Le nouveau gouvernement du Pays « formule le vœu de l’institution d’une citoyenneté Ma’ohi entraînant des conséquences juridiques pour celui qui l’acquiert, citoyenneté consacrée et sacralisée dans la Constitution ». C’est par ces mots que s’est exprimé le président de la Polynésie française, Moetai Brotherson, au travers d’un arrêté publié le 26 septembre 2023 au Journal officiel. En avant toute vers la « maohisation » de la Polynésie française ?
Soutenue par la majorité indépendantiste à l’assemblée de la Polynésie française, l’identité mā’ohi est le sujet incontournable des premiers mois du nouveau gouvernement Tavini. Il a surtout été porté localement par le député Tematai Le Gayic, qui a récemment lancé une pétition pour interpeler le gouvernement français sur la nécessité de mettre en place une citoyenneté mā’ohi. Celle-ci contribuera, selon lui, à la mise en œuvre d’une politique de discrimination positive pour le « peuple mā’ohi » dans de nombreux domaines : emploi, foncier, corps électoral, décolonisation, éducation, culture, économie…
On connaît le lien viscéral qui unit les Polynésiens au Fenua, cette terre où se trouvent leurs racines, à laquelle ils appartiennent, et que nombre d’entre eux ne veulent plus voir soumise à l’autorité de la « Métropole ». L’objectif pour eux est de gérer un territoire où ils pourront exercer leur pleine souveraineté en tant que citoyens mā’ohi.
A la clé, le référendum d’autodétermination avec, on l’a constaté dernièrement dans les propos tenus par Oscar Temaru, Tony Géros et Moetai Brotherson, quelques couacs et divergences quant à l’échéance à court ou long terme de ce processus.
L’idéologie et l’identité mā’ohi avant tout… cela semble la démarche du nouveau gouvernement qui tarde à proposer des mesures concrètes en matière économique et sociale. Qu’en est-il des idées émises fin juin 2023 sous le chapiteau de la Présidence par les représentants des différents services du Pays et des entreprises locales lors du Séminaire sur la dynamisation de l’activité économique et la lutte contre la cherté de la vie ?
N’oublions pas que le Tavini huira’atira a réuni 44,3 % des voix en faisant campagne sur la lutte contre la « vie chère » et les inégalités plutôt que sur l’indépendance.
Est-il important et prioritaire de mettre en place la citoyenneté mā’ohi ? La citoyenneté mā’ohi est-elle une solution simple et rapide pour améliorer la vie au quotidien dans un pays où plus d’un habitant sur quatre vit sous le seuil de pauvreté, où les prix à la consommation sont plus de 30 % supérieurs à ceux de l’Hexagone ?
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« Monsieur le Président de la République française,
Nous souhaitons vous interpeller sur la nécessité de mettre en place une citoyenneté Māòhi sur le territoire de la Polynésie française.
La reconnaissance juridique de la citoyenneté Māòhi permet de retrouver notre dignité de peuple.
Cette citoyenneté permet l’élaboration de politiques éducatives qui mettent en valeur les savoirs philosophiques, historiques et empiriques Māòhi.
Dans le cadre d’un processus de décolonisation, la citoyenneté Māòhi contribue à la mise en œuvre d’une politique de discrimination positive pour le peuple Māòhi afin d’assurer le droit à la formation et au travail du peuple autochtone.
Dans la continuité de la défense des droits autochtones, cette citoyenneté Māòhi permet la sacralisation et la reconnaissance juridique du lien ancestral et viscéral qui existe entre le Māòhi et sa terre, par le droit à l’acquisition d’un bien immobilier réservé aux citoyens Māòhi. Enfin, la citoyenneté Māòhi s’inscrit dans le cadre d’un processus d’autodétermination qui permet au peuple Māòhi de décider de sa vie politique.
C’est la raison pour laquelle l’acquisition de la citoyenneté Māòhi octroie le droit de vote pour tous les scrutins électoraux se déroulant en Polynésie française (élections territoriales, élections municipales, référendums).
La dignité et la liberté d’un peuple sont ses droits les plus sacrés et cette citoyenneté y contribue.
