Dans notre série de portraits, rencontre ce mois-ci avec Valérie Gobrait, une auteure tahitienne bilingue, qui écrit des productions poétiques dans des formes d’expressions littéraires très variées au service de sa culture mais aussi traitant des problématiques actuelles.

LA BIOGRAPHIE
Née en 1967 à Tahiti, Valérie Gobrait, épouse Tuaiva, passe une enfance proche de la nature à la Presqu’île, élevée avec ses sœurs par une tante et sa grand-mère maternelle. Elle parle tahitien et français indifféremment et, dès son plus jeune âge, s’intéresse à la lecture et à l’écriture. Après le bac, elle part en France, à Paris, faire d’abord des études d’ethnologie (Maîtrise en 1989), puis s’inscrit à l’INALCO où elle obtient une Licence de reo tahiti en 1991 puis un DEA en ethno linguistique. Elle passe un CAPES de français-reo mā’ohi en 1999 et depuis enseigne comme professeure de reo mā’ohi dans divers établissements du secondaire (actuellement le lycée Paul Gauguin à Tahiti).
En 1997, elle traduit en tahitien le livre de Bruno Saura, Pouvanaa a Oopa, père de la culture politique tahitienne (édition bilingueAu Vent des îles). En 1998, elle est lauréate ex aequo avec Patrick Amaru du prix Henri Hiro de poésie en reo mā’ohi décerné par Fare Tauhiti Nui (Maison de la culture) sous la direction de Jean-Marc Pambrun. Un livre réunissant les poèmes de trois lauréats (Tane Raapoto pour la catégorie « jeunes ») a été édité par la Maison de la culture sous le titre Puhihau en 2003 (il est toujours en vente à la Maison de la culture). En 2000, elle écrit en tahitien la pièce épique et poétique Te A’ai No Matari’i (en 9 scènes) qui fut jouée durant quinze jours devant les scolaires en matinée et le public en soirée. Ce fut un spectacle complet comportant des chants et des danses traditionnels en plus des répliques. La mise en scène en a été assurée par Philippe Soufflet, professeur de Lettres (pour qui elle a traduit le texte en français). Valérie Gobrait y a interprété le rôle de la narratrice.
En 2007, elle obtient le prix du Meilleur auteur au Heiva i Tahiti pour deux spectacles de chant et de danse.
En 2008, elle rédige une adaptation de Te A’ai No Matari’i sous le nom Matari’i en langue françaisee et publie à compte d’auteur le texte en édition bilingue.
Elle écrit également un livre de littérature de jeunesse, qui est une adaptation de la légende de Hina, La Femme-Oiseau, illustré par Jonathan Mencarelli (éditions Au Vent des îles).
En 2011, elle publie dans le recueil Théâtre océanien, aux côtés de quatre autres auteurs de Fidji, Hawaii, Nouvelle-Calédonie et Rotuma, la traduction d’une pièce rédigée en tahitien Te Vahira’a Fenua sous le titre Le Partage de la terre (éditions Au Vent des îles).
Elle écrit souvent des spectacles pour le Heiva i Tahiti (textes, chants, danses, ‘orero) qu’elle met en scène. Le dernier date de 2022.
Elle a rédigé et publié en décembre 2020, en collaboration avec sa collègue Locine Chaves, un livre de supports pédagogiques en tahitien (textes et illustrations) Fetu Rau, à destination des enseignants de lycée.
Elle continue à partager sa vie entre enseignement de sa langue et écriture.
L’INTERVIEW

Tes premiers poèmes connus ont été réunis avec ceux des autres lauréats dans le recueil Puhihau édité par Te Fare Tauhiti Nui en 2003, après le concours de poésie du prix Henri Hiro de 1998 dont tu as été lauréate ex aequo avec Patrick Amaru. Mais quand as-tu commencé à écrire et à te rendre compte que l’écriture faisait partie de ta vie ?
« Avant de m’intéresser à l’écriture, je me suis passionnée pour la lecture. Ensuite, au collège, j’aimais beaucoup lire de la poésie et, au lycée Pomare, lire et surtout jouer des saynètes et des œuvres théâtrales. L’envie d’écrire m’est venue bien après, quand j’étais étudiante. »
Tu dis parfois que quels que soient les supports littéraires, tu écris surtout de la poésie, que tu aimes ce travail, ce jeu avec les mots. Peux-tu préciser ta pensée ?
