Retour

À Tahiti, même si l’on ne voit plus guère les jeunes gens gratter la guitare le soir sur les parapets des ponts qui entourent l’île, on aime toujours chanter, on bringue et on danse, on chante beaucoup, des himene ruau, nota ou tarava à la chanson de variété et autres rythmes appelés « boston ». Découvrez la…

Jacques Brel et Les Marquises : l’escale ultime avant la mort

Que faut-il conserver comme citation de cette chanson tellement connue, écrite peu avant la mort du chanteur d’origine belge, Jacques Brel (1929-1978) à Atuona ? Lui qui hurlait l’amour, la vie, qui perdait quatre kilos à chaque récital et se réfugiait dans la cigarette pour juguler le stress, adopte là un ton serein et calme comme s’il se préparait, au contact du peuple marquisien dont l’histoire récente fut tragique, à l’échéance finale et au fond l’acceptait. Dans cette chanson, Brel évoque les Marquises bien entendu, mais il parle de lui-même, en sursis, la mort et la souffrance encadrant le récit : « Ils parlent de la mort comme tu parles d’un fruit… veux-tu que je te dise, gémir n’est pas de mise aux Marquises… l’avenir est au hasard ».

La santé atteinte, les incertitudes de la médecine, une vie peut-être écourtée, semble la toile de fond de cette émouvante chanson. Il y a le temps, sans repère pour un étranger, un entre-deux permanent qui l’inspire comme une attente. Il y a la vie insulaire offerte au hasard – on est encore dans l’avant festival des Marquises (1985) et la réinscription de l’archipel dans sa culture –, une vie rythmée par le monde des gestes quotidiens.


Manureva chanté par Alain Chamfort 1979

Alain Colas disparaît dans la mer des Antilles le 16 novembre 1978. Le texte Manureva est de Gainsbourg et la musique de Chamfort, né en 1949. Cette chanson d’hommage à Alain Colas qui fut seconde au hit-parade en 1980 contient une série d’interrogations sur le lieu où se trouvent désormais le bateau et son skipper, portés tous les deux disparus : « Où es-tu Manu Manureva ? Bateau fantôme toi qui rêvas Des îles et qui jamais n’arriva ». A-t-il dérivé des Antilles à Nouméa ou en Alaska ?

On ne se résout jamais à la disparition définitive sans laisser de traces (comme celle, en 2002, de Boris Léontieff avec son équipe et son avion). La chanson est visible sous forme d’un clip où la voix agréable du jeune chanteur s’allie à un rythme moderne. Manureva : pourquoi ? Oui, pourquoi ce drame ? Le Manureva est-il devenu ce bateau fantôme ? Aurais-tu sombré au large de Bora Bora ? Le drame humain inspire cette chanson d’esprit mélancolique.


Annie Cordy interprète Vanini vanillée en 1981

Artiste populaire, festive et polyvalente d’origine belge, Annie Cordy (1928-2020) dont on se souvient sans doute qu’elle accompagna la publicité pour l’eau de Javel La Croix (!) dans les années 2000, interprète Vanini vanillée en 1981, disque qui se vendit à plus de 100 000 exemplaires.

« Dans ma pirogue à fleurs
Sur le lagon tout bleu
Quand les touristes arrivent
Je pars au devant d’eux
Je joue pour les charmer
De mon yukulélé
Et de retour sur l’île
Je fais plus difficile :
La danse du collier
Tout le monde m’appelle Vanini Vanillée…
La plus sympa des jolies vahinés

On dit de moi qu’j’ai un cœur de palmier
On m’appelle Vanini Vanillée…
Vétue d’un coquillage
Pour ne pas m’enrhumer
À minuit sur la plage
Pour tous les vacanciers
Je me mets à danser
La danse du collier
Ils voudraient m’imiter
Et pouvoir onduler
Le ta-ta-tamouré… »


Hugues Aufray chante : Bye bye Tahiti en 1983

Bye-bye, Moorea Tahiti
Adieu colliers jolis
Adieu jardins, paradis
Bye-bye, amour mélodie
Bye-bye, Moorea Tahiti
Adieu caillou fleuri
Adieu soleil, symphonie
Souvenirs, escale dans la nuit

Hugues Aufray, né en 1929, a construit sa carrière de chanteur sur la country américaine. Il a longtemps vécu en Ardèche méridionale où il possède une ferme toujours en exploitation.

La chanson d’Hugues Aufray ne s’enchante pas de l’arrivée à Tahiti ou du séjour prévu, mais curieusement du départ, de l’au revoir définitif présent dans l’adieu, avec rythme et joie sur un fond de thèmes rabâchés. Le texte n’est pas très original, il est plutôt un hommage au séjour passé, Auffray a perçu de Tahiti des moments de vie et une énergie qu’il repositionne dans sa chanson.

