Multiplier par trois la fréquentation touristique en Polynésie pour compenser les transferts de l’État. C’est l’un des projets phares figurant dans le programme électoral du Tavini afin de bâtir les fondations d’un nouveau modèle économique basé sur les ressources propres du Pays.
Privilégier un tourisme durable et inclusif dans lequel chaque habitant se sente impliqué dans l’accueil et le rayonnement de son île, améliorer la connectivité aérienne entre la Polynésie française et les marchés émetteurs, étudier la construction d’un aéroport international aux îles Marquises, diversifier l’offre touristique avec de nouveaux produits – tourisme culturel, tourisme de luxe, tourisme golfique, tourisme gay-friendly, pêche sportive, promotion d’activités extrêmes comme le saut en parachute ou l’escalade – telles sont quelques-unes des pistes pour développer le tourisme à Tahiti et ses îles envisagées par Moetai Brotherson, président de la Polynésie française en charge notamment du Tourisme, des Transports aériens internationaux et du Développement des archipels.
En août 2022, s’est tenue à la Présidence la dernière réunion de la commission de cadrage de Fāri’ira’a Manihini 2027, démarche collaborative visant à construire la nouvelle stratégie touristique du Pays pour 2022-2027. Y a été fixé un seuil annuel global à atteindre d’environ un touriste pour un habitant, soit un total de 280 000 touristes répartis sur les différents territoires.
Un touriste pour un habitant, paraissait le but « acceptable » du Pays pour 2027. Changement de cap en 2023 avec ce nouvel objectif de 600 000 touristes par an.
Le produit intérieur brut (PIB) polynésien représente environ 600 milliards de francs par an. Il s’agit de la production de biens et de services. Sur ces 600 milliards, un peu plus de 200 milliards de francs, c’est-à-dire environ 30 %, sont dus aux transferts financiers de l’État.
Avec 65 milliards de francs, le tourisme est la première ressource extérieure privée de la Polynésie française… En fixant un objectif de 600 000 touristes par an, le nouveau gouvernement a-t-il placé la barre trop haut – ou pas assez haut – pour se passer de l’aide financière de l’État ? Comment et dans quels délais atteindre ce nombre ? Quelles pourraient être les répercussions d’une telle augmentation du nombre de touristes sur l’environnement et la vie au quotidien des Polynésiens…

Avec 118 îles réparties en 5 archipels sur 5,5 millions de kilomètres carrés, la Polynésie française est grande comme l’Europe mais elle représente la moitié de la Corse en superficie.
A « l’exiguïté » de son territoire s’ajoutent le handicap de la connectivité aérienne et les surcoûts liés à l’éloignement du reste des terres émergées. La France hexagonale, l’un de ses deux principaux marchés avec 31 % des touristes, se situe ainsi à plus de 17 000 km – environ 20 heures de vol – de la destination Tahiti et ses îles. Les États-Unis, avec 46 % des touristes, se trouvent à plus de 6 600 km – environ 8 heures de vol. Les marchés du Pacifique et d’Asie, pourtant plus proches, ne représentaient en 2022 qu’une part réduite de la fréquentation touristique (source : Institut de la Statistique de la Polynésie française – Le bilan du tourisme de l’année 2022)
La connectivité aérienne, élément clé du développement du tourisme international
Comme le soulignaient les intervenants du forum World Routes 2021 qui réunissait les aéroports et les compagnies du monde entier, encourager la création de nouvelles routes aériennes et contribuer à l’arrivée de nouvelles compagnies sont parmi les principaux moteurs de relance et de croissance des territoires. Après French Bee, il y a cinq ans – la première compagnie à proposer des tarifs plus abordables qu’Air Tahiti Nui et Air France entre l’Hexagone et Tahiti – l’aéroport de Tahiti-Faa’a a vu l’arrivée de nouvelles compagnies aériennes : United, Delta Airlines… Air France a annoncé récemment qu’elle allait augmenter sa capacité de sièges vers Tahiti avec la mise en service d’un Airbus A350 et Air Tahiti Nui (ATN) vient d’ouvrir une nouvelle desserte vers Seattle (USA). Elle prévoit de reprendre ses vols vers Tokyo fin 2023.