Ainsi, nous vous demandons une révision de la Constitution française permettant la reconnaissance de la citoyenneté Māòhi dont le contenu sera décidé par le peuple Māòhi et ses représentant. »
Texte de la pétition de Tematai Le Gayic
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Lancée le 29 août 2023 sur le site internet change.org par Tematai Le Gayic la pétition « Pour une citoyenneté māòhi » a été également diffusée dans une version papier lors de plusieurs réunions organisée par le jeune député dans différentes communes. La citoyenneté mā’ohi a même fait l’objet d’un colloque fort intéressant le 15 septembre 2023 à la salle Manu Iti de Paea. Celui-ci a réuni plus d’une centaine de personnes dont de nombreuses personnalités publiques, des professeurs d’université et plusieurs membres du gouvernement.
Etaient notamment présents Vannina Crolas, ministre de la Fonction publique, de l’Emploi, du Travail, de la Modernisation de l’administration et de la Formation professionnelle, Tevaiti-Ariipaea Pomare, ministre de l’Économie, du Budget et des Finances, Taivini Teai, ministre de l’Agriculture et des Ressources marines, Ronny Teriipaia, ministre de l’Éducation, Nathalie Salmon-Hudry, déléguée interministérielle au Handicap et à l’Inclusion…
« Peut-on envisager la mise en place d’une citoyenneté polynésienne ? ». « Construire », par qui et pour qui ? « Identité », laquelle ? Y en a-t-il une ou plusieurs ? « Mā’ohi », aujourd’hui, qu’est-ce que cela représente ? Voici quelques-unes des questions posées à l’assistance par Tematai Le Gayic.
Elles ont donné lieu à des réponses diverses et variées en fonction du profil des différents intervenants. Au final, chacun s’est entendu sur l’importance de chaque mot et la complexité d’une citoyenneté mā’ohi dans la République.
« L’institution d’une citoyenneté mā’ohi entraîne des conséquences juridiques pour celui qui l’acquiert et une série de droits et privilèges dans de nombreux domaines »
La définition du mot « Mā’ohi » divise
Pour Bruno Saura, professeur en Civilisation polynésienne à l’Université de la Polynésie française, « le problème qui s’est posé à l’époque dans la société polynésienne, c’est que le terme mā’ohi mettait tout le monde dans le même sac. Le mot mā’ohi représente l’autochtone. Mais du coup, l’autochtone d’où ? Pour les matahiapo dans les années 70, on se définissait en tant que ta’ata tahiti ou ta’ata rurutu par exemple, et donc on disait que l’on parlait le reo tahiti ou le reo rurutu. Le terme mā’ohi avait moins de sens dans la définition de leur identité ». S’il est beaucoup plus accepté de nos jours, sa définition divise.
Autre difficulté, et non des moindres : la faisabilité légale et juridique de la citoyenneté mā’ohi
Comme le rappelait l’historien Jean-Marc Regnault lors d’un entretien à TNTV le 1er septembre 2023 : « Il y a un grand principe, c’est l’unité de la République. Les hommes sont libres et égaux en droit. Dans « liberté, égalité, fraternité », il y a l’égalité entre les citoyens. Donc, ce qui est valable pour l’un l’est théoriquement pour l’autre. Qu’il s’agisse de l’emploi, ou de la terre, il est difficile de légiférer en donnant un statut différent à des individus en fonction de leur ethnie, de leur lieu de naissance et de différents critères… Cela nécessiterait une modification de la Constitution ». Et d’ajouter : « La Constitution de la République est valable partout, sauf en Nouvelle-Calédonie ».
Un fait que Tematai Le Gayic et le gouvernement mentionnent dans la pétition et l’arrêté publiés sur Internet et au Journal officiel. La mise en place d’une citoyenneté mā’ohi passe donc obligatoirement par une révision constitutionnelle et doit suivre un cheminement qui passe par l’Assemblée territoriale et l’Assemblée nationale pour éviter la censure du Conseil constitutionnel comme l’a été, par exemple, le terme de « peuple corse » souhaité par l’Assemblée de Corse.
Est-il important et prioritaire de mettre en place la citoyenneté mā’ohi ?
Comme indiqué dans l’arrêté publié au Journal officiel, l’institution d’une citoyenneté mā’ohi entraînerait des conséquences juridiques pour celui qui l’acquiert et surtout, comme le précise Tematai Le Gayic dans sa pétition, une série de droits et privilèges pour dans de nombreux domaines. Il convient cependant d’émettre certaines réserves par rapport aux avantages annoncés.
