Les lecteurs qui souhaitent approfondir les thèmes développés dans les trois précédents articles (voir ci-dessous) et dans celui-ci, peuvent désormais se procurer en librairie ou sur les plateformes de vente le livret de 40 pages intitulé Ne vous laissez pas submerger par le monde qui vient (lire l’article ici).

Changer les discours et les revendications devant la nouvelle donne géopolitique
Nous avons vu les périls nouveaux qui planent sur nos îles (changement climatique, effets des mesures contre celui-ci, convoitises diverses sur les ressources ou les positions stratégiques souvent liées à des tentatives de corruption et maintenant expansion chinoise). Devant la nouveauté des périls, toutes les analyses anciennes doivent être remises en cause…
Quels sont les discours et revendications qui pouvaient se comprendre il y a encore quelques années et que l’ensemble des crises rend obsolètes ? L’auteur de ces lignes a toujours jugé que l’Histoire (c’est-à-dire la recherche de la vérité des faits) est comme une thérapie, le moyen de solder le passé et de regarder le présent et l’avenir avec sérénité pour mettre fin, si possible, aux divers conflits. Toute tentative d’empêcher les chercheurs d’étudier les archives – donc de connaître la vérité – ne fait que retarder les solutions possibles.
En Polynésie française, où il faut solder la douloureuse histoire des essais nucléaires[1], l’autonomie et l’océanisation des cadres ont donné une part importante du pouvoir aux Polynésiens eux-mêmes. En Nouvelle-Calédonie, quels que soient les résultats des référendums, il faudra admettre que si la théorie du grand remplacement est aussi stupide aux États-Unis qu’en France, elle a été une réalité en Nouvelle-Calédonie. Cette constatation rend illusoire de régler les problèmes par le suffrage universel seulement.
L’exemple de l’expansion chinoise
Il y a une ou des histoire(s) dont on peut corriger plus ou moins totalement les effets négatifs, mais qu’on ne peut pas effacer et il y a une réalité contemporaine qu’on ne peut pas affronter avec les armes d’une « guerre » précédente. Prenons l’exemple de l’expansion chinoise.

On connaît maintenant les méthodes de la Chine et ce qui est arrivé aux États insulaires devenus sensibles à ses propositions et sa stratégie plus ou moins clairement assumée. En ce qui concerne Taïwan, dans l’article de novembre, nous avons vu comment Xi Jinping avait précisé ses intentions lors du XXe congrès du Parti communiste.
Cela permet d’affirmer que, quels que soient les griefs envers la France, les insuffisances de la « puissance administrante » pour reprendre le langage de l’ONU, il n’y a pas à choisir entre la peste et le choléra. Les citoyens des collectivités françaises d’Océanie doivent comparer les situations et les inconvénients. Or, nous sommes dans une période particulière où les passions se déchaînent (et certaines puissances étrangères excellent à les attiser) dans tous les sens sans que les problèmes aient été étudiés et les mots soigneusement pesés. Quand l’Église protestante mā’ohi (EPM) prétend « rappeler à l’État français que le temps de la servitude est révolu », sauf à ignorer le sens du mot servitude et ignorer des situations concrètes de servitude dans le monde (faute de regarder les journaux télévisés), ces propos sont inacceptables. Il suffit de lire les journaux (ou ce qu’il en reste) pour s’apercevoir que dans les trois collectivités joue la solidarité nationale et que celle-ci va même au-delà du partage des compétences comme l’avait souligné le président de la République en apportant des financements dans des domaines non prévus par le statut.
La stratégie Indo-Pacifique

Certes, l’Indo-Pacifique aurait pu devenir une nouvelle raison d’État (un « nouveau CEP »). Je l’ai même redouté un moment. La pleine conscience des enjeux actuels oblige à raisonner différemment. La France n’est pas celle qui attentera aux libertés auxquelles chacun s’est habitué. Les élections sont libres, même si on peut contester les modes de scrutin et les découpages électoraux, mais cela s’appliquerait aussi à la France continentale et aux États-Unis. La parole est libre (du moins depuis que des hommes « forts » ont été écartés du pouvoir). Les décisions de justice peuvent être contestées devant les cours d’appel. La corruption peut être librement dénoncée. Des affaires en suspens peuvent laisser penser que ce qui précède n’est pas toujours vrai, mais nul ne peut prétendre qu’il y a un acharnement contre les opposants comme en Russie ou en Chine où s’appliquent des sanctions drastiques contre eux, voire leur élimination physique.
Il n’est plus crédible d’avancer que la France veut piller les ressources terrestres, marines ou sous-marines des collectivités au vu des appétits de certaines puissances. Les ZEE des collectivités françaises sont quasiment exemptes, voire totalement, de pêche illégale quand les autres ZEE le sont.