« J’aime écrire des vers libres, que ce soit en français ou en tahitien. J’ai toujours aimé jouer avec les sonorités, cela me vient, je crois, de mes grand-mères : ma grand-mère maternelle aimait nous apprendre les petits pāta’uta’u (chansons enfantines scandées), on s’amusait à en composer pour rire selon les situations et celle du côté paternel demandait souvent à ma sœur et moi (et des cousines quand elles étaient présentes) de danser sur des airs de chansons tahitiennes. Tout cela m’a conduit à aimer aussi le rythme et la musique. »
Quand on lit ceux des textes de Puhihau qui ont été adaptés en français, on constate que certains poèmes sont très proches du texte tahitien en ce qui concerne le rythme, la disposition, le sens et d’autres beaucoup moins. Peut-on dire que, parfois, une adaptation est aussi la naissance d’une autre version d’un poème dans une autre langue ?
« Pour moi, la traduction est une création littéraire. Traduire ou adapter un poème ou un autre texte tahitien en français revient à composer un nouveau texte Il s’agit de rester fidèle à l’auteur dans le sens et la forme, mais cela devient une nouvelle création. Pour mes textes, lorsque je les traduis en français, je me permets de faire des adaptations très libres. Par contre, lorsque je traduis des poèmes d’autres auteurs, je reste rigoureusement fidèle au texte initial. »
D’où est parti le projet d’écriture de ta pièce de théâtre Te A’ai No Matari’i ? Est-ce une commande de la Maison de la culture ou était-ce ton projet d’écrire un spectacle complet : une pièce de théâtre basée sur une sorte de conte initiatique comportant aussi des chants traditionnels, des danses, des ‘orero, le tout écrit dans une écriture poétique qui, ensuite, a intéressé la Maison de la culture et s’est transformé en spectacle ?
« Rien ne m’a été commandé, j’ai écrit cette pièce en suivant mon inspiration et il se trouve qu’elle a intéressé la Maison de la culture du fait qu’elle s’inscrivait dans la semaine des langues polynésiennes. Matari’i est une pièce de théâtre dans laquelle j’ai tenu à intégrer des chants, des ‘orero, des danses, des intermèdes avec des percussions traditionnelles comme le tō’ere et le vivo, ainsi que la poésie tahitienne. Ce n’était pas un opéra, c’était du théâtre, avec des répliques et une mise en scène. Il y avait un metteur en scène et un chorégraphe pour les parties danse. J’ai voulu mettre en avant la musicalité de la langue tahitienne autant dans le texte que dans les formes d’expression : poèmes scandés, intermèdes musicaux dansés, chants polyphoniques. »
Pourquoi as-tu souhaité en 2008 publier une adaptation française de ta pièce Te A’ai No Matari’i, que tu avais déjà traduite pour le metteur en scène français Philippe Soufflet et publier Matari’i en bilingue ? Penses-tu, un jour, faire rejouer cette pièce en reo tahiti ou même éventuellement en français, ou les deux ?
« Le metteur en scène français Philippe Soufflet avait des difficultés à mettre en scène l’action dramatique avec la partie chorégraphique de danse en plus des chants polyphoniques, car il était peu habitué à ces différentes formes d’expression. Et les longues tirades de ‘orero étaient selon lui compliquées à mettre en scène car il les trouvait trop longues et trop monocordes. Il me disait qu’il avait l’impression d’entendre de longues litanies apparentées aux prières bouddhistes, alors que ça ne nous gênait pas du tout et le public tahitien non plus. J’ai pensé qu’il était intéressant de rendre ce texte accessible à tout le monde, mais j’ai peut-être pris en compte ces remarques pour faire en français une adaptation plutôt qu’une traduction littérale. Je ne pense pas faire rejouer cette pièce. Je préfère créer de nouvelles œuvres. »
Peut-on dire que Matari’i est une sorte de conte philosophique sous forme de spectacle de théâtre : à la fois une évocation de la migration puis de la sédentarisation des ancêtres et métaphoriquement un voyage initiatique (à travers le thème du voyage en pirogue double) puisque le Mata’ura que le Dieu Matari’i demande à ses deux fils de trouver n’est autre que « le symbole de la sagesse et de la connaissance de l’invisible » ?