« Retrouver notre dignité de peuple mā’ohi »
Turo Raapoto, linguiste et grand défenseur du reo tahiti, chercha à définir ce que « Mā’ohi » signifiait.
« Ma signifie être du tapu (homme sacrifié sur les sanctuaires). Être Ma, c’est avoir sa place d’homme libre parmi les hommes libres.
Ori ou Ohi, c’est cette tension vers l’unité, le vrai dans un processus de renouvellement perpétuel. C’est comme la communauté de tous ceux qui se réclament d’un même passé, d’une même culture, d’une même langue qui est leur tronc commun et qui auront le même destin… »
Il rappellait ainsi les liens entre les notions d’homme libre et d’appartenance à une communauté ancrée sur une histoire et une culture partagée. D’où l’importance de l’autre aspect développé par Tematai Le Gayic d’une « politique éducative et culturelle mettant en valeur les savoirs philosophiques, historiques et empiriques mā’ohi », ainsi que les langues parlées en Polynésie.
C’est un thème déjà abordé et concrétisé par les précédents gouvernements polynésiens avec une formation universitaire et un enseignement inclusif dès le primaire faisant une large place au reo tahiti, des manifestations culturelles telles que le Heiva i Tahiti, le FIFO (Festival international du film documentaire océanien), les salons du livre où sont mis à l’honneur les écrivains polynésiens… A noter cette année, la première édition du Festival Parau Ti’amā qui s’est déroulée à la Maison de la culture de Papeete du 1er au 3 septembre. Cet événement a proposé une immersion aux langues autochtones des archipels de la Polynésie, au travers d’ateliers, d’animations et de conférences culturels. A l’exemple de la Suisse – où les langues officielles sont le français, l’allemand et l’italien -, les langues autochtones pourraient perdurer avec le français en tant que langues officielles (sans oublier l’apprentissage de l’anglais notamment, l’espagnol ou le chinois).
Preuve de l’importance des langues pour le nouveau gouvernement, Ronny Teriipaia, ministre de l’Éducation, a inauguré, le 11 septembre, le nouveau Pôle des langues et culture polynésiennes et du plurilinguisme, situé dans les locaux de la Direction générale de l’éducation et des enseignements (DGEE). Il a pour objectifs de valoriser les langues et les cultures au service des apprentissages, outiller et former les enseignants, et accompagner les dispositifs – tels que les écoles bilingues, la mise en place d’écoles immersives, l’apprentissage des himene tumu – dans l’ensemble des écoles de la Polynésie.
Citoyen de Mā’ohi Nui
En 1990, Oscar Temaru, envisagea de donner le nom de Ao Mā’ohi (« Monde mā’ohi ») à la Polynésie. Devant la presse, quelques années plus tard, il précisa : « La Polynésie française, c’est constitutionnel, c’est politique, ce n’est pas le nom de notre pays »… Aujourd’hui, c’est le terme de Mā’ohi Nui qui est porté par le parti indépendantiste pour désigner les différents archipels de la Polynésie française.
Un sujet lié étroitement à celui de la citoyenneté mā’ohi. Un nouveau nom pourrait remplacer à plus ou moins long terme l’appellation jugée antinomique par certains de « Polynésie française ». La solution pourrait consister à faire figurer deux termes comme en Nouvelle-Zélande où Aotearoa, le nom maori désignant le « Pays du long nuage blanc », est accolé à celui de New Zealand. Il convient de tenir compte aussi du fait que ce sont Tahiti et Bora Bora (bientôt les Marquises grâce à l’inscription probable de l’archipel sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO – Lire notre dossier de février 2023 https://www.pacific-pirates-media.com/inscription-des-iles-marquises-au-patrimoine-mondial-de-lunesco-un-label-prometteur/) qui jouissent d’une aura internationale et qui servent à promouvoir la destination Tahiti et ses îles.

« Contribuer à la mise en œuvre d’une politique de discrimination positive pour le peuple Māòhi afin d’assurer le droit à la formation et au travail du peuple autochtone »
La volonté de défendre le principe de « l’océanisation » et de la priorité à l’emploi pour les résidents polynésiens déchaîne les passions depuis près de 20 ans. Elle a été prise en compte par le gouvernement Tapura avec l’application de la loi de pays sur la protection de l’emploi local qui avait été votée en 2019. Celle-ci avait validé la liste des métiers « protégés » et a pris effet pour les recrutements opérés dans le secteur privé en Polynésie depuis le 1er octobre 2022. Cette mesure n’est pas suffisante pour le Tavini qui veut l’élargir à tous les emplois ainsi qu’au secteur public.
