Depuis plusieurs mois à Tahiti, les professionnels du bâtiment et des travaux publics (ci-après BTP) expriment leur inquiétude concernant le risque de ralentissement de l’activité dans leur secteur. Plus d’une dizaine de projets de défiscalisation dans le domaine de l’hôtellerie ont été rejetés ou au moins reportés de quelques mois, créant ainsi une lourde incertitude sur les perspectives de travail. Certains projets de bâtiments (campus de Moorea, parc aquatique sur l’ancien terrain de football de l’A.S. Aorai, bâtiment de l’Institut du cancer, etc.) ont été stoppés ou redimensionnés à la baisse et l’ensemble immobilier du Village Tahitien est toujours en…
Le grand public ne connaît pas les détails de ces dossiers et ne peut donc pas juger sereinement du bien-fondé des décisions de politique publique les concernant, mais il est certain qu’à défaut de projets alternatifs la conjoncture économique risque de se détériorer en 2024. Le vote récent du budget du Pays a révélé un accroissement des dépenses prévues en investissement, mais le détail et la faisabilité des nouveaux programmes ne sont pas connus avec suffisamment de précision pour rassurer les investisseurs. Les doutes s’étendent par ailleurs au-delà du seul secteur du BTP, comme le révèle la dernière mesure de l’indicateur du climat des affaires (ICA) de l’IEOM, qui montre le fléchissement sensible de la confiance des chefs d’entreprise au 3e trimestre 2023.

L’ICA reste à un niveau de 6 points au-dessus de sa tendance de long terme, mais il révèle un recul de 9 points environ depuis le premier trimestre 2023. Selon l’IEOM, « près de la moitié de la baisse s’explique par les prévisions d’investissement des entreprises, nettement en retrait ».
Le rôle du BTP dans la conjoncture économique devrait donc être traité avec attention par le gouvernement, notamment en évitant des ruptures trop brutales dans l’orientation de la politique publique, quand bien même celle-ci serait conforme au programme électoral des nouveaux responsables gouvernementaux. Mais au-delà de la politique conjoncturelle, c’est le rôle structurel du BTP qui devrait être réévalué afin d’en exploiter tout le potentiel au bénéfice de la population polynésienne.
Il est vrai que le secteur de la construction manque un peu de glamour. On lui reproche parfois sa trop grande gourmandise en énergie et des contributions pas toujours très heureuses à l’évolution des paysages. Ces critiques sont légitimes lorsqu’elles visent des abus observés dans le passé concernant certains types de bâtiments ou certains ouvrages publics inutiles ou surdimensionnés, mais il serait dommage de ne voir dans le BTP que des tonnes de béton et des coulées d’asphalte. Fondamentalement, ce secteur répond aux besoins en matière de logements, de bâtiments industriels, commerciaux et administratifs, d’infrastructures de transport. Les réalisations modernes dans ces différents domaines sont susceptibles de respecter à la fois les contraintes de la transition énergétique et les exigences d’esthétique pour les paysages urbains. Il est, par exemple, parfaitement possible d’intégrer les ouvrages routiers dans l’environnement : les quatre-vingts kilomètres de tunnels traversant les monts des Îles Féroe ne gâchent en rien le paysage et facilitent grandement la circulation dans tout le territoire.
Les avantages du BTP
En tout état de cause, le secteur du BTP présente au moins deux gros avantages. En premier lieu, à l’instar de nombreux services, il concerne des productions et des consommations par définition internes au pays, ce qui évite les problèmes de compétitivité à l’export et n’exige pas de droits de douanes pour soutenir la production locale. Deuxièmement, le secteur utilise une main d’œuvre peu ou moyennement qualifiée, ce qui est un atout pour la politique économique lorsque le sous-emploi touche particulièrement ce type de personnes.
La valeur ajoutée du BTP varie entre 5 % et 10 % des PIB des différents pays dans le monde. Il n’est donc pas indifférent de se situer d’un côté ou de l’autre de la fourchette. Dans les petits territoires défavorisés en termes de compétitivité internationale on voit généralement se développer un secteur de la construction dont l’importance relative dans l’économie dépasse sensiblement celle observée dans les plus grands pays. En France, l’exemple de la Corse est révélateur. C’est la région française où le secteur du BTP pèse le plus dans l’économie, avec 16 % de l’emploi salarié marchand régional, soit un total de près de 11 000 salariés. En Polynésie française, ce taux s’élève à 12,5 %, ce qui correspond seulement à 6 000 salariés (du fait que l’emploi salarié marchand total y est aussi globalement faible, le taux d’emploi étant seulement de 54 % en Polynésie française contre près de 70 % en Corse). Ainsi, la Corse, qui compte 16 % d’habitants de plus que la Polynésie française, occupe dans le secteur du BTP un nombre de salariés plus élevé de 83 % que celui de la Polynésie. Ce type de comparaison doit évidemment être interprété avec précaution car divers paramètres viennent brouiller les statistiques, comme le nombre d’emplois non déclarés dans certains territoires ou le nombre d’entrepreneurs individuels dont certains sont en réalité des salariés déguisés. Néanmoins les ordres de grandeurs sont significatifs.