Matari’i est un conte initiatique puisque Mata’ura est l’accession à la sagesse et à la l’expérience des rêves. Dans les rêves, le Mata est plus que la connaissance en elle-même. Il n’est pas juste un concept, il est la vie. Dans l’expérience de l’invisible qui se manifeste dans les constellations que nos ancêtres ont appris à sonder, à décrypter puis à déchiffrer, le ciel que l’on appelle Te Vai ora a Tāne est devenu un grand livre ouvert : des petits yeux jusqu’aux grands yeux, le visible fait partie de nos rêves. C’est aussi cela Matari’i. »
Dans la préface de Matari’i, tu déclares : « Faire chanter la langue tahitienne et avec elle toutes les autres langues polynésiennes en faisant découvrir aux jeunes les sonorités de même que les genres poétiques anciens a été pour moi un défi intéressant ». Peut-on dire que tu continues cette initiation lorsque tu écris et mets en scène des spectacles pour le Heiva i Tahiti ?
« Ma poésie est une poésie engagée pour la poésie tahitienne. Le Heiva i Tahiti, c’est la manifestation de l’oralité, voire de « l’oraliture » comme dirait Flora Devatine : l’écriture au service de l’oralité. Matari’i aussi en partie, en plus des répliques des dialogues. »
Tu as « marié « la modernité et la tradition en adaptant de façon très libre la légende de la déesse Hina dans le livre de littérature de jeunesse La Femme-Oiseau superbement illustrépar Jonathan Mencarelli (éditions Au Vent des îles, 2008). Est-ce une façon de mieux transmettre une légende à des enfants assez jeunes avec l’apport du visuel ?
« Dans l’album pour enfants La Femme-Oiseau, je voulais rappeler aux lecteurs que nos mythes font partie intégrante de notre mémoire et qu’ils sont à la fois dans nos rêves et dans la réalité. Ils véhiculent des valeurs qui font partie de l’inconscient collectif des Tahitiens. Le u’upa, cette tourterelle, nous rappelle à tous qu’il est un symbole et que, si l’on se réfère au mythe, il doit être respecté. En fait, dans ce livre, le u’upa est l’emblème mais aussi le vêtement de Hina. »
La terre et la langue, deux problématiques majeures

Ta pièce de théâtre Le Partage de la terre (traduite par toi-même du tahitien) publiée dans le recueil Théâtre océanien en 2011(éditions Au Vent des îles) est un drame qui évoque les problèmes très douloureux liée à la dépossession de la terre pour beaucoup de Polynésiens ainsi que le conflit des générations. Dans ce texte, ce sont à la fois les pouvoirs publics qui décident d’exproprier un propriétaire et le fils aîné qui accepte l’indemnisation et signe (de façon illégale) l’acte de vente de la terre de son père (comportant sa maison d’habitation), qui dépossèdent le vieux papa de sa terre qu’il souhaitait garder précieusement pour la partager entre ses trois fils. C’est un véritable drame pour le vieil homme pour qui la terre est sacrée. Cette problématique est très récurrente dans la société polynésienne. As-tu souhaité à la fois mieux faire prendre conscience de ce problème ici mais aussi dans le Pacifique Sud puisque ta pièce est publiée avec celles de quatre autres dramaturges dont un Hawaiien, pays dans lequel énormément d’autochtones, minoritaires en nombre, sont dépossédés de leur terre de façon scandaleuse ?
« Dans les textes de théâtre publiés par les auteurs océaniens dans le recueil Anthologie du théâtre océanien, les problématiques abordées par les différents auteurs sont diverses, mais la terre et la langue en sont les points d’ancrage. Le fait que nous vivions sur de petits microcosmes îliens émergés et disséminés dans le grand océan vient renforcer l’idée que nos ancêtres nous ont laissés cet héritage et qu’il nous est demandé de préserver ce patrimoine et cette mémoire collective afin de la transmettre et de la faire perdurer. Mais, à travers les conflits intergénérationnels, les jeunes générations sont devenues comme amnésiques du fait de l’assimilation et de l’acculturation grandissantes. Et depuis l’arrivée du CEP et du pouvoir de l’argent dans nos vies communautaires, nos valeurs ont été renversées au profit de nouvelles destinées et de nouveaux ports d’attache. Et nos vieux, c’est-à-dire les anciennes générations, sont mises à l’écart des projets d’avenir. La terre et la langue, ce sont ces deux problématiques que j’aborde dans Le Partage de la terre. »
Dans Le Partage de la terre, tu abordes d’autres problèmes de la société polynésienne actuelle : l’addiction à l’alcool de beaucoup de personnes, le problème de la drogue et de la déscolarisation chez les jeunes, l’abandon des valeurs traditionnelles : amour de la terre, des ancêtres, de la famille, respect des règles de vie en société, etc. C’est donc d’une certaine façon un texte militant et tu adoptes dans cette œuvre une langue familière qui est adaptée au sujet. Volonté de réalisme ?
