En 2021, Patrick Deville sortait son livre « Fenua ». Après son récit de science-fiction « Hakana » en 2023, Marin Ledun, séduit par les îles Marquises, donne à lire en ce début d’année 2025 un polar noir intitulé « Henua ». Alors en quoi et pourquoi la Polynésie demeure-t-elle une source d’inspiration pour des écrivains de l’Hexagone ?

Marin Ledun et Patrick Deville ont, tous deux, été invités au Salon du livre de Papeete, Deville en 2012, Ledun en 2016 et 2022. Ils ont été d’emblée, selon l’expression consacrée, « piqués au tiare » par la Polynésie. Patrick Deville est revenu à Tahiti pour écrire et il a publié un roman d’essence culturelle : Fenua en 2021, dont j’ai rendu compte dans PPM en février 2022 (lire l’article) ; quant à Marin Ledun, il vient tout juste de publier un polar noir sur les îles Marquises[1].
De l’économie au roman noir
Marin Ledun naît à Aubenas, en Ardèche, en mai 1975. Il effectue ses études supérieures à Grenoble en économie, puis soutient un doctorat en informatique, dont le titre souligne déjà les liens que le futur écrivain va affectionner entre la modernité de la société de l’information contemporaine et l’univers politique : L’introduction des techniques d’information et de communication dans la sphère politique. Il entre à France Télécom où il travaille de 2000 à 2007. A l’époque, les méthodes managériales imposées par cette société anciennement d’Etat, privatisée en 2004, rendent particulièrement difficile le travail ; la presse a d’ailleurs souvent évoqué le suicide d’au moins 35 employés de ce groupe de communication. Marin Ledun évoquera dans le roman Les visages écrasés, la situation des personnels des sociétés d’appels téléphoniques, victimes des conditions de travail inhumaines (elles sont maintenant externalisées), auxquelles s’ajoutait le harcèlement moral des directions, à la recherche d’efficacités financières toujours accrues.

Depuis 2007, Marin Ledun se consacre à l’écriture, sa production est dense, il a publié à ce jour une vingtaine de romans engagés, souvent noirs, directement liés aux effets du monde contemporain sur la vie personnelle des hommes, ainsi que des essais. Il semble avoir trouvé là son public puisqu’il est accueilli dans la prestigieuse série noire des éditions Gallimard. Ayant quitté l’Ardèche, il réside maintenant dans le département des Landes. Invité dans de nombreux salons du livre, il apprécie visiblement le contact et la relation directe avec les lecteurs.
Lorsqu’on ouvre les pages d’un polar, noir ou pas d’ailleurs, on sait ce que l’on cherche et ce que l’on va y trouver : un meurtre, une enquête et la recherche des mobiles du crime, autrement dit une recherche de vérité. Ce que l’on ignore, c’est comment les éléments vont s’agencer vers l’issue prévisible, ainsi que l’art narratif de l’écrivain. Ecrit-il comme on parle ou a-t-il une exigence d’écriture ? Ce qu’en outre une lecture exigeante souhaite approcher dans cette littérature de consommation, ce sont, d’une part une atmosphère particulière, comme une couleur ou mieux une odeur familière qui s’identifie à un auteur et que l’on aime ressentir voire redécouvrir de roman en roman, et d’autre part un puissant cadre géographique, humain et social, qui apporte au lecteur une réflexion et explique l’intrigue, à l’instar de ce que l’écrivain Georges Simenon a offert de spécifique au genre policier, longtemps sous-évalué par les instances culturelles qui définissent et évaluent les critères de qualité de la littérature.
Tout genre littéraire constitue une porte d’entrée vers une vision particulière du monde. Le polar, en nous obligeant à être attentif en permanence à quantité d’éléments insignifiants mais en réalité possiblement signifiants, demande à notre esprit de demeurer en permanence en éveil. Il révèle et souligne, en outre, la face cachée, l’envers des gens, des choses et du monde, il décille les yeux et l’esprit.
Un mot, avant d’évoquer le livre de Marin Ledun, pour signaler au lecteur, ou lui rappeler, que Tahiti possède déjà une solide bibliothèque de polars et de romans d’espionnage (ces derniers en vogue surtout lors des essais nucléaires entre 1966 et 1996), avec une bonne soixantaine de titres, depuis Simenon auteur de Touriste de bananes (1938), Pierre Nord Nuages atomiques sur Tahiti (1966), Patrick Pècherot Tiurai (1996), Patrick Guirao et son détective Al Dorsey, héros de plusieurs romans dans les années 2000, à Hong-My Phong avec Femmes écorchées (2019) et Pater familias[2](2022).
Le roman policier noir auquel s’affilie le roman Henua de Marin Ledun, ajoute au genre policier classique un souci d’enracinement précis le plus réaliste possible dans la société au sein de laquelle s’inscrit la fiction, ainsi qu’une orientation sociale et politique explicite. Le polar noir exerce donc une fonction idéologique certaine.