Pourtant, comme indiqué dans notre dossier d’avril 2023 (lire https://www.pacific-pirates-media.com/oceanisation-des-cadres-et-preference-pour-le-recrutement-des-residents-polynesiens-vers-une-depopaaisation-des-emplois/), 92% des embauches déclarées depuis août 2021 ont concerné des employés qui avaient déjà plus de 10 ans de résidence en Polynésie. Ce constat vaut-il la peine de provoquer des débats enflammés sur une terre métissée comme la Polynésie française ?
Par ailleurs, cet état de fait – qui ne concerne donc que 8 % des emplois – devrait se règler de lui-même avec le temps. Dans son entretien avec TNTV, Jean-Marc Regnault, expliquait qu’après « 30 ans d’existence de l’Université de la Polynésie française, de plus en plus de jeunes Polynésiens ont obtenu le CAPES ou l’agrégation, ce qui fait que le nombre de professeurs expatriés diminue chaque année. Cela montre que l’on n’a pas besoin de légiférer sur la protection de l’emploi local, car elle est automatique avec le développement de l’éducation ». Reste à régler le problème de l’adéquation des formations avec le monde du travail ; le savoir-faire donc sans toutefois négliger le « savoir-être ».
Plutôt qu’ « océanisation », Ronny Teriipaia promeut le terme « maohisation » des cadres
Dans le programme du Tavini aux dernières élections territoriales, la demande de la citoyenneté mā’ohi était accolée à la demande de la mise en place d’une élection du président de la Polynésie française au suffrage direct, comme dans l’Hexagone – qui remplace depuis peu le terme Métropole.
Toujours dans le programme du Tavini, cette citoyenneté mā’ohi doit être la condition de « garantir la priorité d’embauche aux résidents locaux ».
« Sacraliser et reconnaître juridiquement le lien ancestral et viscéral qui existe entre le Māòhi et sa terre, par le droit à l’acquisition d’un bien immobilier réservé aux citoyens Māòhi »
L’instauration d’une citoyenneté en Polynésie permettra, selon le député Tematai Le Gayic, de préserver le foncier. Il est, en effet, de plus en plus difficile, voire impossible, pour les Polynésiens (jeunes et moins jeunes) de trouver un logement. Les agences immobilières et les propriétaires n’éprouvant pas, pour diverses raisons, la nécessité de revoir à la baisse le coût des biens proposés, comment intervenir sur les prix à la location et à l’achat qui ont connu une hausse vertigineuse ces dernières années ? A cela s’ajoute l’effet Airbnb, mis à mal durant deux ans pendant la crise Covid, qui s’avère bien plus profitable et moins risqué qu’une location classique.
« Décider de sa vie politique avec le droit de vote pour tous les scrutins électoraux se déroulant en Polynésie française (élections territoriales, élections municipales, référendums) »
Le citoyen, c’est celui qui vote. Cette définition sommaire montre le lien évident du droit de vote avec la restriction que l’on pourrait apporter au corps électoral.
Lors de son intervention au colloque sur la citoyenneté mā’ohi, Steve Chailloux, député de la Polynésie française, a proposé de définir « un Mā’ohi comme étant celui ou celle qui, par sa mère ou son père, peut se prévaloir d’un lien généalogique qui le relie au Fenua ». « Aujourd’hui, on oppose le concept de mā’ohi à celui de métissage, a-t-il affirmé.On arriverait ainsi à considérer que « le métissage fait partie intégrante du Mā’ohi ».
Tematai Le Gayic a ajouté d’autres critères : être né en Polynésie, ou y avoir résidé plus de la moitié de sa vie et passer devant une commission… il faut pouvoir justifier d’une relation forte avec la Polynésie, d’un désir clairement exprimé de continuer la vie commune.
L’onomastique ou de l’importance des noms propres
Le conseil des ministres, dans sa séance du 19 juillet 2023, a acté la création du comité des noms mā’ohi. Présidée par le ministre de la Culture et composée du ministre des Affaires foncières, de leurs services de tutelle, des académies polynésiennes, des maires des communes concernées et de personnalités qualifiées, cette commission consultative pluridisciplinaire est chargée d’émettre des propositions sur l’origine, le sens et l’évolution de l’onomastique par la recherche archivistique et documentaire, la linguistique, le recueil de témoignages ou les enquêtes de terrain.