« En effet, c’est un texte réaliste. De plus, j’ai utilisé des procédés comiques : comique de gestes, de situation, de caractère, de mots (entre autres, le nom de certains personnages) et j’ai « poussé » certaines situations dans l’exagération afin de susciter le rire chez le spectateur car parler d’échec scolaire, d’alcool, de violence intra-familiale avec humour permet d’introduire un peu de légèreté et de distance en ce qui concerne les changements de la vie sociétale polynésienne entrée dans la mondialisation, tout en suscitant une réflexion sur ces sujets cruciaux et douloureux. »
La première œuvre que tu as publiée est en fait une traduction en reo tahiti de l’œuvre de Bruno Saura : Pouvanaa a Oopa, père de la culture politique tahitienne (éditions Au Vent des îles, 1998) et tu as traduit ou adapté de nombreux textes. J’ai d’ailleurs le souvenir d’une soirée autour de la poésie durant laquelle tu as présenté une traduction intégrale en tahitien du poème d’Arthur Rimbaud Le bateau ivre. C’est une œuvre longue au vocabulaire recherché et complexe, et tu t’es attachée aussi à respecter le plus possible le rythme du poème. C’est très impressionnant. Peut-on dire que tu aimes l’exercice de traduction ?
« Oui, j’ai une certaine pratique de la traduction, mais ce n’est pas ma passion principale. »
Tu as produit également, avec ta collègue Locine Chaves, des outils pédagogiques pour les professeurs de lycée (Fetu Rau, éditions ‘Api Tahiti, 2020). Que faudrait-il faire, à ton avis, pour améliorer la maîtrise du tahitien (du reo mā’ohi) des jeunes et éviter que les langues polynésiennes ne soient en danger ?
« Cela fait partie de nos missions d’enseignants de chercher les supports les plus attractifs possibles pour nos élèves, mais la solution pour parvenir à une bonne maîtrise des langues polynésiennes est probablement l’immersion alternée et obligatoire du tahitien (ou d’une autre langue polynésienne dans d’autres archipels) avec le français, voire de l’anglais, dès la maternelle permettant aux enfants d’arriver bilingues ou trilingues en 6e. Ensuite, il suffirait de continuer et d’améliorer l’acquisition orale et écrite de la langue. »
As-tu de nouveaux projets d’écriture dans les mois et l’année à venir ? Peux-tu nous en parler ?
« J’aimerais bien de nouveau écrire du théâtre et le faire jouer. »
EXTRAITS D’ŒUVRES
(I) UN EXTRAIT DE PUHIHAU : UN POÈME

O HIRO TO NA IÒA
“Matamua ra,
O Hiro te taata tautai fenua
Ua hei te roo nā te ao taata,
Tāiā òre, e aìtamaì
Tei òre e faatura ia na
Faaatuahia o ia
Nō te rau ō tō na tura
Ei tāpaò anaè no na i te tufa fenua,
Ua àhu atu i te àha mana
I Raromataì mā
Ei hiòraa o ia nō taureàreà
Ia haamanaòhia ta na mau haa.
Ua tui,
A nià a raro
A uta a tai
A mutu te fenua
A huàhuà ia tāpaò
Hura haamau anaè te reira
Nō te mana tupuna.
Ua tui, ua tui i te hei mehara
O Hiro te àito o tenā taura taata
Piihia teie raa,
O Māòhi te iòa.
O Hiro atoà teie
I te pehe puha aè nei
I te hana ō to na fenua
E tāne teie tautai uri-nua
Ua ìtehia o ia i teie ao taata
Tāiā òre, e àitamaì
Tei haavī i tō na fenua, tō na taata
Faarirohia o ia
Ei tupuna fatu pehe
Ei fatu parau haùti teata taata ora
Ei tāpaò anaè nō na i te tufa pāpaì
Ua fero atu i te àha mana
I Raromataì mā
Ei hiòraa o ia nō te taureàreà
Ia haamanaòhia ta na mau haa.
Ōtuì,
Mai nià i raro
Mai uta i taì
A motu te fenua
A iti o te ìte ia na
I tei mātau tāuà tāpiri ia na
Te âau o te nūnaa.