Henua, le pays des îles Marquises
Qui a tué et pour quelles raisons Paiotoka O’Connor, une jeune femme à la forte personnalité, mère d’un enfant autiste, découverte assassinée par un chasseur marquisien dans la montagne, au-dessus de la capitale Tahioae dans l’île de Nuku-Hiva ? Il faudra les 413 pages du roman pour élucider ce meurtre inhabituel en pareil lieu. Je laisse, bien entendu, au lecteur le plaisir de cheminer aux côtés du narrateur et de l’enquêteur dépêché de Tahiti, Tepano Morel, pour suivre le déroulé chaotique de cette affaire, jusqu’à son épilogue qui met en lumière ce qu’un touriste ou un yachtmen ne peuvent voir ou soupçonner, le temps d’un séjour. Si, de nos jours, le récit de voyage classique est devenu sujet à caution en laissant perplexe le lecteur tant ce genre est piégé par sa propre histoire, mais un roman, et qui plus est un polar, noir de surcroit, pourquoi ne pas lui laisser une chance, se défaire de nos appréhensions et y souscrire ?
Henua est un roman écrit avec une grande exigence de vraisemblance voire d’authenticité : on mesure les recherches entreprises, les précautions retenues et les entretiens menés par l’auteur pour éviter que ce roman ne paraisse plaqué ou hors sol. D’ailleurs, le choix judicieux de l’enquêteur, un demi-marquisien, qui ignore tout de sa partie océanienne qu’il va découvrir au fil de l’enquête -c’est l’une des composantes complémentaires du roman qui densifie le récit-, permet essais, erreurs, approximations et rectifications au gré des pages du récit[3]. Le lecteur découvre ainsi, en même temps que l’enquêteur, le dessous des cartes d’une île qui se prépare, joyeusement et collectivement, à célébrer le matavaa, le festival des îles Marquises de décembre 2023.
Ce roman est bien entendu une fiction, il faut le prendre ainsi, mais l’auteur, afin d’authentifier son récit, a multiplié les effets de réel : la précision dans l’observation des lieux, le temps qu’il fait, les petits détails vivants voire croustillants que le regard permet, les noms de famille, les emprunts à la langue marquisienne (Loti le faisait déjà !), les activités sportives, le déroulé scrupuleux des vies. L’auteur utilise également le nom de personnes travaillant à Tahiti, comme l’actuelle procureure de la République, Mme Belaouar-Faou, orthographiée, volontairement ou non, Bealouar-Faou, ou des personnalités connues dans l’archipel : ainsi le tatoueur Teiki Huukena, mais aussi Paul, l’ancien administrateur territorial des îles Marquises dans les années 2000, il change de prénom et s’appelle désormais André, mais on le reconnait comme son fils, Heretu, très engagé dans la culture marquisienne, renommé dans la fiction Hiku… De plus, autre clin d’œil signifiant, cette famille réside dans le même coin de l’île, Anaho, que la mère de l’enquêteur à l’époque de sa jeunesse. Ce lieu sublime a d’ailleurs été magnifiquement décrit par Stevenson qui a écrit y avoir ressenti « une virginité d’émotions ».

Le roman déplie une écriture où se révèlent, d’une part les choix visibles de vie des habitants (le rapport à l’Eglise catholique, les activités sportives, culturelles, associatives, de loisir, le travail pour se nourrir, etc.), mais surtout les activités cachées (culture du pakalolo, chasse d’oiseaux protégés, prostitution, etc.), mais qui se savent néanmoins, et la trame des relations humaines où les conflits sont nombreux, mais n’éclatent point, ou rarement, au sein d’une île. Tout se sait mais ne se dit pas, car le contrôle social est puissant et chacun doit vivre le plus paisiblement possible dans la durée, avec son voisin, sa famille. Le roman atteste du débat, du clivage-même existant entre une société dont les conduites s’individualisent, et une société plutôt verticale aux traditions communautaires qui s’éloigne.
La littérature autochtone polynésienne nous a déjà mis en présence de personnages atypiques qui, face à un dérèglement ou suite à une grave crise, quittent l’île pour une autre ou l’étranger (dans les récits Hombo de Chantal Spitz et Mutismes de Titaua Peu). La mère de l’enquêteur est, elle aussi, partie au bras d’un haoe (étranger), a mis un trait définitif sur sa vie passée, n’est jamais revenue aux Marquises et a laissé dans l’ignorance de ses expériences et affects son fils Tepano, le policier du roman envoyé de Tahiti.
Comment donc enquêter et trouver la vérité d’une affaire criminelle au sein d’une communauté humaine relativement réduite, où les liens de voisinage, les liens du sang, la solidarité ou les relations amoureuses déterminent en grande partie la place et le positionnement à autrui ? C’est ainsi que le lecteur découvre au cours du récit, fort surpris, que la femme gendarme qui enquête avec l’inspecteur Morel, a entretenu une liaison avec la femme assassinée.