L’offre de sièges d’avion vers la Polynésie française s’est donc récemment renforcée, mais cela ne va pas sans poser des problèmes de profitabilité liés à la concurrence et à l’augmentation du prix des carburants.
Lors des questions à l’assemblée de la Polynésie française le 12 octobre dernier, Nicole Sanquer du parti A Here ia Porinetia, s’inquiétait de l’avenir financier de la compagnie aérienne au tiare, Air Tahiti Nui, dont le Pays est le premier actionnaire. D’après elle, ATN doit faire face à « une suroffre de sièges sur la destination », ce qui pourrait à terme la menacer. Ses propos ont été rapidement tempérés par Michel Monvoisin, PDG d’Air Tahiti, qui impute les pertes prévues en 2022 et en 2023 à l’augmentation du coût du carburant (qui représente « plus de 30 % des charges de la compagnie ») mais aussi à une inadéquation entre la capacité réceptive réduite et le nombre de sièges disponibles. Et de rappeler qu’Air Tahiti Nui « a été créée pour libérer le ciel polynésien. C’est le principal instrument de développement du tourisme puisqu’on (ATN, ndlr) est toujours, malgré tout, le premier transporteur de touristes : on a plus de 40 % du marché des touristes et s’il n’y avait pas ATN, ça ferait un gros trou dans la fréquentation touristique ».
Preuve de l’importance stratégique et économique d’ATN, l’ancien gouvernement polynésien a fait bénéficier Air Tahiti Nui (ATN) d’une aide financière de 6 milliards de francs sur les 36 milliards de prêt débloqués par l’État – pour faire face à la crise qui a affecté le secteur du transport aérien durant le Covid. Début juillet 2023, Moetai Brotherson est même intervenu personnellement pour régler le conflit social qui a opposé durant plusieurs jours le personnel de la compagnie à la direction.
N’est-il pas préférable de favoriser la concurrence plutôt qu’injecter des fonds publics dans ATN ?

Augmenter la desserte aérienne à destination de Tahiti et ses îles, étudier la possibilité de construire un aéroport international aux Marquises, améliorer la desserte inter-îles en avion et en bateau, semblent apparemment les choix faits par le nouveau gouvernement pour développer le tourisme.
Au-delà du nombre de sièges, le type de touriste et les prix pratiqués sont également à prendre en considération. Ainsi, la Business class est bien plus rentable pour un transporteur aérien que la classe économique. Compte tenu des prix de l’hébergement – qui ont augmenté en moyenne de 13 % et jusqu’à 40 % pour les 4 et 5* (source : ISPF), pourquoi ne pas développer ce segment de clientèle et la capacité d’accueil en classe affaires car ces voyageurs sont certainement prêts à payer beaucoup plus cher leur billet d’avion afin de rallier Tahiti dans les meilleures conditions…
Autre problème et non des moindres : l’aéroport de Tahiti-Faa’a. L’aéroport de Tahiti-Faa’a est la porte d’entrée de la Polynésie française. La qualité du service aéroportuaire représente donc un enjeu fort d’attractivité touristique. Compte tenu des irrégularités dans l’attribution de la concession il y a plusieurs années, un nouvel appel d’offres a été organisé par la DGAC (Direction générale de l’Aviation civile) qui avait désigné, fin 2021, ADT, filiale du groupe EGIS/Caisse des dépôts et Consignations, à sa propre succession. Objectif : « transformer la porte d’entrée de la Polynésie française et réaliser l’aéroport du Futur ». La CCISM, « concurrent malheureux », a déposé un recours qui a conduit à l’annulation du contrat de concession par le tribunal administratif.
Il n’y a donc toujours « pas de pilote dans l’avion » pour mener à bien les nécessaires aménagements permettant d’améliorer la qualité de services, la sécurité et l’impact environnemental de l’aéroport. Pour rappel, le Pays est actionnaire à 49 % de l’aéroport international de Tahiti-Faa’a.
Ne s’agit-il pas avant tout de définir un objectif réalisable et acceptable, d’envisager une date butoir, et surtout de se doter d’une stratégie de marketing de destination ?