Pour rappel, l’onomastique est la science des noms propres. Elle permet, par exemple, d’appuyer les recherches sur les origines du peuplement en retrouvant les noms de lieux des traces de langue ancienne. En Polynésie française, elle est utile pour mieux connaître l’histoire avant l’arrivée des Européens. Elle est aussi intéressante du point de vue politique. Un bon exemple d’onomastique politique est celui de l’avenue Bruat (premier gouverneur de Tahiti) débaptisée le 2 juillet 2006 et renommée avenue Pouvanaa a Oopa. Sans parler des différents noms donnés à l’île de Tahiti de O Tahiti à… Polynésie française (voir encadré ci-dessous).
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A la recherche d’un nom pour le Paradis terrestre…
En juin 1767, Samuel Wallis a baptisé l’île « Terre du Roi Georges III ». Bougainville a donné aux Iles du Vent et aux Iles Sous-le-Vent le nom d’ « Archipel Bourbon » auquel s’est vite substitué celui de Iles de la Société choisi par James Cook.
Les Espagnols, lors de leur expédition en 1772, ont appelé Tahiti « Amat » du nom du vice-roi du Pérou.
En référence à la Grèce, Bougainville a appelé Tahiti « La Nouvelle Cythère ». Cythère est une île grecque qui abrite un temple d’Aphrodite, déesse de la Beauté et de l’Amour. Pour lui, tout inspire la volupté. Ses compagnons de voyages donnent, eux, des versions beaucoup plus prosaïques et directes… Son ouvrage Voyage autour du monde, paru en France en 1771, a été traduit en anglais la même année, avant que ne soient connus les récits de Wallis et de Cook. Du coup, Tahiti est vite synonyme de « Paradis ».
Les Européens ont fini par comprendre que l’île s’appelait en langue mā’ohi O Tahiti (c’est Tahiti), ce dernier nom a triomphé. Seuls les archipels ont gardé des noms européens (à l’exception des Tuamutu que Bougainville avait d’abord appelées « Iles dangereuses ».
Les missionnaires ont favorisé le développement de la royauté des Pomare. Les textes portent alors le nom de royaume de Tahiti et des îles de la Société et dépendances.
Le gouverneur Bruat signait ses arrêtés avec le titre de « Gouverneur des Etablissements français de l’Océanie ».
Le nom connu dans le monde est celui de Tahiti donné indistinctement à une seule île et à un nombre indéterminé d’îles.
Le mot « Etablissement » rappelait trop la colonisation pour certains, comme les fameux Etablissements français de l’Inde » (comptoirs).
En 1951, sont proposées les appellations « Océanie française » et « Polynésie française » et « Tahiti et ses archipels ». Donner à toutes les îles le nom de Tahiti serait une hérésie géographique et introduirait une hiérarchie dangereuse… Cinq ans plus tard, les débats vont bon train et on propose d’ajouter l’adjectif « orientale », écarté car il n’existe pas de Polynésie occidentale ni septentrionale… Le rapporteur de la commission propose donc « Polynésie française » et obtient l’approbation plutôt que « Polyno-mélanésie » ou « Mélano-Polynésie ». POLYNESIE FRANCAISE a l’avantage d’être court et inclut le mot français (très important compte tenu des « influences étrangères de toutes sortes » dans la région). C’est ce terme que retient l’Assemblée, alors que le groupe communiste soutient le seul nom de Tahiti.
L’expression Tahiti Nui aurait été utilisée par Pouvana a Opaa puis, en 1985, Jean Marius Raapoto suggéra que l’on pourrait l’appeler « Mā’ohi Nui, notre patrie ancienne et retrouvée, celle que nous lèguerons à nos enfants et à leurs descendants ».
Notes extraites du livre de Jean-Marc Regnault La France à l’opposé d’elle-même
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Nuances de bleu et choix d’une nouvelle date en remplacement du 29 juin
Depuis son élection à la Présidence de la Polynésie française, Moetai Brotherson tient un discours beaucoup plus modéré que Tony Géros et Oscar Temaru, notamment sur le délai du processus d’autodétermination qui mènerait à l’indépendance (lire notre dossier de juin 2023 https://www.pacific-pirates-media.com/le-tavini-a-la-barre-cap-sur-un-referendum-dautodetermination/).