E tui, e tui i te hei ō te toa
Nō Hiro te tohuraa
A fatu i te fenua
Nō Hiro te piiraa
A taìtaì i tō reo
Faahoro aè ia na
I te anavai ō te uì ora
I piihia ai te reira taura taata
O Māòhi te iòa. »
——
HIRO (adaptation en français par l’auteure)
« Dans les temps anciens,
Hiro, le pêcheur d’îles
Inspirait la crainte et le respect
C’était la conscience éveillée des gens sous le Vent,
Noué à la tresse sacrée
Il fut divinisé fer de lance
Et devint le gardien des mémoires de ces gens-là
Chaque île, chaque contrée
Souffles des songes harmonieux
De Hiro et de ses hauts faits
Flamboyant le ciel, la parade des cerfs-volants.
Hiro, le poète
Inspirait la crainte et le respect
De ceux qui insultaient la vie, veines de servitude
Fer de lance qui traça les sillons
Chante le geste salé du harponneur des mots
Souffles des songes harmonieux
Fixe l’horizon au-dessus du vent
Le petit Hiro de demain
Des voix humides des vallées
Roulent des ruisseaux sans effroi
Sur les galets paresseux de son cœur
Et fonce, petit, et crie
D’orgueil non de mépris sur du papier
Écris ta voix. »

II) EXTRAITS DE MATARI’I (PIÈCE DE THÉÂTRE)
Le début : HA’UTI I
« I ni’a i te tahua, e piti ta’ata tārava ra i roto i te pōuri.
E rūpehu, e māhu tē tāpo’i nei iā rāua. Mea ta’a’ē maita’i rāua i te ta’otora’a. »
——
TA’ATA FA’ATI’A
« ‘I mua na, ‘a fa’ati’a noa te ta’ata ‘i te ‘ie, ‘ua tō te pahī’i te fa’atere mau nō te ‘imi ‘i te fenua ‘āpī, ‘a fa’auta ‘i nā va’a mata’eina’a mai Hava’i i te fenua matameha’i, i te aeha’a. ’E ‘ia ‘āfaro tō ta’ere, ‘e ‘āfaro ato’a ai te orara’a ‘o te taura ta’ata. ‘E rei mua, ‘e rei muri ato’a iā ; ‘ei fa’a’ōhie ‘i te revara’a. ‘E puhi mai te mata’i, nā muri ē nā mua, ‘e mata’i fa’atano ‘ia marū tō tere, ‘ia tai’o i te ‘aru, o mua noa ‘ia he’e ‘eiaha rā ‘e ’ōtohe. ‘E hoe, ‘e hoe. E’ume ‘i te ‘ie, ha’amāha ia hoe. ‘E ‘ia mo’otua, ‘ia hina. E ‘ia rere te hina i tōna mata-tinitini.
‘E ta’ata te pahī, e hua’ai vai moana teie. ‘E tau tere, ‘e tau maumau ‘ore te ta’ata ‘i te fenua hō’ē. E horo moana, ‘e fano he’ehe’e nā ni’a ‘i te ao urifā, uri pa’o, hau uriuri, ‘e te haurīri’a. ‘E marae tāpo’i ‘ i te tino ta’ata ‘o Moana Nui.
Vai iho nei rātou ‘i te Tupuna ‘i te To’o’a ‘ei Mēhara, ‘ei Hi’ohi’o, ‘ei Tūtonu, ‘e ‘ei Mana’o ato’a nō te pō mai ‘a tere noa ai ‘i mua e ‘imi te Hiti’a-‘o-te-rā, ‘ei ora nō te huā’ai. E hia-mata i te ao, tūtonu i te pō, ‘ia mau rā te ‘avei’a. E ‘ia paruparu noa atu te fēruri, ‘e mehara ‘i te tura ‘o tō Tupuna ‘ia itoito ā to tere. ‘E aha ho’i nuna’a e tere fa’aru’e ‘i te fenua pāpū ‘i ni’a atu iā Moana topa tārere, Moana paruparu vai uri rau ? ‘O Moana Nui ha’atahuri pahī teie nō te tāiva. ‘O tei’aro rā i tōna taiā, ‘e pa’ipa’i-hau-a’e-hia ’oi’a ‘e te tuatai.
‘Ei pātere mā’a ‘o Moana Nui, ‘oia nei ! ‘Ei vai vero, ‘ei vāve’a, ‘ei pūāhiohio, ‘ei ‘aru paura pā’ū’ana ato’a rā ‘oia!