Il est primordial de définir une stratégie globale et concertée pour le développement du tourisme à Tahiti et ses îles plutôt que de naviguer à vue et pas toujours dans la même direction. Ainsi, le 22 septembre 2023, le texte porté par Gaston Tong Sang visant à multiplier par quatre la taxe de séjour au profit des communes a été adopté en commission de l’Économie par les élus Tavini et Tapura… contre l’avis du gouvernement.
Force est de constater que le nombre ciblé de 600 000 ne correspond plus à celui de de Fāri’ira’a Manihini 2027, démarche collaborative fixant la stratégie touristique du Pays pour 2022-2027. Une fréquentation annuelle globale à atteindre d’environ un touriste pour un habitant, soit un total de 280 000 touristes, avait été fixée.
La capacité réceptive actuelle en termes d’hébergement et de prestataires ne permet pas d’accueillir un tel nombre de touristes. Tout le monde semble d’accord sur ce constat.
Lors de la conférence de presse du 11 octobre 2023 sur la semaine du Tourisme durable du Pacifique – 16 au 20 octobre -, le président Moetai Brotherson a répondu à quelques interrogations. D’après lui, la solution consiste à mieux répartir les flux dans tous les archipels car aujourd’hui Bora Bora, Moorea et Tahiti accueillent 80 % des touristes. Fort bien, mais avec quels moyens ?
Il a cité en exemple le cargo mixte Aranui. Celui-ci dessert les îles Marquises en transportant du fret et en amenant environ 150 touristes visiter l’archipel à l’occasion d’une vingtaine de rotations annuelles. Ce principe pourrait être repris pour les Australes par la CPTM, la société exploitante de l’Aranui, avec la mise en service de l’Aranoa en 2026. Les réticences de certaines îles comme Rapa qui ne se voit pas accueillir 200 touristes par mois (!) ont été évoquées.
Favoriser les meublés touristiques et les pensions de famille pour aider les archipels fait aussi partie de ses priorités. Moetai Brotherson a aussi envisagé l’émergence de nouveaux marchés comme la Chine. De même que le retour des touristes japonais suite à la réouverture prévue de la ligne Tokyo-Papeete par ATN.
Quid du village tahitien, dont les lauréats ont été désignés peu avant les élections territoriales – un complexe hôtelier censé conforter la vocation touristique de la Polynésie française en augmentant la capacité d’hébergement de près de 1 000 chambres ?
Qu’en est-il des friches hôtelières comme l’ex-Méridien Punaauia, l’InterContinental Moorea, le Tahara’a sur la côte est de Tahiti… et récemment des deux Sofitel de Bora Bora placés en liquidation judiciaire ?
Ne s’agit-il pas avant tout de définir un objectif réalisable et acceptable, d’envisager une date butoir, et surtout de se doter d’une stratégie de marketing de destination ?
Comment augmenter l’attractivité de « Tahiti et ses îles » auprès des marchés émetteurs ?
La promotion de la destination au niveaux international et local est avant tout le rôle du GIE Tahiti Tourisme en tant que Destination Marketing Organization (DMO)et du gouvernement, ceci en phase avec une stratégie normalement clairement définie. Il appartient à Tahiti Tourisme de vendre Tahiti et ses îles et de se démarquer des destinations concurrentes grâce notamment à un plan d’actions commerciales et en s’appuyant sur les agences la représentant dans de nombreux pays.
Promouvoir les produits d’appel et de rappel correspondant aux motivations des touristes et faire connaître les nouveaux produits de niche évoqués par le nouveau gouvernement. Le tourisme golfique va nécessiter la création de nouveaux golfs car deux golfs seulement seront insuffisants pour attirer les passionnés de golf. Le tourisme culturel va certainement connaître une embellie avec le classement probable des îles Marquises sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO (lire notre dossier paru dans PPM en février 2023 : « Inscription des îles Marquises au patrimoine mondial de l’UNESCO : un label prometteur ? ») sachant que les principales motivations des touristes internationaux sont surtout liées à la nature paradisiaque de la Polynésie. Le tourisme communautaire gay-friendly représente un potentiel élevé, mais pourrait quelque peu écorner l’image de la vahine tahitienne correspondant à l’imaginaire touristique vanté par les brochures et les concours de beauté depuis Louis-Antoine de Bougainville…
Veut-on cibler un tourisme haut de gamme ou de masse (ou les deux à la fois) ? Le ciblage marketing du ministre du Tourisme de la Nouvelle-Zélande, par exemple, vise selon ses dires « les touristes de haute qualité et non ceux qui voyagent avec 10 dollars par jour en mangeant des nouilles instantanées ».