Il en va de même pour d’autres choix apparemment idéologiques comme la suppression de la date du 29 juin. Celle-ci marque la fête de l’autonomie (29 juin 1985) pour certains, mais aussi le début de la colonisation pour les indépendantistes (29 juin 1880).
Pour la première fois en 2023, un Haut-commissaire a assisté aux deux cérémonies organisées à Paofai et à Faa’a. Dans son discours, Eric Spitz a assuré qu’il est possible de commémorer cette page de l’Histoire « sans oublier les liens forts » entre la Polynésie et la France. Le représentant de l’Etat a appelé à « aller de l’avant » et à « ne pas rester emprisonnés dans le passé ».
Si les partisans de l’autonomie et de l’indépendance sont d’accord pour retirer ce jour férié, c’est la nouvelle date du 1er septembre, proposée par Tony Géros, qui pose problème. Ce jour est celui de la célébration de l’indépendance de l’Église protestante mā’ohi. « Il ne faudrait pas que la prochaine date retenue nous divise à nouveau », a commenté Moetai Brotherson.
Si la date du 5 mars, jour de « commémoration de l’arrivée de l’Evangile à Tahiti le 5 mars 1797 » a été retenue suivant l’idée que l’unité des habitants découle de leur appartenance au christianisme, il faut garder en tête que de nombreuses confessions sont présentes en Polynésie. Environ la moitié des habitants se réclame de l’Eglise protestante et près d’un tiers de l’Eglise catholique. Les mormons rassembleraient aujourd’hui 7 % de la population, le reste des adeptes se partageant entre l’Eglise adventiste du 7e Jour, les Pentecôtistes et les Témoins de Jéhovah. Les « sans-Eglise » représenteraient à peine 5 % de la population.
Autre remarque en rapport avec la religion : les liens entre l’Etat et de l’Eglise en Polynésie. Même s’il n’y avait plus de crucifix à l’Assemblée territoriale, la première session a commencé par une prière…

Lors du colloque organisé par Tematai Le Gayic, les invités kanak, n’ont pas caché la complexité de la mise en place d’une citoyenneté locale. « Elle prendra du temps, et elle devra passer par un consensus avec la composante autonomiste de la population ».
Pour rappel, la Nouvelle-Calédonie fait exception dans la République française. Cette dernière fait la part belle à « l’identité kanak » et le « peuple kanak » est explicitement reconnu dans le préambule d’un accord qui a acquis valeur constitutionnelle.
Cependant, après plus de 30 ans et plusieurs référendums, la démarche d’autodétermination est toujours en cours en Nouvelle-Calédonie. Le principal parti indépendantiste a récemment suspendu les discussions avec le gouvernement, jugeant « irrecevable » le nouvel accord proposé.
Les mots ne sont pas neutres : « le Pays », le Territoire, la Métropole (remplacée par l’Hexagone), la « loi de pays », le « peuple », le Fenua… la citoyenneté mā’ohi.
La citoyenneté mā’ohi révèle ainsi directement l’appartenance à une communauté identifiée.
Cependant, comme le note Steve Chailloux : « Être ou ne pas être Mā’ohi ne définit pas le degré d’amour qu’une personne a pour ce pays ». Et de poser la question : « Allons-nous nous orienter vers une citoyenneté qui inclurait le Mā’ohi et également celles et ceux qui n’ont pas forcément de lien d’affiliation à la terre, mais qui pour autant, aiment ce pays, veulent bâtir ce pays, veulent contribuer à ce pays, veulent y vivre, et très certainement, mourront dans ce pays ? ».
Pour la première fois, grâce à la prime au parti arrivé en tête des élections à l’Assemblée territoriale, les indépendantistes obtiennent une confortable majorité pour cinq ans. L’occasion de légiférer sur la citoyenneté mā’ohi et sur d’autres sujets… Un débat qui s’annonce long et passionné.
Quelles que soient l’issue et l’échéance, il est bon de rappeler les propos de Rudy Bambrige qui était partisan de la formule « Tahiti-Océanie française », une façon pour lui de ne pas oublier les archipels éloignés et la France.
A ceux qui oublieraient de mentionner la deuxième partie du nom, il répondait : « Entre Tahiti et Océanie française, il n’y a pas un tiret mais un trait d’union ».