Comme l’avait dit le président Macron :
« La stratégie Indo-Pacifique [aura pour but de] vous protéger, protéger vos intérêts économiques, protéger nos câbles, protéger nos satellites, protéger notre souveraineté face aux incursions. […] Elle sera là pour protéger notre biodiversité… »
L’État qu’on pouvait encore récemment soupçonner de prédation, face aux périls, devient le protecteur. Paco Milhiet constate : « La Polynésie ne semble pas armée pour affronter et contrôler les différents modus operandi des investisseurs chinois, à base de surendettement »[2]. Aucun gouvernement océanien ne pourra faire face, seul, aux défis actuels. Cette évidence n’empêche ni la prudence, ni le contrôle de l’action de l’État et ne remet pas en question la possibilité de faire évoluer les liens entre Paris et les collectivités d’Océanie.
En conclusion, il faudra bien reconnaître que la puissance qui garantit les libertés, qui protège les ressources, qui cherche à protéger la biodiversité, qui défend les cultures locales (un point capital) et qui tente d’assurer la paix dans une politique Indo-Pacifique faite d’équilibre entre les blocs, c’est la puissance administrante. À elle de se montrer intelligente pour que ces évidences ne soient pas remises en cause. Elle aura l’occasion de le montrer lors de la discussion sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie et sur une adaptation du statut de la Polynésie. Ce sera aussi l’occasion pour les gouvernements et les partis océaniens de proposer une lutte inédite contre les inégalités sociales et négocier sur les contentieux qui persistent. Ils seront également en position confortable pour négocier avec l’État, dans la mesure où celui-ci a absolument besoin de s’appuyer sur ses collectivités pour sa stratégie Indo-Pacifique.

Complément :
Voici ce qu’écrivait récemment le professeur américain Francis Fukuyama, célèbre pour ses analyses en sciences politiques :
« Le problème est que beaucoup de ceux qui grandissent dans des démocraties libérales pacifiques et prospères commencent à considérer leur forme de gouvernement comme allant de soi. Parce qu’ils n’ont jamais connu de véritable tyrannie, ils s’imaginent que les gouvernements démocratiquement élus sous lesquels ils vivent sont eux-mêmes des dictatures malfaisantes complices pour leur retirer leurs droits, que ce soit l’Union européenne ou l’administration de Washington[3]. »
« On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va », aurait dit Jacques Prévert. On pourrait affirmer : « On reconnaît la liberté au silence qu’elle laisse en partant ».
Lire aussi les trois précédents articles du même auteur :
- « Nous entrons dans un monde nouveau (1) – Ne pas être en retard d’une guerre »
- « Nous entrons dans un monde nouveau (2) – La double (ou triple) peine climatique »
- « Nous entrons dans un monde nouveau (3) – Géopolitique et géostratégie s’invitent dans des perspectives déjà peu réjouissantes »
Notes :
[1] Ce sera de toute façon difficile car, quoi que fera l’État en la matière, il sera toujours critiqué par une partie de l’opinion et on lui reprochera de ne pas en faire assez ou de cacher la vérité.
[2] Milhiet P., « La France et l’Indo-Pacifique : perspectives polynésiennes », in L’Indo-Pacifique et les Nouvelles Routes de la soie, Api Tahiti éditions 2021, p. 256.
P. Milhiet a soutenu une thèse en 2022 : L’Indo-Pacifique français. Constructions régionales, stratégie nationale, enjeux locaux. (UPF et Institut catholique de Paris).
[3] Fukuyama F., « More Proof That This Really Is the End of History », The Atlantic, 17 octobre 2022