Autre choix crucial : la diversification des marchés émetteurs. On le constate depuis plusieurs années à la lecture des rapports de l’Institut de la Statistique de la Polynésie française (ISPF), la fréquentation touristique de la destination Tahiti et ses îles repose sur deux marchés : les USA et la France hexagonale qui représentent à eux deux 77 % des touristes internationaux en 2022. Cette dépendance n’est pas sans risques. La Silicon Valley, par exemple, a multiplié les plans de licenciements massifs dans des fleurons de la Tech comme Intel l’an dernier. L’inflation en France atteint des records et pousse certaines catégories socio-professionnelles à revoir leur budget vacances à la baisse. D’où la nécessité de promouvoir la destination auprès d’autres marchés.
Favoriser l’essor des secteurs spécialisés comme le MICE (Meetings, Incentives, Conferences, Events). Ce secteur peut permettre d’attirer un certain type de visiteurs qui vont découvrir Tahiti lors d’un événement professionnel ou dans le cadre d’un séjour Incentive (voyage de stimulation ou de récompense).

Faciliter la création d’agences de voyages réceptives (Destination Management Companies). Les agences réceptives sont des acteurs privés importants pour la promotion du tourisme. Certaines sont spécialistes des événements sportifs, du golf, de la plongée, du nautisme, du tourisme culturel, de l’ultra luxe ou encore du bien-être et peuvent apporter leur expertise et leur réseau B2B et B2C (Business to Business et Business to Consumer) pour développer le tourisme vers Tahiti et ses îles. La commission de la Direction du Tourisme chargée de l’attribution des licences d’agent de voyages – profession règlementée – s’est réunie pour la dernière fois en avril 2022, soit il y a plus de 18 mois ! Le fait que la commission compte dans ses rangs des agents de voyages installés depuis longtemps et qui appliquent des marges confortables pourrait expliquer son peu d’engouement à accorder d’autres licences… Ne conviendrait-il pas de privilégier les agences de voyages réceptives en réduisant le montant de la caution financière lors de leur création ?
Créer et attirer des événements d’envergure internationale. Dans moins de 9 mois devraient avoir lieu à Teahupo’o les épreuves de surf dans le cadre des Jeux olympiques Paris 2024, qualifiées d’« héritage défaillant du précédent gouvernement en termes d’organisation, de budgétisation et de réalisation » par Moetai Brotherson (bilan des 100 jours). Quels que soient le coût et les freins, Teahupo’o devrait être une vitrine exceptionnelle pour Tahiti et ses îles avec des retombées primaires immédiates comme l’augmentation des recettes touristiques et des effets induits dans de nombreux secteurs de l’économie polynésienne, et certainement des avantages secondaires à plus long terme (lire notre dossier paru dans PPM en septembre 2023 : « L’impact positif des JO à Teahupo’o : est-ce du pipeau ?« ).

Autre moyen de mettre en lumière la destination Tahiti et ses îles en 2023, le probable classement des Marquises sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. A la clé, la reconnaissance internationale du patrimoine naturel et culturel exceptionnel de l’Archipel mais aussi une augmentation de sa fréquentation. Là aussi, il conviendra de réunir les conditions pour favoriser l’accueil, l’accessibilité de l’archipel ainsi que la qualité de services.

La qualité de services et la formation : points essentiels du succès d’une destination. La Polynésie française dispose d’une université proposant des diplômes dans l’hôtellerie et dans le tourisme (BTS, Licence Pro, DU Guide touristique…). L’un des reproches souvent exprimés est le manque d’expérience à l’international des futurs diplômés, excepté certains d’entre eux qui effectuent des stages en France hexagonale ou en Europe grâce à Erasmus. La connaissance de la destination, des techniques de vente, et surtout d’une langue étrangère en plus d’une bonne maîtrise du français est indispensable.