‘E atua ‘o Matari’i, atua arata’i ‘avei’a ‘oia nō teie nūna’a tere pahī nā tua. ‘I te tahi ru’i , ‘ua pou mai ‘oia nā te reva teitei ‘i roto ‘i te moe ‘o te tahi to’o piti ta’ata. ‘Ua hei haere ‘i te one hu’a ‘o te pō, ‘a tū ai ‘i mua ‘i tō rāua aro. Te tārava ra ‘i tānā tāravara’a. ‘Ua ho’a te uira, ‘ua hāruru pātiri i tōna poura’a mai ‘e, ‘ua ta’o mai ra ē.”
——
SCÈNE I
Sur scène, deux hommes allongés dans la pénombre
NARRATEUR (adaptation)
« Dans les temps immémoriaux, des hommes bravèrent le grand océan. Ils avaient quitté Hava’i, leur terre d’origine, pour partir sur de hauts vaisseaux vers l’inconnu.
Dans une nuit abyssale, ils avançaient vent arrière, vent debout ils avançaient, la proue étant la poupe face au danger imprévisible, ils avançaient.
Et de génération en génération, les hommes-pirogues traversèrent ce vaste désert inspirant la frayeur et la mort. Certains furent engloutis devenant ainsi des ancêtres et, prenant le chemin du retour, leurs esprits guidèrent les vivants vers cette quête sans relâche vers l’inconnu, tout en leur offrant la Mémoire, la Vision, L’Éveil et le Respect du monde des quatre éléments. L’océan devint leur mère nourricière. Il enseigna les temps mouvants et les espaces infinis aux pirogues hésitantes lesquelles sombrèrent. Les générations suivantes qu’on avait initiées à l’envol par-dessus les flots poursuivirent les expéditions. Berceau des sanctuaires, l’alpha poussait loin les limites de l’oméga, vers le Levant.
Matari’i était leur dieu. Une nuit, il apparut en songe devant deux hommes. Il déversa sur chacun d’eux des poussières d’étoiles et leur dit :
Matari’i va donc s’adresser en songe à ses deux fils, qui sont nés de deux mères différentes et ne se connaissent pas. Il va leur demander de partir sur l’océan en se guidant avec les étoiles à la recherche du Mata’ura et de le lui rapporter : « Mata’ura ce sont les yeux de tes ancêtres. Qu’ils deviennent tes étoiles guides » dit Matari’i à chacun de ses fils endormis.
Mais son message sera compris différemment par les deux garçons Mata’ura est en fait « le symbole de la connaissance et de la sagesse » et non celui de la force violente et de la conquête. »
——
LE CHŒUR ENTRE
TĀRAVA
« Mata ri’iri’i nō Rumia
‘A po’i te unu o te ta’ata ē
Fa’aue ‘i nā tamari’i ē
Rautī-tama tama atua te tahi
Rereatua’āfa atua te rua ē
‘A fano ‘ia tū te mana’o ē
‘Ia tae ‘e ‘ato iā Mata’ura ē
E ‘ia hepohepo, ‘ia paruparu
‘A mehara noa atu
I te tura ‘o te tupuna
‘Ia itoito ā tō tere. »
——
TĀRAVA (adaptation en français par l’auteure)
(chant traditionnel)
« Les petits yeux de Rumia
La voûte de l’azur étoilé
Matari’i, le dieu des astres
Donne l’ordre de partir à la quête du Mata’ura
Rautī-tama est ambitieux et conquérant
Rereatua est candide et rêveur
Garder la mémoire, le respect des ancêtres
Et reprendre de nouveau la quête. »
Le choeur disparaît
[…]
——
HA’UTI IX
‘E MATARI’I Ē
« ‘E nūna’a teie
‘E nūna’a horo pahī nā tua
Tere mā’imi ‘i te Hiti’a-o-te-rā
‘ E tupuna tei te To’o’a
‘I te Moana uriuri, te marae nō te hau
Hurita’ere te mau pahī
Meharara’a ‘i te fano nā tua
‘O Matari’i atua nō te fetu
Te-uru-meremere, iā Ta’urua
Iā Tauhā ‘e te vai atu ā
‘I te Hiti’a o te Rā
‘Ē, no te here ‘i tāna mau tamari’i
‘I nā poro ’e hā ’o te reva teitei
‘E Matari’i ē, nō ‘oe
Hiamoe’a teie nō te tupuna tahu’a nō te tua
‘I te fana te’a fētu ‘o tei hiro na
‘I te pe’ue tūfetu ‘i te To’o’a ‘o te Rā
‘Ia vai noa te tura tupuna ‘i te hua’ai
Nō ‘amuri atu
Ra’i aneane teie, ‘a tau ‘a tau ‘a hiti noa !