Les personnages de cette fiction sont nombreux, c’est une véritable petite société qui s’anime, que le lecteur fréquente, et ce monde semble, en général, bien campé. Je n’ai, néanmoins, pas les compétences pour évaluer l’exactitude des dire et des attitudes du milieu marquisien. Cela posé, chacun d’eux révèle la variété des choix de vie et des tempéraments. A la lecture, s’ils paraissent vraisemblables, dans la logique du milieu et de la vie insulaire, je suis plus réservé sur la personnalité du compagnon de Paiotoka, Bastien Maillart, dont la jeune femme cherche à se libérer, présenté comme un jeune Français, catholique pratiquant, qui désire épouser à l’église sa vahine. Ce profil doit être relativement rare à trouver et, visiblement, ce n’est pas du tout le choix de vie de Paiotoka ! Leurs relations en conséquence se tendent et deviennent violentes.
Le roman aborde frontalement ou à la marge les questions de notre époque : l’engagement écologique et la préservation des espèces aviaires menacées, la puissance passée et encore présente de l’Eglise, les effets comme les séquelles de la colonisation, la période perturbatrice des essais nucléaires, la relation faite de respect formel et de méfiance vis à vis des étrangers, l’évolution des mœurs qui comprend le développement des violences familiales, la réappropriation culturelle et identitaire, la célébration de la culture marquisienne marquée par le matavaa et ses spectacles culturels. L’auteur rend ces problématiques actives car elles impactent la vie personnelle : par exemple, chasser un oiseau (le upe) menacé de disparition parce qu’on aime sa chair ou que le profit à la vente dans les hôtels est important, dans une île où le travail salarié est rare et où beaucoup d’habitants survivent péniblement, ou encore se prostituer pour nourrir sa famille, tout cela se vit entre nécessités, convictions, et peut-être désirs. Le conflit entre les traditions culturelles de jadis et les interdictions contemporaines affecte les conduites, visibles ou cachées, ainsi que la conscience morale.
Le roman du quotidien des habitants ?
Henua est un roman particulièrement bien mené par son mentor, vif et incisif, qui écarte l’exotisme traditionnel des lieux et des hommes, sans doute néanmoins recherché secrètement par nombre de lecteurs de l’hexagone, tant ces îles font encore et toujours rêver. Marin Ledun aurait pu faire référence en particulier aux écrivains du passé, qui de Stevenson à Melville en passant par London, Testard de Marans ou Radiguet ont littérarisé, à l’occidental, l’archipel. Non Ledun n’écrit pas un roman culturel, il demeure dans le registre du présent quotidien et du passé vécu par les résidents qu’il cherche à comprendre et à animer au fil de l’enquête.
Et, in fine, que devient l’enquêteur Morel ? Il a solutionné l’énigme et achève son séjour marquisien dans la maison pourrie et termitée que sa mère a habitée jusqu’à son départ de l’île pour sa désormais nouvelle vie. L’aventure marquisienne a révélé à Tepano les secrets d’une mère mutique et lui a permis de se comprendre un peu lui-même. Alors que le roman est sur le point de s’achever et que la nuit tombe, il ramasse le minuscule fruit rouge d’une liane-arbuste qui entoure la maison, ce sont les graines de poniu qui ont constitué le premier fil, intuitif et conducteur, de sa difficile enquête…
Ce roman se lit d’une traite, du fait de ses qualités rédactionnelles et de contenu, je suis maintenant curieux de savoir s’il contentera et séduira le lectorat marquisien et plus largement polynésien.
Notes :
[1] Patrick Deville, Fenua, éditeur POL, 2021, Marin Ledun, Henua, série noire, Gallimard, 2025.
[2] Le lecteur intéressé peut lire mon article sur le polar dans les îles des mers du Sud dans le bulletin de la SEO n°278 de 1998, et l’enregistrement filmé de la soirée littéraire du 16 novembre 2023 consacrée au polar à Tahiti organisée par la maison de la Culture et l’Association Taparau. Lire l’article
[3] Il demeure au fil des pages quelques inexactitudes. J’en relèverai quelques-unes. A propos du prénom Tepano qui n’est pas particulièrement marquisien (cf. page 41). Tepano Jaussen, le premier évêque de Tahiti (membre de la congrégation SS. CC. de Picpus ayant l’autorité papale sur tout le Pacifique-sud), né à Rocles en Ardèche en 1815, s’appelait Etienne, il doit son prénom à sa prononciation déformée : en effet, les Pascuans de Tahiti l’appelèrent Tepano (Esteban en espagnol). Par ailleurs le dernier essai atomique français eut lieu dans le sous-sol de Fangataufa en janvier 1996 ( et non comme indiqué page 90, en 1997 à Mururoa). Le code Dordillon (du nom de l’évêque nommé en 1856 et mort à Taiohae en 1888) qui a interdit le tatouage, ne date pas d’il y a cinquante ans, mais de 1863 (p.195). Une relecture aux Marquises du roman aurait pu permettre d’éviter ces petits désagréments.