La promotion du tourisme international passe aussi par les établissements hôteliers, comme la SPM (South Pacific Management), qui gère plusieurs établissements en Polynésie (Motu nao nao, Nukutepipi, Manava Moorea, Te Rai’atea en projet), InterContinental, Le Brando, Four Seasons, Conrad… qui mènent des actions auprès des différents marchés.

A la recherche d’hébergements en adéquation avec l’objectif de fréquentation visé
Dans le cadre d’un tourisme inclusif qui pourra profiter à tous les archipels, le nouveau gouvernement souhaite favoriser les meublés touristiques et les pensions de famille. Cela n’ira pas sansposer de graves problèmes quand on connaît les effets des locations temporaires sur les prix du marché locatif immobilier, à l’exemple d’Airbnb accusée d’accentuer la sévère crise du logement dans la plupart des villes et des sites touristiques. On est loin de fin 2007, quand Brian Chesky et Joe Gebbia ont eu une idée pour les aider à payer leur loyer de louer leurs matelas gonflables et faire de leur appartement un « Bed and Breakfast ». Au cœur de la crise du logement, Airbnb est devenu la bête noire de ceux qui peinent à trouver un logement à l’année.
Il appartient à la Direction du Tourisme de réglementer la durée des locations saisonnières et de contrôler efficacement cette activité très lucrative. L’enregistrement (déclaration de sa location auprès de la mairie de la commune) et la possession d’une patente sont déjà obligatoires en Polynésie. Mais qu’en est-il de la durée ? Certains propriétaires louent leurs meublés 12 mois sur 12… Ne faudrait-il pas limiter à 120 jours par an la location de sa résidence principale comme cela se fait dans de nombreuses villes ? Par ailleurs, même la clause d’habitation bourgeoise qui n’autorise pas la location saisonnière dans certaines copropriétés n’est pas respectée.
Comment trouver un équilibre durable et harmonieux entre attractivité touristique, développement des meublés de tourisme et offre de logement ?
Les pensions de famille et la location de meublés comme alternative à l’hébergement hôtelier apparaissent pourtant conformes aux souhaits du nouveau gouvernement de développer le tourisme. Elles permettent en outre de diversifier les lieux de séjours ailleurs que dans le triptyque Bora Bora-Moorea-Tahiti et de respecter les souhaits de certaines îles qui ne souhaitent pas voir la construction de structures hôtelières sur leur sol.

La « staycation » ou Tourisme domestique : un autre moyen développer le tourisme
Lors de son discours d’ouverture du Salon du tourisme, le 29 septembre 2023, Éliane Tevahitua, Vice-présidente, représentant Moetai Brotherson, président du Pays en charge du Tourisme, rappelait pour quelles raisons le Salon du tourisme a été mis en place. « Cela partait du constat avéré qu’une grande partie des résidents préféraient partir à l’étranger, à Las Vegas, à Los Angeles et en Nouvelle-Zélande, et ce faisant y dépensaient leur argent ».
Et de rappeler que « rien qu’en 2019, les Polynésiens ont dépensé à l’extérieur de notre Pays l’équivalent de 50 milliards de francs. Imaginez-vous 50 milliards de francs dépensés à l’extérieur de notre pays qui auraient pu bénéficier à notre économie ». Un marché loin d’être négligeable, donc, auprès duquel il convient de communiquer afin de leur donner envie de découvrir les archipels polynésiens – sans pour autant le culpabiliser ou le menacer d’un plan de rigueur à l’image du contrôle des changes et des voyages instaurés par le gouvernement socialiste en 1983.
Le tourisme durable semble être le leitmotiv marketing du nouveau gouvernement
On ne peut qu’adhérer au désir de pratiquer un tourisme soucieux du futur du Fenua, du bien-être de sa population et de la préservation d’un environnement authentique et préservé. Les 16 et 17 octobre dernier, a eu lieu à l’hôtel Hilton de Faa’a la conférence de la South Pacific Tourism Organization (SPTO) sur le Tourisme durable. Elle a réuni des experts, des dirigeants, des ONG, des ministres du Tourisme ainsi que des acteurs clés de l’industrie touristique d’une vingtaine de pays du Pacifique pour discuter des défis et les opportunités auxquels est confronté le secteur du tourisme dans le Pacifique.