Est-il imaginable d’envisager 5 000 salariés de plus dans le secteur de la construction en Polynésie française ? Certainement pas à très court terme, mais sur une période de quelques années cette progression est possible et souhaitable. En 1995, le Pays comptait seulement 3 000 salariés dans le BTP, or ce nombre est passé à 6 000 en 2005, pour une population augmentant de 40 000 personnes durant cette période. En cette fin 2023 la population s’est encore accrue d’environ 40 000 personnes depuis 2005, tandis que le nombre de salariés du BTP, après avoir diminué durant les années 2005-2010, se retrouve seulement aujourd’hui au niveau de 2005. En supposant une activité du BTP croissante avec la population de façon similaire à celle observée durant la période 1995-2005, on compterait à présent environ 9 000 salariés employés dans ce secteur, soit 3 000 de plus que dans la situation actuelle. Ce seul enjeu est crucial car la croissance des revenus et la lutte contre la pauvreté à Tahiti passent par une forte croissance de l’emploi salarié (voir notre article dans PPM, « Combattre la pauvreté : une exigence pour la Polynésie française », publié le 2/10/2023). Au-delà de l’importance des emplois dans le secteur, une telle expansion du BTP est possible et souhaitable car elle correspond à de vrais besoins, notamment en matière de logements, de bâtiments scolaires et de santé, ou encore d’infrastructures de transport.
Accéder à des logements convenables
Les syndicats salariaux et patronaux rappellent régulièrement les difficultés qu’ont les salariés pour accéder à des logements convenables. Le système de l’OPH fonctionne mal et ne suffit manifestement pas à régler le problème du logement social. L’idée d’un « fonds social de l’habitat », formulée par les mêmes syndicats, mérite d’être discutée. En tout état de cause le Pays, les employeurs et les salariés devraient coopérer afin de mettre en place des systèmes plus efficaces de financement publics et privés de logements accessibles au plus grand nombre.
Un des goulets d’étranglement pour le développement immobilier réside dans la rareté relative des terrains. Or, à Tahiti, cette contrainte pourrait être desserrée si l’on développait le réseau routier, notamment en construisant la fameuse nouvelle route reliant Papeete à Taravao, via un passage sur les hauteurs à partir de la vallée de la Punaruu. Ce serait là une autre contribution majeure du BTP à l’amélioration de la vie économique et sociale à Tahiti. Non seulement une nouvelle route, bien intégrée dans son environnement, faciliterait la mobilité des habitants de Tahiti, mais elle ouvrirait l’accès à de nouveaux terrains et pourrait aussi permettre d’ouvrir des points de vue intéressants pour les touristes. Un tel projet exige des financements très lourds, mais le retour de cet investissement serait énorme à de nombreux égards. Le Pays et l’État ont les moyens de lancer un tel programme sur plusieurs années et les automobilistes seraient probablement prêts à participer à un système de péage afin de gagner du temps et du confort.
La liste est longue des nombreuses réalisations que l’on peut attendre du BTP : aménagement du port afin de pouvoir accueillir de plus gros cargos (source de baisse du coût de la vie), rénovation des bâtiments scolaires, des bâtiments de santé, réhabilitation de quartiers urbains, rénovation des immeubles dans Papeete, etc.
Pour de telles réalisations, la commande publique est indispensable et l’emprunt n’est pas un obstacle majeur lorsqu’il correspond à des investissements dont le rendement ne fait guère de doute. Mais le financement public ne suffit pas. Le rôle du secteur privé est essentiel pour le secteur de la construction. Afin d’assurer sa participation on doit veiller, via le système fiscal, à la rentabilité des investissements et se débarrasser de divers carcans administratifs inutiles ou illusoires (voir notre article dans PPM, « Le coût social des réglementations excessives », publié le 1/11/2023).
En Polynésie française, le secteur de la construction pourrait faire beaucoup mieux si des politiques plus expansives lui étaient appliquées, avec à la clé plus d’emplois, plus de revenus distribués et une meilleure qualité de vie pour un grand nombre de nos concitoyens.