Je m’en vais au grand vent de l’oubli
Je m’en vais, Moorea Tahiti.


La chanson Mururoa interprétée par Maurice Fanon


Maurice Fanon (1929-1991), le chanteur de la très prenante Petite juive : « elle s’appelait Lise, il n’en reste rien », ou de l’Écharpe en l’honneur de Pia Colombo au moment de leur dramatique séparation, écrit et interprète la chanson Mururoa dans les années soixante.

Chanteur très engagé et antimilitariste, il compare d’abord les militaires à des Moutons noirs, moutons blancs En jupe ou en pantalon. Surpayés et tondus comme du gazon. Mais ce qui domine en ces lieux, c’est la mort, la mort de l’artiste, c’est-à-dire de tout homme subissant des radiations : Mururoa, coraux, corail Sur l’atoll ma mort s’installe.


Le refrain signe bien le refus de l’artiste à travers cette chanson où prime, comme toujours chez lui, le texte :

« Plus rien n’étonne, ni mégatonne
Ni bombes, ni plutonium
Mururoa, coraux, corail
Sur l’atoll la mort s’installe

Un peu plus loin :
Des moutons, des moutons
Qui attendent comme des cons
La fatale explosion
D’un monstrueux champignon

Chanson tenace
Morte sur place
Comme un cheval pris dans les glaces
À trop marcher tout se délace
Ma chaussure a trop chanté
Mururoa, coraux, corail
Sur l’atoll ma mort s’installe »


Antoine chante Bord à bord à Bora Bora (1978) et Touchez pas à la mer (1987 et 2009)

Jeune encore, nous sommes en 1978, Antoine chante lors d’une émission de télévision Bord à bord à Bora Bora[1]. L’auditeur de cette chanson perçoit l’humour contenu dans la proximité ou l’homologie, puis le glissement phonologique « bord à bord » avec « Bora Bora ». Usant de cette figure de style, nommée paronomase, la répétition de cette phrase donne un rythme à cette chanson dans laquelle Antoine tutoie les marins ayant connu cette île réputée, sans oublier que cette île touristique expose les fémininités dénudées :

« Tabarly, fais gaffe au vent !
De démâter, ce n’est pas le moment
Continue, ils auront beau faire
Tu laisseras les autres loin derrière

Nous étions bord à bord à Bora Bora
Sous le vent des cocotiers
Nous étions bord à bord à Bora Bora
Tabarly dansait le tamouré

Quand les filles montraient leurs seins, les gendarmes râlaient
Dans sa tombe, Alain Gerbault, jaloux, se retournait…

Moi, j’avais une équipière bien foutue comme tout
Et tout le monde pouvait voir qu’elle était bronzée partout…

Les jolies petites Chinoises nous faisaient rêver
C’est ce jour-là que Pen Duick a failli démâter… »


Écrite en 1987, la chanson Touchez pas à la mer connut une nouvelle version imaginée dans le lagon de Huahine en 2009 par Antoine qui estime que sa vraie maison, c’est l’océan. Phénomène quasi mondial, cette chanson enregistrée en compagnie de chanteurs tahitiens (Theo Sulpice, Teiva LC, etc.) entend préserver la beauté du monde liquide, visible et invisible ; « ne plantez pas de barbelés dans le lagon », clame le globe-trotter, coutumier des succès médiatiques. La diffusion de cette chanson s’est involontairement concomitante avec le Grenelle de l’environnement de 2009.

« J’ai regardé les vagues, les nuages et l’horizon
J’ai repris ma guitare, j’ai chanté simplement :
Touchez pas à la mer
Ne dressez pas de frontières sur l’Océan
Touchez pas à la mer
Et un peu plus loin :

Epargnez les baleines et les grands oiseaux blancs
Touchez pas à la mer
Gardez un peu d’eau claire pour vos petits-enfants »

Avec une note d’espoir à la fin : « car lorsque la terre entière ne sera plus que gravats, Alors c’est du fond des mers que la vie renaîtra ».

Comme en littérature ou en art en général, Tahiti inspire aussi les chansonniers. Mises à part les chansons politiques et de circonstances de Jean Naty-Boyer et Maurine Fanon concernant Moruroa et les essais nucléaires, la plupart des autres textes – à l’exception bien sûr des Marquises de Brel -, relèvent des « archétypes masculins de l’exotisme ». Dommage, Tahiti méritait mieux ! Dans la chanson métropolitaine, Tahiti demeure trop souvent comme la résidence secondaire de l’Occident où l’on vient y puiser du plaisir…

Lire aussi la partie 1/2


Notes :

[1] Merci à Laura Théron de m’avoir indiqué l’existence de cette chanson.

image_printImprimer/PDF

Laisser un commentaire

Partage