Parmi les thématiques abordées : « Approches du développement du tourisme axées sur la culture et les personnes », « autonomisation économique des communes grâce au développement d’un tourisme inclusif », « Financement climatique pour la résilience du tourisme » …
Au-delà des échanges, souhaitons que cette conférence donne aussi lieu à quelques actions concrètes et profitables.

La compensation carbone : une solution ou une option pour limiter l’impact du transport aérien vers Tahiti et ses îles ?
En France hexagonale, l’obligation de compensation des émissions de gaz à effet de serre s’applique aux exploitants d’aéronefs réalisant des vols intérieurs entre deux aéroports du territoire national Compensation des émissions de gaz à effet de serre des vols nationaux | Ministères Écologie Énergie Territoires (ecologie.gouv.fr) Les vols entre la Métropole et les départements et régions d’Outre-mer ne sont, jusqu’en 2030, pas inclus dans ce dispositif de compensation obligatoire.
Afin d’offrir la possibilité à ses passagers de compenser l’impact environnemental de leurs voyages, Air Tahiti Nui a signé en décembre 2020 un partenariat avec une start-up néo-zélandaise, CarbonClick. Ce partenariat s’inscrit dans la démarche de Responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE), visant à sensibiliser plus largement au réchauffement climatique.
« Compensez 50 % des émissions de CO2 de vos voyages, Air Tahiti Nui s’acquitte des 50 % restants. Rendez-vous sur la plateforme de CarbonClick pour compenser et soutenir les 3 projets certifiés à impact positif »

La compagnie Air France proposait aussi à ses passagers une option « environnement » pour réduire l’empreinte carbone de leur vol. Plusieurs paliers, correspondant à un pourcentage plus ou moins élevé du prix du billet, étaient présentés. Le moins cher permettait de participer au financement de projets de reforestation, le plus élevé, d’investir dans le développement et l’achat de carburants alternatifs. Problème : plusieurs associations réunies au sein de Pensons l’Aéronautique pour Demain (Pad) ont estimé que cette pratique relevait du « greenwashing » et « induisait en erreur les voyageurs ». Au travers d’une tribune publiée sur Reporterre, le collectif dénonce des messages trompeurs, qui laisseraient « croire que l’on peut prendre l’avion sans émettre de CO2 en payant une simple option ». Air France a dû revenir sur son option de compensation carbone.
French Bee est la compagnie aérienne long-courrier qui émet le moins de CO2 par siège et par mile au monde en juin et en juillet, selon IBA, société d’information et de conseil sur le marché de l’aviation. C’est la première compagnie aérienne dotée d’une flotte long-courrier 100 % A350-900 et A350-1000 – le type d’appareil prévu par Air France pour la desserte de la Polynésie. Alliant des moteurs de nouvelle génération, une aérodynamique avancée et l’utilisation de matériaux légers, l’A350 permet en effet une réduction de 25 % de la consommation de carburant, des coûts d’exploitation et des émissions de dioxyde de carbone (CO2) par rapport aux appareils concurrents de la génération précédente.
Laisser un lieu dans un meilleur état que celui dans lequel vous l’avez trouvé : le « Regenerative travel » ou tourisme régénératif.
Avec le tourisme régénératif, on vise à créer un tourisme durable qui doit limiter les impacts environnementaux et ralentir la dégradation des écosystèmes. Est-ce moins de touristes ? Une meilleure répartition des flux touristiques ? Des moyens de transport plus respectueux de l’environnement ? Une prise de conscience des touristes ? Une compensation carbone obligatoire ou un don systématique à une association locale telle Te mana o te moana ou Coral Gardeners… ?
Un équilibre à trouver entre grandes chaînes internationales, hôtels indépendants locaux, meublés touristiques et pensions de familles ?
L’empreinte carbone en Polynésie française, un défi de taille !
Le site internet http://www.plan-climat-pf.org/public/ dédié à l’élaboration puis au suivi du nouveau Plan Climat de la Polynésie française (PCPF) 2022-2030 donne quelques précisions. « Le calcul de l’empreinte carbone s’appuie sur les données fournies par la Douane, l’ISPF, la DGAE et EDT et ensuite converties en tonne de CO2 grâce à des facteurs d’émissions adaptés au contexte polynésien (cf. Guide des facteurs d’émissions carbone disponible sur le site du Plan Climat). »
Reste à déterminer comment un touriste voyageant en Polynésie peut calculer son empreinte carbone…
Un nombre limité de touristes est peut-être la meilleure protection contre les menaces environnementales et sociales du Fenua ainsi qu’un excellent argument de vente en tant que destination exclusive.