Matari’i, Mata’ura ! »
——
HOPERA’A NŌ TE MAU HA’UTI
SCÈNE IX
CHANT
‘E MATARI’I Ē (adaptation en français par l’auteure)
« C’est l’histoire d’un peuple
des mers du sud
En quête du Soleil Levant
De leur navigation ancestrale,
Il ne leur reste que le sanctuaire mouvant
Et les pirogues retournées
Et figées à jamais en temples de paix.
Matari’i avec Te-Uru-meremere
Ta’urua, l’étoile qui court le matin
Et exulte la vie jusqu’au crépuscule,
Tauhā, la Croix du Sud
Tous sont devenus des ancêtres divinisés
Chamans et prêtres, dompteurs
Des murailles d’écumes
Ils ont tressé la longue natte mouvante
Des liens immortels avec le Couchant
Afin que se tissent
Des généalogies sans fin
Avec les générations à venir
Mata’ura »
FIN
III) EXTRAIT DU PARTAGE DE LA TERRE (pièce de théâtre traduite en français par l’auteure en 2011 pour L’Anthologie du théâtre océanien, éditions Au Vent des îles)

Lorsque paraît en 2011, L’Anthologie du théâtre océanien, Valérie Gobrait traduit en français la pièce qu’elle a écrite en tahitien Te Vahira’a Fenua sous le titre Le Partage de la terre. Son texte est publié en compagnie de ceux de quatre autres auteurs ou « couples d’auteurs » dramatiques issus des Fidji (Larry Thomas), de Hawaii (Alani Apio), de Nouvelle-Calédonie (Pierre Gope et Nicolas Kurtovitch), de Rotuna (Vilsoni Hereniko).
Dans cette pièce en sept tableaux, le père de famille M. Taripo, vieil homme veuf malade, désigné sous le nom « Papa » dans la pièce, a décidé de réunir ses trois fils pour faire « le partage de sa terre » en les convoquant et en faisant venir un notaire. Mais rien ne se passe comme il le souhaite. Depuis la mort de la maman qui suivait sa scolarité, Teina le dernier fils est devenu un jeune lycéen délinquant déscolarisé, le deuxième fils Hu’i boit et ne s’occupe pas de sa famille correctement et l’aîné Haunui (dont le nom signifie pourtant « grande paix »), employé à la mairie, se fait le complice des pouvoirs publics qui veulent exproprier M. Taripo pour construire un rond-point. Il ne parvient pas à réunir les trois fils en même temps et le « coup de grâce » est asséné par le fils aîné Hau qui révèle à son père la vérité en l’absence des deux autres frères : Hu’i avec qui il s’est disputé et qui vient de partir en claquant la porte et Teina qui n’est pas encore revenu.
——
EXTRAIT DU SEPTIÈME TABLEAU
« Hau : Papa.
Papa : [Rêveur] Mm.
Hau : J’allais oublier, j’ai reçu une lettre.
Papa : [L’esprit ailleurs] Une lettre.
Hau : C’est grave.
Papa : Quoi encore ?
Hau : Une lettre d’expulsion.
Papa : Tu ne veux pas que je te raconte la suite de ce qui s’est passé ?
Hau : [Ignorant le récit du père] C’est pour la route, ils comptent l’élargir.
Papa : Et alors ?
Hau : Tu le vois bien toi-même tous les jours, que les voitures s’entassent chaque matin et chaque soir. Eh bien, afin de faciliter la circulation, ils ont décidé de faire un rond-point.
Papa : Et où ça, fils ?
Hau : Juste ici.
Papa : Comment ça, juste ici !?
Hau : Oui, juste ici. Que je t’explique. Plutôt que de passer par la montagne, ce qui aurait engendré d’énormes travaux très coûteux. Ils m’ont expliqué que, au lieu d’acheter les terres et de reloger toutes les familles, ils ont pensé que le mieux serait d’agrandir les voies de circulation et qu’elles déboucheraient sur un rond-point. Tout cela pour le bien de tous. De plus, un rond-point, c’est plus facile à construire.
Papa : [Se levant difficilement] Ah ! ? Et ils ont pensé à mon bien à moi ?
Hau : C’est pour le bien de tous, disait la lettre. C’est comme ça partout, Pa. On n’y peut rien.
