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Du 29 novembre au 2 décembre 2023 s’est ouvert le Salon du livre de Raiatea dans la grande salle du Centre culturel Kuo Min Tang rénové. Pour certains parmi nous, cela a été l’occasion de faire un retour de mémoire dans les années 80 où se tenaient régulièrement dans les anciens locaux des fêtes avec des orchestres et des bals populaires.

Je me souviens de mon premier séjour sur l’île le 14 juillet 1983, avec l’un des premiers concerts du chanteur Bobby, dont les murs avaient les boiseries recouvertes de palmes de cocotiers, de fleurs de frangipanier et d’ylang-ylang aux jaunes senteurs capiteux. Au pied de l’orchestre, les danseurs suivaient un rythme changeant au gré de l’inspiration volubile. Les êtres semblaient sortir des dessins de Jacques Boullaire, avec leurs corps en jeu permanent avec la lumière.

Quarante ans après, les corps des habitants polynésiens ont pris de l’embonpoint, ils sont couverts de signes décoratifs, de tatouages qui ont perdu la plupart du temps leurs significations originelles et masquent justement le jeu de la peau et de la lumière que l’art de Jacques Boullaire a su rendre si remarquablement. Le jeu de la lumière et de l’ombre sur les corps dorés polynésiens exalte leurs richesses, tandis que le noir des tatouages fige la peau et empêche toute profondeur.

Les murs en ciment des nouveaux bâtiments du Kuo Min Tang créent de leur côté un espace monochrome indifférencié et neutre dont la couleur blanche fade et l’architecture du salon se prolongent dans les toilettes.

Ce qui a été perdu en quarante ans, dans les mutations anthropologiques de la société polynésienne c’est le rythme qui caractérisait à la fois l’ancien bâtiment du Centre culturel et la présence au monde de ses habitants. Très peu d’instituteurs ou de professeur du secondaire guident aujourd’hui les élèves autour des tables, les quelques accompagnateurs laissent libre l’essaim juvénile pour s’adonner à leurs smartphones en toute tranquillité. Les élèves sont tous munis de questionnaires qu’ils présentent aux auteurs assis aux tables « avez-vous un autre métier qu’écrivain ? », « combien de livres avez-vous écrits ? ». Les auteurs et les autrices, les éditeurs présents se plient complaisamment à ces questions banales dans un brouhaha amplifié par l’acoustique de la salle qui empêche tout dialogue. Les sujets dominants de la nouvelle littérature insulaire sont les curiosités locales, les plantes, les fleurs et les oiseaux en voie de disparition. La langue idyllique des contes de fées de la littérature de jeunesse prime sur tous les autres thèmes et le roman, forme de la maturité de l’histoire humaine, est soumis depuis quelques années à une biographie socio-ethnique de la société polynésienne immanente à la vie, plutôt qu’un sens à rechercher de l’existence.

Malgré l’activité efficace de l’association « Lire Sous-le-Vent » et de son président, le Salon du livre de Raiatea connaît une profonde transformation comme tous les autres salons insulaires. Né comme projet de former les maîtres et les parents à la transmission du savoir et des cultures, depuis des années les salons du livre ont désormais comme acteur principal l’enfant. La culture, au lieu de sortir l’Homme de lui-même, elle le réconforte dans son état présumé originaire et la littérature de la jeunesse se retrouve en relation avec l’autre thème dominant du salon : les récits mythiques de l’enfance de l’humanité.

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