Les croisiéristes : clientèle privilégiée par la Polynésie pour développer le tourisme
A l’occasion de la Semaine du tourisme durable du Pacifique (16-20 octobre 2023) s’est tenu durant deux jours le South Pacific Cruise Forum (Forum de la Croisière du Pacifique Sud) organisé par la South Pacific Cruise Alliance. Il a réuni des délégations des îles du Pacifique Sud, d’Australie et de Nouvelle-Zélande, ainsi que des représentants des compagnies de croisière opérant dans la zone. La semaine dédiée au tourisme durable fut aussi l’occasion « d’admirer » sur le port de Papeete le Quantum of the seas, l’un des plus grands navires de croisière de la compagnie américaine Royal Caribbean International : 348 mètres de long, 16 ponts, plus de 5 000 passagers à son bord, une quinzaine de restaurants, 4 piscines, un practice de surf, terrain de sports et auto-tamponneuses !… Ce type de navire est un gigantesque groupe électrogène flottant, qui tourne 24h/24 pour chauffer les piscines… ou refroidir les cocktails. Tout étant électrique à bord, il pourrait utiliser l’électricité du port lors de ses escales. Mais peu de ports sont équipés pour un tel ravitaillement dans le monde ; en France, seul celui de Marseille l’est.
Afin atténuer ce point noir, la compagnie souligne que « le paquebot est équipé de dispositifs de lavage des fumées éliminant les rejets d’oxydes de soufre. Il dispose également d’une usine de retraitement des eaux grises et noires, alors que les déchets sont traités à bord, où l’on pratique le tri sélectif. Tous les matériaux recyclables sont compactés et débarqués à terre, les déchets humides étant incinérés et stockés avant d’être eux aussi évacués dans les ports. Au final, le navire ne rejette rien, si ce n’est de l’eau retraitée inoffensive pour l’environnement ».

Ce mastodonte des mers et d’autres navires de taille réduite (Aranui, Paul Gauguin, Windstar, Ponant…) déversent des flots de passagers à Tahiti et dans certaines îles. Ainsi, environ 20 % des touristes visitant la Polynésie, 42 610 en 2022 (source : ISPF 2021/2022) sont des croisiéristes. Une clientèle apparemment intéressante pour l’économie lors des escales et surtout lorsqu’il s’agit de croisières en « tête de ligne », c’est-à-dire celles qui débutent ou terminent leur périple depuis Papeete. S’ajoutent ainsi les dépenses de nuitées, de restaurants et de visites effectuées en amont ou en aval de la croisière.
Le calendrier des croisières étant déterminé deux années en avance, ce secteur offre une idée précise des flux de touristes attendus, ce qui constitue un réel avantage pour préparer leur accueil à Papeete et dans d’autres îles de Polynésie. L’un des intérêts du tourisme de croisière est en effet de permettre le développement économique des cinq archipels.
Inauguration du Terminal de croisières en 2024
Sur le front de mer de Papeete, va bientôt être inauguré le Terminal de croisières. D’un coût initial de 900 millions de francs, révisé à hauteur d’1,7 milliard, la facture s’élève finalement à 2 milliards. Un investissement important du Pays pour attirer les compagnies de croisière au Fenua. Comme un aéroport, le Terminal de croisières est en effet la première image de « la capitale » qu’ont les croisiéristes.
Le nouvel édifice comprendra trois niveaux : un parking d’une capacité de 205 places, un rez-de-chaussée, qui accueillera une partie bagagerie/enregistrement ainsi qu’un espace de 450 mètres carrés dédié à l’artisanat. A l’étage, le public pourra découvrir deux salles d’exposition d’une superficie totale de 500 mètres carrés.
Mais pas de passerelle pour l’instant pour relier le Terminal au marché de Papeete. Ce projet prévu initialement et pourtant utile pour gérer les flux des piétons – et des voitures – a été mis en suspens.