Papa : Et moi ? Et nous ? Et mon jardin ? Et notre maison ?
Hau : Comme tu le sais, Pa, il y a de plus en plus de monde et forcément de plus en plus de voitures. Ça va avec. On n’y peut rien. C’est le progrès.
Papa : Et virer les gens de chez eux, t’appelles ça du progrès ?
Hau : C’est pour ça qu’il faut qu’on discute, Pa. Sérieusement. Tous les enfants sont grands maintenant, Pa. Bientôt tu seras tout seul ici. Vaut mieux de toute façon quitter cette vieille barque pourrie.
Papa : Comment ça !? Elle n’est pas pourrie, ma maison !
Hau : Enfin, Pa. Je ne veux pas te vexer. Cependant, tu ne vois pas qu’elle va bientôt s’écrouler, notre maison ? Elle a plus de cinquante ans.
Papa : Il n’en est pas question, fils. Je ne quitterai pas ma maison. Elle s’écroulera que je serai encore là, je la retaperai, même avec mes vieux os.
Hau : Ils nous ont indemnisés, Pa.
Papa : Tu peux décoder, fils ? Indemniser, c’est quoi ?
Hau : Oui, si tu veux, j’ai signé l’accord pour nous. Pour toi. J’ai pensé à toi, Pa. Alors, j’ai renvoyé le récépissé par lettre recommandée au Ministère de l’Équipement en rajoutant « Bon pour accord ». On nous a payé tous les frais d’expulsion. Mais, t’inquiète, j’ai tout mis en lieu sûr. Pour toi, bien évidemment.
Papa : Et depuis quand ?
Hau : Ah…cela fait six mois, je crois.
Papa : Six mois ? !
Hau : Je ne voulais pas t’inquiéter. J’attendais une réunion comme celle-ci pour l’annoncer à tous et te remettre l’argent.
Papa : [Perdu] Un an pour Teina, six mois pour l’équipement.
Hau : Mais t’inquiète pas. Tout va s’arranger.
Papa : [Pensif] Et dire que je prépare notre réunion depuis un bon moment. [Il se ressaisit] Et pourquoi tu ne m’as pas mis au courant ? Je suis encore le propriétaire de cette maison à ce que je sache, non ?
Hau : Tu as entièrement raison, Papa. Mais ils ont préféré venir me voir à la mairie plutôt que de se brouiller avec toi à cause du handicap de la langue. Moi, je parle le français, toi, non. Et puis, en tant qu’aîné, j’ai pensé faire au mieux pour toi.
Papa : Et tu n’as pas pris la peine de m’en parler avant ? C’est tout de même à moi de décider au bout du compte.
Hau : Justement, à ce propos, j’ai à te parler. C’est une belle surprise pour toi. J’espère qu’elle te plaira. J’ai fait fructifier cet argent pour ta petite retraite. J’ai pris soin de réserver ta chambre. Tout est fin prêt.
Papa : Pour quoi ?
Hau : Pour payer le loyer de la maison.
Papa : [Tout tremblant] Quelle maison ? Quel loyer ?
Hau : Calme-toi, Pa. La maison de retraite. Tu sais la maison où tu retrouveras tous tes copains. Ils prendront bien soin de toi là-bas. N’oublie pas que si tu restes ici, Hu’i n’arrêtera pas de venir t’embêter avec ses gosses. Là-bas, y aura des infirmières qui s’occuperont de toi.
Papa : Non, c’est pas ça.
[…]
Hau : Écoute, Papa…
Le portable de Hau sonne, d’un bras il arrête la discussion et signale au père d’attendre.
[Au téléphone] Oui, qu’est-ce que tu veux ? Une fête ? Quelle fête ?Quand ? Maintenant ? Où ça ? Merde. Ça m’était complètement sorti de la tête. Mn. C’est pas ça. On a réunion de famille. Mais ils sont tous partis. Attends. [À son père] Pa, on fait comme on a dit, okay ? Je dois y aller, là. Demain matin, tu peux compter sur moi, je serai là à la première heure.
Le père acquiesce de la tête
[À part au téléphone] C’est bon, Hiro, j’arrive. Mn, le temps de rentrer chez moi me changer, et j’arrive. J’en ai pour une demi-heure, pas plus. À tout à l’heure, nā. [Au père] Je te laisse, Pa. Faut que j’y aille. Un rendez-vous, urgent. À demain. Dors bien.
Papa : Mn. À demain, fils.
Hau embrasse son père sur le front et disparaît. »
