils désirent vivre et s’engager dans l’avenir, comment ils se situent par rapport à l’héritage occidental, mais également ce que signifient libération et émancipation dans un monde où de nombreux pays indépendants retombent nécessairement dans des alliances qui obèrent leur liberté, sans leur permettre de se développer et d’offrir à leur population des « lendemains qui chantent ». Chacun peut se demander également si la référence permanente à une culture ancienne, bien souvent revisitée, a pour effet de rehiérarchiser les rapports sociaux dans la société, ou si elle jette les bases d’une société plus égalitaire.
La Polynésie française est actuellement un territoire sans grande ressource naturelle connue, au contraire de la Nouvelle-Calédonie, par exemple, avec le nickel, lequel ne constitue même plus une « assurance tous risques ». Demain, peut-être, avec l’exploitation des richesse sous-marines (métaux rares indispensables dans l’économie numérique), de nouvelles perspectives économiques s’ouvriront. En tout cas, la prospérité théorique de la Polynésie dans l’avenir ne pourra advenir que d’une construction économique originale, intégrant la société numérique.
La richesse actuelle de la Polynésie provient en grande partie des transferts financiers de l’État (210 milliards de francs pacifiques en 2023, soit 1/3 du PIB), qui créent une opulence bien visible, mais très mal partagée : pourtant, la justice sociale et fiscale est de compétence du Pays depuis 1984. Cette somme de 210 milliards correspond au bénéfice qu’on pourrait attendre, non de 600 000 touristes comme certains élus puis journalistes le répètent mécaniquement -avec une intention politique évidente-, en confondant deux notions, le chiffre d’affaires et les bénéfices, mais d’un nombre proche de 2 millions de touristes annuels. La Polynésie est-elle prête à en recevoir autant pour se passer de l’aide française et devenir indépendante ? Et est-ce même possible et souhaitable quand on prend en compte le nombre d’habitants du pays (près de 300 000) et qu’on observe les fréquentes crises que ce secteur économique traverse régulièrement ? Mettre tous ses œufs dans le même panier peut sembler hasardeux voire dangereux.
Depuis 1982 et l’arrivée au pouvoir de Gaston Flosse, l’autonomie polynésienne s’est clairement située à droite de l’échiquier politique traditionnel en démocratie. Francis Sanford était plutôt un centriste et le discours de John Teariki relevait d’une sensibilité de gauche émancipatrice. Non seulement il s’agissait pour G. Flosse, ami de Jacques Chirac, de pouvoir s’opposer à des décisions métropolitaines qu’on ne souhaitait pas voir appliquer (la gauche était alors au pouvoir et Flosse s’en méfiait), mais également de favoriser une classe sociale bien identifiée, composée de fonctionnaires d’État et territoriaux et d’acteurs de la vie économique, en limitant les impôts et en faisant porter le coût exorbitant de la vie sur la population entière, notamment les plus pauvres, via les taxes indirectes, pour lesquels on créait en même temps un système d’assistanat, politiquement efficace pour se maintenir au pouvoir, tout en reproduisant les inégalités. Les autonomistes ont toujours cherché à faire davantage contribuer financièrement la France à son budget, sans autre contrepartie que de ne pas mettre en cause le système, augmentant ainsi en permanence la dépendance du pays. Le parti indépendantiste lutte, bien naturellement, pour une souveraineté du pays, sans bien la définir et sans en mesurer les conséquences ; il use du langage de la justice sociale et de la culture lors des campagnes électorales pour s’affirmer ; on verra à l’issue de la législature actuelle (2023-2028) ce qu’il en aura été réellement de cette posture.
À travers le cas de la Polynésie, c’est l’histoire immédiate et à moyen terme qui cherche à se construire, et la problématique posée par Godelier : peut-on se moderniser sans s’occidentaliser ? serait plutôt ici : sur quelles bases peut se construire une Polynésie d’avenir, politique, culturelle, économique et sociale, où les influences française et occidentale sont si fortes ? Que faut-il conserver et faire évoluer ? Quelle place accorder à la culture océanienne qui ne relève pas de la posture ? Qu’est-ce que la population et ses élites sont-elles prêtes à abandonner pour devenir un pays ?
Après avoir été longtemps un « lac américain » très accessoirement australien et néo-zélandais, le Pacifique voit l’influence chinoise s’étendre, non seulement au sein des pays insulaires -plutôt pauvres- (Vanuatu, Salomon, demain peut-être Tonga) que ce grand pays cherche à contrôler, mais dans l’immense espace maritime (pêche et demain extraction de minerais sous-marins). L’anthropologue Alain Babadzan estimait dans l’ouvrage déjà ancien Le spectacle de la culture que les élites océaniennes étaient plutôt vénales, et donc pouvaient s’allier à qui leur offrirait le plus. L’empire du milieu, qui se projette dans le temps long, refuse même de voir dans la France un pays du Pacifique, pourtant présent depuis deux siècles, au nom d’un positionnement anticolonial opportuniste, bien perçu dans les pays nouvellement indépendants, dont la critique du colonialisme semble être un facteur d’unité objective… L’Indo-Pacifique, explique le docteur en sciences politiques Paco Milhiet, est une « construction stratégique » et politique « qui vise à contenir la montée en puissance de la Chine »[3]. Il évoque aussi l’alliance militaire nommée AUKUS, créée entre les États-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne pour des raisons analogues.
« L’Occident se sent et se sait menacé par un grand nombre de pays qui le combattent pour des raisons différentes », écrit Godelier dans sa conclusion, « mais seuls quelques pays autrefois colonisés sont en première lignes », précise-t-il. De quoi seront faits les temps futurs ? « Le champ de l’histoire à venir se présente comme un champ et un temps d’affrontements, d’oppositions, de conflits d’intérêts et de valeurs dont l’issue est imprévisible ». Dont acte. Et essayons de garder les yeux ouverts…
Notes :
[1] Godelier Maurice, Quand l’Occident s’empare du monde (XVe-XXIe siècle), peut-on alors se moderniser sans s’occidentaliser ? CNRS Editions, Paris 2023, 500 pages, 25 €
[2] Voir les actes du colloque L’Océanie convoitée (Regnault/Al Wardi), CNRS 2017 et éditions ‘Api Tahiti, Papeete.
[3] Géopolitique de l’Indo-Pacifique, pages 13 et 202, éditions Le Cavalier bleu, Paris 2022.