Les retombées importantes du nautisme et du Superyachting
Selon une étude réalisée par The SuperYacht Agency pour Tahiti Tourisme, environ 50 superyachts ont navigué chaque année dans les eaux polynésiennes entre 2015 et 2018. S’ils n’ont transporté que 1 100 touristes par an, ils ont rapporté 2,8 milliards de francs, un impact économique dix fois plus élevé qu’un visiteur classique !
Le nautisme occupe une part prépondérante dans les enjeux de développement du tourisme dans les cinq archipels. Cependant, la présence des plaisanciers est parfois très mal perçue par les riverains qui les accusent de polluer les lagons, de détruire les coraux, de gâcher le paysage, d’échapper à diverses taxes… Dans ce contexte, la Direction polynésienne des Affaires maritimes (DPAM) vient d’annoncer la publication d’un logiciel de gestion des escales : une « solution numérique qui permettra de résoudre les problématiques rencontrées à ce jour ». Il faudra aussi envisager une solution humaine pour améliorer les relations entre « voileux » et locaux.
——————–
L‘ISPF fait régulièrement le point sur l’importance de l’industrie touristique en Polynésie
Le tourisme représente en effet directement 8 % du PIB et 15 % des emplois salariés du secteur marchand en 2018 grâce notamment aux 65 milliards de francs dépensés par les touristes étrangers. Un nombre qui ne comprend pas les dépenses de transport aérien international estimées à 38 milliards de francs.
En moyenne, le séjour d’un touriste dure 14,7 jours pendant lesquels il dépense environ 300 000 francs. Près de la moitié, soit 29 milliards, correspond à des dépenses d’hébergement alors que la croisière, les commerces, les transports domestiques et l’alimentation représentent chacun entre 7 et 8 milliards d’apport pour l’économie.
Parallèlement, « les touristes résidents ont dépensé 6 milliards de francs en Polynésie française dont les deux tiers en hébergement ».

——————–
Le tourisme est l’activité économique qui génère le plus de ressources directes et induites pour la Polynésie. La crise récente du Covid a démontré le danger de miser sur une seule activité. L’objectif formulé par le Tavini dans son programme et régulièrement repris depuis son arrivée au gouvernement parait éloigné de la réalité et pour le moment plutôt flou dans son application. Peut-être une équipe est-elle en train d’y travailler en toute discrétion et efficacement…
Il ne faut pas oublier que Tahiti et ses îles est en constante concurrence d’attractivité avec les autres destinations.
600 000 touristes par an est-il l’objectif à atteindre… une cible fort lointaine en ligne de mire ? Moetai Brotherson préfère parler d’un « stimuli ».
Quoi qu’il en soit, en fixant un objectif de 600 000 touristes par an, soit le triple du nombre actuel de visiteurs, qui génère 65 milliards de francs – le nouveau gouvernement pourrait-il se passer de l’aide financière de l’État estimée à un peu plus de 200 milliards de francs ?
Non, car la barre est placée… trop bas. La somme de 65 milliards de francs correspond au chiffre d’affaires et non pas au bénéfice. L’objectif devrait être 5 fois plus haut pour compenser les apports financiers annuels de l’État.
Certes, certaines destinations concurrentes accueillent un nombre considérable de touristes. Quand la Polynésie accueille 236 000 touristes en 2019, Hawaii en accueille 44 fois plus, Guam 7 fois plus, les Fidji 4 fois plus. Avec plus de 160 000 touristes, les îles Cook accueillent 10 touristes pour un habitant… Mais le nombre de visiteurs est-il l’objectif primordial ? Ne vaut-il pas mieux raisonner en termes de retombées économiques ?
S’agissant de développer le tourisme international, n’a-t-on pas intérêt, comme le font certaines destinations leaders du tourisme mondial à recourir à l’expertise de consultants étrangers afin de mettre en place une véritable stratégie de marketing territorial ? Une exception contraire au principe idéologique de « la ma’ohisation des emplois » (lire notre dossier paru dans PPM en octobre 2023 : « Nouveau gouvernement en Polynésie française : l’identité mā’ohi avant tout »).
« Un objectif n’est pas toujours destiné à être atteint, il sert souvent simplement à viser quelque chose. » (Bruce Lee)
